Mohamed Hamdan Dagalo Moussa, surnommé Hemedti, chef des Forces de soutien rapide du Soudan (FSR). Crédits: Wikimédia
Mohamed Hamdan Dagalo Moussa, surnommé Hemedti, chef des Forces de soutien rapide du Soudan (FSR). Crédits: Wikimédia

Soudan : quand la guerre aux marges gagne le centre

Depuis 2023, le Soudan est plongé dans une guerre qui oppose l’armée aux Forces de soutien rapide (FSR). Pour comprendre pourquoi le conflit a gagné la capitale Khartoum et s’étend désormais au centre du pays, il faut remonter à la révolution de 2019 et, plus loin encore, aux guerres menées dans les marges soudanaises.


L’effondrement mardi de la mine d’Al-Zaraa, au Soudan, qui a fait plus de 80 morts, illustre les dangers de l’exploitation artisanale de l’or, mais aussi son rôle dans la guerre qui ravage le pays. Depuis avril 2023, l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) s’affrontent pour le contrôle du territoire et de ses ressources, dont l’or, qui représente plusieurs milliards de dollars. Alors que près de 20 millions de Soudanais font face à une insécurité alimentaire aiguë, cette activité attire de nombreux jeunes vers des mines souvent précaires. Une grande partie de l’or soudanais serait destinée aux Émirats arabes unis, accusés par plusieurs rapports internationaux de soutenir les FSR, ce qu’Abou Dhabi dément. Pour comprendre les enjeux de cette guerre, il faut revenir sur ses origines et sur les mécanismes qui ont conduit le Soudan à s’enliser dans le conflit.

La révolution de 2019

Le 6 avril 2019, des citoyens soudanais occupent la place centrale devant le Quartier général de l’armée régulière soudanaise1, dénommé al-Qiyada al-Amma, situé au cœur de Khartoum, capitale du Soudan. Depuis décembre 2018, ils manifestent contre l’austérité, la dictature et l’état d’urgence dans le pays. L’occupation d’al-Qiyada n’est pas une simple manifestation : c’est l’affirmation du pouvoir civil. Cinq jours plus tard, le président Omar el-Béchir est renversé après trente ans au pouvoir. Son ministre de la Défense, Ahmed Awad Ibn Auf, tente de protéger le régime en lui ôtant son visage : il forme le Conseil militaire de transition (CMT). Mais les manifestants refusent la contrefaçon. Ibn Auf démissionne de la présidence du CMT en moins d’une journée. C’est alors l’inspecteur général de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan, qui prend la tête de ce Conseil.

L’occupation se poursuit, et devant le Quartier général de l’armée, un Soudan démocratique prend vie par la force de la raison populaire. Les citoyens sont sérieux dans leur volonté de rompre avec la doctrine qui gouverne le Soudan depuis trop de décennies : la politique comme chasse gardée des généraux et miliciens. Le peuple s’exprime sans ambiguïté. La révolution menace non seulement un président, mais aussi l’ordre sur lequel il s’appuie.

À l’aube du 3 juin 2019, des hommes armés évacuent la place à coups de gaz lacrymogènes et de tirs à balles réelles. Le massacre fait plus d’une centaine de morts et blessés. Les principaux acteurs de cette opération sanguinaire sont les Forces de soutien rapide (FSR), forces de proue du Conseil militaire de transition. Nées d’une milice régionale, les FSR sont officiellement rattachées aux forces armées soudanaises depuis 2013. Pour détourner la révolution de son objectif – mettre fin au pouvoir militaire –, le général Burhan et le chef des FSR, Mohamed Hamdan Dagalo Moussa, plus connu sous son nom de guerre Hemedti, se présentent comme des partenaires. La répression est méthodiquement organisée. Et pourtant, les Soudanais se soulèvent de nouveau. On leur a pris la rue, on l’a quadrillée de force. Malgré tout, le peuple reprend les rues de Khartoum.

Le partage du pouvoir entre civils et militaires qui s’ensuit est celui d’un mariage forcé. Une union née non de la réconciliation, mais de la nécessité. Les généraux n’acceptent les civils à leurs côtés que parce qu’ils n’ont pas réussi à écraser la révolution. Après le massacre de juin, la mobilisation populaire se poursuit et rend, pour un temps, trop coûteuse la perspective d’un pouvoir militaire sans partage. Les forces armées ne cherchent pas véritablement la coexistence : elles s’emploient à contenir le pouvoir civil, à en limiter l’autonomie et, finalement, à le neutraliser. Jusqu’à aller, plus tard, à tenter de l’éliminer.

