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Image satellite de la Corne de l’Afrique. Domaine public
Image satellite de la Corne de l'Afrique. Domaine public
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La Corne de l’Afrique, un champ de bataille à deux échelles

avril 2022

Les pays situés sur la rive africaine du Golfe d’Aden (Ethiopie, Somalie, Djibouti) constituent un enjeu géostratégique majeur pour de nombreuses puissances. La guerre civile qui déchire la région depuis 2020 contribue à déstabiliser des territoires traversés par une des plus importantes routes maritimes du monde.

Depuis de nombreux mois, la stabilité du système international inquiète : recul de l’hyperpuissance américaine, rapprochement de la Chine et de la Russie et conflit sur des territoires tiers, comme l’Ukraine. Si les événements qui se déroulent dans la Corne de l’Afrique sont révélateurs de ces transformations, ils nous invitent aussi à la prudence. Les alliances qui s’y nouent montrent qu’il ne faut pas oublier les contingences locales et les capacités d’action des acteurs dits « périphériques ».

Un nouveau grand jeu ?

En 2014, l’internationaliste Nuno P. Monteiro publiait un ouvrage majeur sur l’unipolarité du système international, toujours dominé par les États-Unis1. Il y avançait que la Chine, notamment, n’avait ni les capacités ni l’ambition de projection de puissance (en dehors de son étranger proche) des États-Unis. Les événements dans la Corne de l’Afrique invalident cette hypothèse. L’installation d’une base chinoise à Djibouti en 2017, ainsi que la nomination d’un envoyé spécial pour la Corne de l’Afrique en 2022, alors même que la Chine s’est toujours prévalue du principe de non-ingérence, est un tournant important.

En revanche, ce qui semble faire consensus dans ces débats théoriques est que la configuration du système international est marquée par un désordre généralisé et le retour d’une forme de multipolarité, où la compétition entre les grandes puissances augmente les risques de conflits sur de nombreux fronts au gré des changements d’alliances. La Corne de l’Afrique est une parfaite illustration de ces transformations.

Le contexte global a permis aux États de la région de négocier avec les grandes puissances. Au lendemain du lancement de la “global war on terror” par George W. Bush, les États-Unis installaient leur première base militaire sur le continent africain à Djibouti. Au milieu des années 2000, la piraterie dans le golfe d’Aden menaçait la liberté de circulation des navires sur l’une des plus importantes routes maritimes du monde. Les navires russes, indiens, chinois, européens et japonais mouillaient dans la région avant d’y installer, pour certains, une base pérenne2. Depuis, le contrôle de la mer Rouge est l’objet des convoitises régionales et internationales. Les pays du Golfe s’affrontent au Yémen et ont trouvé dans la Corne de l’Afrique des bases arrière pour mener cette guerre (à Assab en Érythrée, puis à Socotra au Yémen). Ces luttes d’influence passent aussi par le contrôle des ports de la mer Rouge. Après avoir été renvoyés de Djibouti, les Émirats arabes unis ont réhabilité les ports d’Assab en Érythrée et de Berbera au Somaliland.

Si les oppositions sont fortes entre le Qatar, les Émirats arabes unis et la Turquie en Somalie3, ou entre les Émirats arabes unis et l’Iran au Yémen, les mêmes soutiennent le Premier ministre Abiy Ahmed en Éthiopie dans sa guerre contre les leaders de la région du Tigré. En outre, la Russie et la Chine soutiennent l’Éthiopie au Conseil de sécurité des Nations unies. En parallèle, la Turquie, les Émirats arabes unis et l’Iran ont fourni un soutien militaire au gouvernement fédéral éthiopien. Ces rapprochements nourrissent le discours anti-occidental et anti-impérialiste des gouvernements autoritaires de la région. Ces derniers peuvent partager une vision complotiste des relations internationales, qui trouve une large résonance dans le contexte politique actuel.

L’échec des transitions politiques régionales

Au milieu des années 2000, la Corne de l’Afrique semblait être entrée dans une phase de stabilité, après plusieurs années d’embellie politique et économique. La réémergence de l’Éthiopie en faisait un moteur régional. Le pays était devenu un territoire où les entreprises chinoises et européennes se délocalisaient en grand nombre, afin de bénéficier d’une main-d’œuvre peu coûteuse et d’avantages fiscaux. En 2018, le nouveau Premier ministre, Abiy Ahmed, succédait à trente ans de pouvoir tigréen et obtenait même le prix Nobel de la paix pour ses efforts d’apaisement avec le voisin érythréen. Au Soudan, la transition politique de 2018-2019 suscitait des espoirs. Le Premier ministre de transition, Abdallah Hamdok, devait mener la transition démocratique après le renversement de la dictature d’Omar Al-Bachir. De son côté, la Somalie avait également engagé une transition politique, avec l’élection de son président en 2012 et la quasi-éradication de la piraterie maritime. Les investissements chinois dans la région et la construction d’infrastructures, comme le train reliant Addis-Abeba et Djibouti, de routes et de barrages, encourageaient les investisseurs à s’intéresser à cette région située sur la route maritime de la soie4. Pourtant, depuis 2020, la région renoue avec le tragique.

