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Comment retenir l'attention ? Introduction

janvier 2014

#Divers

Captatio benevolentiae : figure de rhétorique visant à capter l’attention du lecteur par un début de texte surprenant, paradoxal, ludique, inhabituel. Même dans la littérature classique, il ne fait pas de doute que l’intérêt du lecteur n’est pas acquis. Il se construit, s’apprivoise par des tournures familières, qui l’aident à prendre ses repères, et un art d’écrire qui ménage ce qu’il faut de trouvailles pour soutenir cette bienveillance initiale tout au long de la lecture. Cet art rhétorique, compilé depuis longtemps dans de lourds traités, est omniprésent dans notre tradition classique mais il est aussi mal considéré. Pas seulement parce que « la véritable éloquence se moque de l’éloquence », comme disait Pascal, mais aussi parce que les arts de la mémoire1 fabriquent une relation de séduction ou un rapport marchand avec un auditoire que Socrate, pour sa part, souhaitait libre et désintéressé. La rhétorique (et ceux qui en font commerce, comme les sophistes) a donc mauvaise réputation parce qu’elle met en œuvre une technique ; la parole vraie (la maïeutique de Socrate pour Platon), tout au contraire, affranchit l’individu en lui donnant accès au savoir vrai, celui qu’il redécouvre par lui-même grâce au dialogue philosophique.

Pour le philosophe Bernard Stiegler, c’est dans cette histoire de la technique remontant aux sources mêmes de la philosophie qu’il faut penser le rôle grandissant des nouveaux outils avec lesquels nous travaillons : l’ordinateur, l’internet, le téléphone et tous les nouveaux moyens de diffusion des textes, des images et des sons qui nous entourent quotidiennement, et parfois nous submergent. Les outils, rappelle Bernard Stiegler, depuis les techniques mnémotechniques des sophistes, ne viennent pas seulement soulager la tension intellectuelle du travail, ils transforment le rapport au savoir et même le rapport à soi. D’où le thème de la « pharmacopée » : on ne peut pas faire comme si les nouvelles technologies n’existaient pas mais il faut comprendre si elles nous empoisonnent ou si elles nous soignent, ou plutôt dans quelles conditions d’usage un médicament risque de devenir un poison et dans quel régime de vie il peut libérer ses effets favorables (selon le double sens étymologique de pharmakôn).

Au sens littéral, l’attention est en effet désormais un marché pharmacologique. Des médicaments limitant l’hyperactivité sont prescrits, sans doute au-delà du strict nécessaire, à des enfants aux profils très différents. Et ces médicaments destinés à traiter des troubles du comportement sont aussi utilisés, en partie parce qu’ils créent une dépendance, dans un but de performance accrue, au point d’enfermer certains usagers dans un rapport toxicologique à leur produit2. Le médecin psychiatre Benoît Falissard s’interroge ici sur sa propre pratique : à qui doit-il prescrire des médicaments de l’attention ? Alors qu’il a affaire à des demandes qui ne viennent pas du patient mais de l’entourage, le médecin qui prescrit un médicament de l’attention pose sur l’enfant un diagnostic psychiatrique lourd de sens. Dans quels cas est-ce indispensable ?

Mais pourquoi ces cas semblent-ils plus fréquents, au point d’apparaître comme un mal de l’époque ? Sans provoquer partout des comportements pathologiques, la dispersion de l’attention, sans doute liée aux nouvelles technologies, est une expérience largement partagée. Depuis le développement des médias de masse, la distraction est devenue un mal collectif. Dans les années 1980, la télécommande, comme métonymie du zapping, polarisait les critiques. On connaît les arguments du pessimisme culturel : la société des loisirs dominés par les grands groupes de médias signifie une nouvelle aliénation, une distraction organisée des masses. Vanité des occupations, détournement de l’attention. Mais nous n’en sommes plus là, car la consommation s’est déplacée vers les outils numériques. Avec elle, la sur-stimulation passe du loisir au travail, où la vigilance est sollicitée à tout instant.

Les nouvelles technologies n’ont-elles donc pas tenu leurs promesses libératrices pour les salariés ? L’ordinateur, pourtant, nous soulage de tâches fastidieuses et répétitives, nous aide à traiter plus rapidement une information abondante et, par son aspect convivial et intuitif, permet de nouvelles manières de travailler, plus collaboratives, plus imaginatives. En ce sens, il nous aide à entrer dans un monde fluide, où la « navigation » nous fait glisser d’une tâche à l’autre sans peine, où l’on reste facilement en contact, par les réseaux sociaux, avec de multiples interlocuteurs. Mais cette facilité a justement une contrepartie, qui est la surcharge et l’accélération des échanges3, l’accoutumance aux flux d’informations, la sur-sollicitation de la vigilance. Si bien qu’au lieu d’accroître l’autonomie du salarié, les outils de communication multiplient aussi les injonctions et allongent la liste des tâches urgentes. On identifie même désormais des pathologies de saturation de l’attention (cognitive overflow syndrome) qui placent l’individu aux limites de l’épuisement cognitif.