Ce partage de pouvoir entre civils et militaires dure pendant deux ans, sous la forme du Conseil de souveraineté. Toute tentative des partenaires civils de faire progresser le pouvoir citoyen se heurte à la stagnation, la manipulation et aux retards. Rien de tout cela n’est dû au hasard. En réalité, les principaux acteurs militaires du Conseil de souveraineté cultivent chacun leurs propres relations internationales, afin de renforcer leur influence domestique. Tandis que l’Égypte courtise le général Burhan, chef du Conseil militaire de transition, qu’elle voit comme un futur dirigeant à l’image de Sissi, Hemedti, à la tête des FSR, bâtit son autonomie économique et politique avec le soutien appuyé des Émirats arabes unis.

Le 25 octobre 2021, alors que les tensions entre Burhan et Hemedti s’intensifient, les militaires renversent le fragile partage du pouvoir et écartent les civils du gouvernement de transition. Le coup d’État met fin à leur participation effective au pouvoir. Les comités, les syndicats et les réseaux de résistance survivent. Mais leur prise sur l’État, elle, ne survit pas. Elle leur est arrachée des mains.

Des marges au centre : les origines de la violence

La guerre jalonne l’histoire du Soudan depuis son indépendance, en 1956. La violence y suit souvent le même schéma : une force extrême exercée contre des populations locales, avec l’aval ou le soutien du pouvoir de Khartoum, pour réprimer les rébellions aux marges de l’État. Mais il s’agit de la première fois depuis 1956 que Khartoum vit une guerre totale. Pour comprendre comment cette violence a fini par gagner le cœur du pouvoir soudanais, il faut remonter à ses racines, dans les guerres menées aux marges du pays.

Lorsque la rébellion éclate au Darfour en 2003 – région occidentale du Soudan couvrant une superficie équivalente à celle de la France –, les dirigeants de Khartoum ne se limitent pas à employer la force conventionnelle. Le régime soudanais dispose déjà de plusieurs décennies d’expérience dans les opérations de contre-insurrection menées avec l’appui de forces supplétives. Dans le Sud, dans les monts Nouba et ailleurs, l’État a appris à s’appuyer sur des milices locales plutôt que sur la seule armée régulière. Au Darfour, il reproduit ce modèle : le gouvernement arme, soutient et coordonne des milices irrégulières, bientôt connues sous le nom de Janjawids.

Les opérations des Janjawids visent des villages soupçonnés de soutenir la rébellion, en particulier associés aux populations four, massalit et zaghawa. Les villages sont incendiés, les points d’eau sont attaqués. Les femmes sont violées. Les civils sont déplacés. Le gouvernement sous-traite l’atrocité. Des communautés rurales arabes, engagées dans des conflits fonciers, sont armées, financées et protégées politiquement pendant la contre-insurrection. Avec le temps, le régime fait plus que les déployer. Il choisit des commandants favoris, intègre nombre de combattants dans des structures comme les gardes-frontières, les dote de véhicules et d’armements plus lourds, et les rattache plus étroitement aux chaînes de commandement militaire et du renseignement.

Ce qui avait commencé comme une violence milicienne sous-traitée au Darfour se consolide, se motorise et se centralise peu à peu en une force paramilitaire permanente, que l’État peut désormais déployer à travers tout le Soudan. En 2009, la Cour pénale internationale émet un mandat d’arrêt contre le président Béchir pour des crimes commis au Darfour par les forces armées soudanaises et leurs alliés Janjawids ; en 2010, elle y ajoute des accusations de génocide. Béchir ne sera jamais extradé vers la CPI. La répression structurelle des marges, qui lui vaut son inculpation, finira par se retourner contre lui, au prix d’un coût humain catastrophique.