Les États de la Corne de l’Afrique subissent un ensemble de crises politiques internes aux conséquences humanitaires dramatiques. Les transitions politiques sont un échec. En effet, en octobre 2021, les militaires ont repris le pouvoir au Soudan, malgré les contestations des citoyens dans les rues. La guerre civile éthiopienne est entrée en novembre 2021 dans sa deuxième année. Le conflit qui oppose le pouvoir central à l’insurrection du gouvernement régional du Tigré, dirigé par le Front de libération du peuple tigréen (TPLF), s’est étendu et fait désormais craindre l’implosion du pays. Le conflit est idéologique et oppose les unionistes aux fédéralistes sur fond de mobilisations identitaires. L’engagement revanchard de l’Érythrée dans la guerre au Tigré laisse peu de perspectives pour la paix. Le régime totalitaire érythréen semble sortir vainqueur de ces affrontements, qui ont affaibli l’Éthiopie et marginalisé Djibouti. Les relations ont toujours été compliquées entre les deux pays depuis le conflit frontalier qui les a opposés en 2008. Le petit État djiboutien, qui se présente comme un havre de paix dans la région, s’engage lui-même dans une longue phase de succession du président Ismaïl Omar Guelleh au pouvoir depuis 19995. De son côté, la Somalie est entrée dans une nouvelle impasse politique. Des affrontements incessants opposent les États fédérés et le gouvernement fédéral, alors que le groupe Al-Chabab reste très actif. Président depuis 2017, Mohamed Abdullahi Mohamed, dit « Farmajo », a vu son mandat expirer le 8 février 2021. L’annonce, mi-avril, de la prolongation de son mandat pour deux ans avait provoqué des affrontements armés. Sur le plan régional, les négociations avec le Somaliland sont au point mort. Les pays du Golfe (Émirats arabes unis, Arabie saoudite et Qatar) se mènent une lutte d’influence dans l’ensemble du pays, exportant leurs querelles diplomatiques sur le territoire.

Depuis 2020, la région renoue avec le tragique.

Les conflits de la région nous rappellent que les relations internationales sont une somme de contingences. N’en déplaise aux tenants de la géopolitique : tout n’est pas lié. Les conflits ne trouvent pas uniquement leurs causes dans les oppositions des puissances globales et la Corne de l’Afrique n’est pas qu’un nouveau champ de bataille choisi pour leurs affrontements. Comme le rappelle Achille Mbembe, « à l’échelle du monde, les vieilles hiérarchies restent en place. Mais une autre géographie du monde est en train de se dessiner. Qu’on le veuille ou non, il n’existe plus de scène périphérique6 ».

  • 1.Nuno P. Monteiro, Theory of Unipolar Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 2014.
  • 2.Aujourd’hui, la France, les États-Unis, le Japon, l’Italie et la Chine ont une base à Djibouti. On y retrouve également des contingents allemands et espagnols.
  • 3.Brendon Novel, « Somalie, pays de toutes les convoitises » [en ligne], Orient XXI, 15 octobre 2019.
  • 4.Annoncée officiellement en 2013, The Belt and Road Initiative” a été choisie comme traduction par le gouvernement chinois depuis septembre 2015.
  • 5.Lors du prochain scrutin présidentiel en 2026, il aura dépassé la limite d’âge de 75 ans imposée par la Constitution.
  • 6.Achille Mbembe, « L’Afrique qui vient », dans Alain Mabanckou (sous la dir. de), Penser et écrire l’Afrique aujourd’hui, Paris, Seuil, 2017, p. 23.

Sonia Le Gouriellec

Docteure en sciences politiques et maîtresse de conférences à l'Université Catholique de Lille, elle a été chercheuse à l'Institut de Recherche Stratégique de l'Ecole Militaire entre 2014 et 2018 et enseignante à SciencesPo. Elle a écrit Djibouti : la diplomatie de géant d'un petit Etat, paru aux Presses Universitaires de France en 2020. …

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