Les FSR : une force locale dans un réseau régional

Avec l’indépendance du Soudan du Sud en 2011, le Soudan perd l’accès à une source majeure de revenus : le pétrole. Dès 2013, la crise budgétaire se creuse. Les émeutes du pain reviennent. Les insurrections se poursuivent au Darfour, au Kordofan du Sud et dans l’État du Nil bleu. Le gouvernement de Béchir cherche alors à se doter d’une force capable d’agir plus vite et plus brutalement que la bureaucratie étatique ordinaire. D’abord placées sous l’autorité des services de renseignement, les FSR, issues des anciens Janjawids, se transforment en force de sécurité étatique.

Fauché et en quête de soutien, Béchir se rapproche de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Quelques mois après l’intervention saoudienne dans la guerre civile yéménite en 2015, le Soudan y envoie environ dix mille soldats pour renforcer les troupes engagées. La majorité de ces soldats appartient aux FSR, sous le commandement de Hemedti. Ce déploiement apporte plus que de nouveaux revenus : il confère aux FSR une visibilité et un prestige militaires à l’international. Il lui permet aussi d’établir des rapports avec des garants étrangers, desserrant sa dépendance envers la chaîne de commandement qui l’avait créée.

Les forces soudanaises resteront au Yémen jusqu’en décembre 2019. Au fil de ces années, Hemedti et les FSR bâtissent une autonomie économique sous la protection de l’État soudanais. Au-delà des revenus tirés de ces actions, ils tissent des liens logistiques avec des réseaux d’approvisionnement en armes liés aux Émirats. Par ailleurs, ils développent des affaires commerciales sur le territoire soudanais. Leur bras économique prend notamment le contrôle de l’extraction de la mine d’or de Jebel Amer, au Darfour du Nord. L’exportation d’or vers Dubaï ouvre de nouveaux réseaux financiers aux élites des FSR. En 2019, Hemedti rencontre Mohammed ben Salmane en tant que représentant officiel de l’État soudanais, réaffirmant publiquement son soutien dans la guerre au Yémen. Désormais, la force paramilitaire la plus puissante du Soudan n’est plus seulement un instrument domestique : elle est devenue une force régionale, convoitant l’autorité suprême dans son pays.

2023 : l’année de l’implosion

Le 15 avril 2023, la guerre atteint Khartoum en plein jour. Pour la plupart des habitants de la capitale, les conflits que le gouvernement avait menés dans les marges du pays ne représentaient que des violences lointaines. Cette fois-ci, la guerre explose sur leur pas de porte. Pour la première fois, les deux principales forces armées du pays s’affrontent directement au cœur de la capitale. Les affrontements entre les Forces armées soudanaises et les FSR éclatent presque simultanément à l’aéroport, au Palais présidentiel et dans les installations de l’armée, avant de gagner d’autres villes. Au cœur du conflit se trouve une question restée sans réponse : celle de la subordination des FSR à l’armée soudanaise.

Au cœur du conflit se trouve une question restée sans réponse : celle de la subordination des FSR à l’armée soudanaise.

Or, ce qui arrive n’est pas l’effondrement d’un État militaire fonctionnel. C’est l’implosion d’un désordre militarisé qui avait d’abord renversé le président Béchir, avant d’étouffer toute tentative sérieuse de transition politique. Le coup d’État de 2021 a mis fin à toute participation civile au sein du Conseil de souveraineté. Les deux principales forces armées du pays restent donc les seules à se disputer le pouvoir étatique. Elles tournent désormais leurs armes l’une contre l’autre, en prenant les civils en étau.

Les FSR annoncent rapidement avoir pris le contrôle de plusieurs installations clés. L’armée riposte par des frappes aériennes et s’efforce de tenir le Commandement général. En quelques heures, les deux camps revendiquent le contrôle de positions stratégiques. Le 17 avril 2023, Burhan ordonne officiellement la dissolution des FSR et les déclare force rebelle.

Ancien maître, nouvelles ruines

Après plus de deux années de guerre, Khartoum porte les marques d’une destruction colossale. En mars 2025, les Forces armées soudanaises (FAS) reprennent le Palais présidentiel et réaffirment leur contrôle sur la capitale. Le 26 mars, Burhan revient de Port-Soudan et se montre dans le Palais, confortant sa position à la tête du pays. Les drapeaux de l’État flottent à nouveau au-dessus des ministères en ruine. Pourtant, la restauration que l’armée annonce demeure largement rhétorique. Des quartiers entiers sont rasés. Routes, hôpitaux, réseaux d’eau, systèmes d’assainissement et usines sont démolis. Environ cinq millions d’habitants ont fui la capitale. Beaucoup de ceux qui sont revenus depuis 2025 ont retrouvé leurs logements pillés et détruits par les bombardements.

Pour l’armée soudanaise (FAS), la reprise de Khartoum est la preuve de sa souveraineté retrouvée. Mais l’état de la ville raconte une autre histoire : les FAS ont repris la capitale sans pour autant restaurer l’État. Les maigres ressources publiques continuent d’être englouties dans la guerre contre les FSR, tandis que les infrastructures vitales de la capitale se délitent au grand jour. Au-delà de Khartoum, le Soudan reste divisé entre des zones contrôlées par l’armée, d’autres par les FSR, des territoires tenus par des groupes armés locaux et des régions à peine gouvernées. L’armée soudanaise se présente comme la seule institution nationale, mais elle est aussi l’un des deux pôles militaires dont la rivalité a plongé le pays dans le chaos.

En 2026, le foyer de la guerre se déplace de nouveau vers l’ouest du pays. Au Darfour, les FSR prolongent la vieille logique janjawide sous une nouvelle forme : sièges, ciblage ethnique, viols, pillages, expulsions, famine. La ville d’El-Fasher subit des atrocités d’une ampleur qui rappelle les pires années de la première guerre du Darfour. Les FSR intensifient également leurs attaques autour d’El-Obeid, troisième ville du Soudan. À travers le pays, plus de treize millions de personnes ont été déplacées et plus de trente millions ont besoin d’une aide humanitaire.

Bien qu’Abou Dabi nie toute implication directe, de nombreux rapports font état d’un soutien financier et logistique des Émirats arabes unis aux FSR. Ils s’inscrivent désormais dans un vaste réseau régional de partenariats armés, qui s’étend de la mer Rouge à l’Afrique du Nord-Est et à l’Asie occidentale. L’Éthiopie est elle aussi de plus en plus impliquée dans ce jeu régional. Partenaire des Émirats, notamment depuis la guerre du Tigré (2020-2022), elle est accusée d’héberger un camp d’entraînement de combattants des FSR financé par les Émirats ; une accusation démentie par les gouvernements concernés. De son côté, l’Égypte, déjà engagée dans un bras de fer avec Addis-Abeba au sujet du Nil et de l’ordre régional, trouve dans son soutien aux FAS une cause commune supplémentaire. C’est au Soudan que se croisent, sous le fracas des armes, les préoccupations égyptiennes et les ambitions éthiopiennes.

L’ampleur et la visibilité des crimes commis par les FSR ont facilité, pour les gouvernements étrangers, la reconnaissance des FAS comme représentantes légitimes du Soudan. Pourtant, aucun des deux camps ne peut vraisemblablement servir de fondement pour un nouveau Soudan. Ce qui a permis à de larges pans du pays de tenir pendant la guerre, ce n’est pas l’autorité de l’une ou l’autre des deux forces armés qui prétendent le gouverner, mais le maintien obstiné de services civils par une société assiégée : les salles de réponse d’urgence qui coordonnent les secours, les cuisines communautaires qui nourrissent les quartiers, les comités d’enseignants qui se battent pour les salaires et la scolarisation, les réseaux locaux qui maintiennent la vie quotidienne là où l’État s’est effondré. La revendication citoyenne centrale demeure inchangée depuis la révolution de 2019.

Quand le pouvoir citoyen sera-t-il enfin autorisé à façonner l’avenir du Soudan ? Même après plus de trois années de guerre totale, les civils soudanais n’ont pas capitulé. En bien des endroits, ils ont maintenu la vie civile et les services essentiels plus efficacement que l’une ou l’autre des deux forces qui prétendent les gouverner. Les récentes grèves d’enseignants de juin 2026 rappellent avec force que les revendications de 2019 n’ont disparu ni sous le coup d’État, ni sous la guerre. Malheureusement, les mêmes acteurs qui ont dérobé aux Soudanais leur révolution semblent toujours plus déterminés à régner sur des décombres qu’à permettre un véritable changement politique.

Traduit de l’anglais par Leonard Castritius

  • 1. Dans le contexte de la guerre, l’armée régulière soudanaise est désignée sous le nom de Forces armées soudanaises (FAS).