C’est une expérience courante au travail, où un cadre est interrompu dans sa tâche toutes les sept minutes (un salarié toutes les douze minutes4). Les coupures incessantes dues aux appels téléphoniques, aux messages, aux courriers électroniques, aux alertes qui s’affichent d’elles-mêmes sur les écrans de travail fragmentent les tâches, dispersent la concentration et, finalement, diminuent la qualité des relations entre salariés. Le travail à la chaîne imposait un rythme cadencé aux ouvriers, commandait un automatisme des gestes. Les nouvelles technologies sollicitent différemment, par la mobilisation mentale, la vigilance du salarié. Les tâches simultanées s’imposent. Fonction emblématique de nos écrans, les fenêtres (windows, le principal système d’exploitation des ordinateurs) impliquent un nouveau mode de travail : plusieurs activités simultanées sont ouvertes en même temps sur un écran, et l’on navigue de l’une à l’autre, un œil sur le fil twitter, un œil sur la messagerie, en brassant les documents joints, les téléchargements, les tâches courantes et, pour les plus virtuoses, un jeu en ligne et les alertes médias. Même un lieu comme l’école, qui tente de couper les élèves, pour quelques heures, du flux des sollicitations extérieures, subit les effets de ce changement culturel global. Une fois reconnues ces contraintes, que faire avec des élèves ? Philippe Meirieu, en donnant un panorama lucide des difficultés à retenir l’attention des élèves, propose ici les lignes conductrices d’une nécessaire pédagogie de l’attention, en ancrant sa réflexion dans une tradition déjà riche de réflexions sur le sujet, qui remonte aux premiers pédagogues de l’école républicaine.

Il convient aussi de restituer ces questions dans une description plus large de la mutation économique induite par le numérique, qui ne touche pas seulement nos manières de travailler. Françoise Benhamou retrace ici l’histoire des réflexions économiques développées à propos de l’« économie de l’attention » qui bouleverse, au-delà même des médias et du monde de la culture, nombre d’usages et de modèles économiques. Une revue comme Esprit s’interroge nécessairement sur la possibilité de retenir encore l’attention des lecteurs, alors même que dans un monde de la presse surchargé de titres tapageurs, la captatio benevolentiae s’adresse autant aux annonceurs qu’à la curiosité des lecteurs. Parler de l’attention, c’est en effet faire le pari que l’écriture et la lecture restent des instruments éducatifs et démocratiques fondamentaux, au moment où les pouvoirs publics voient dans la mise en ligne des contenus essentiellement une opportunité à court terme de réduction des coûts. Comme le résume Nicholas Carr :

En nous plongeant dans un univers à part, le livre nous aide à filtrer les distractions du monde. L’internet a l’effet inverse. Il nous bombarde avec des distractions et des interruptions, morcelle notre attention5.

Alors, peut-on soigner l’attention ? Les deux derniers articles nous y invitent. Alain Mathiot partage son expérience de l’écoute dans le cadre des permanences téléphoniques de Sos Amitié. Pour ceux à qui personne ne prête attention, qui n’ont personne à qui se confier, que peut apporter une conversation téléphonique anonyme ? Ici, le thème de l’attention approche celui de la sollicitude pour autrui et de la reconnaissance, même si c’est de manière indirecte, par la médiation du téléphone… Gil Delannoi, enfin, voit dans la disponibilité le vrai remède à la distraction, comme les arts nous y invitent. Cela peut surprendre, alors qu’on s’attend à un éloge de la concentration. Mais il y a précisément dans une attention « flottante », comme disent les psychanalystes, une manière d’accueillir la parole et la création qui offre un remède à la dispersion. La priorité est de se déconnecter pour retrouver le plaisir et l’insouciance.

Comme l’écrivait Paul Ricœur dans son étude phénoménologique de l’attention, qui vient d’être reprise en volume :

L’attention n’est pas une force. [Elle] ne suppose pas nécessairement une crispation sur l’objet, une lutte contre des forces de distraction6.

Elle implique avant tout de retrouver notre capacité de perception. Celle-ci nous oriente alors dans deux directions. D’une part, s’intéresser à un objet, c’est le détacher des autres pour le voir plus clairement. C’est donc approcher la connaissance et la vérité des choses que nous percevons. D’autre part, l’attention nous rend plus maîtres de nos actions puisqu’elle rend plus authentiquement volontaires la délibération et la décision. Il ne s’agit donc pas seulement d’éviter la désorientation cognitive liée à une surcharge informationnelle mais, simultanément, parce que la perception nous engage tout entiers, de redevenir les auteurs de nos actes. Ainsi, pour Ricœur, à travers le thème de l’attention,

c’est la solidarité même des problèmes de la vérité et de la décision libre qui [est mise] en relief7.

  • 1.

    Frances Yates, l’Art de la mémoire, trad. de l’anglais par Daniel Arasse, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1975.

  • 2.

    Alan Schwartz, “Drowned in a Stream of Prescriptions”, The New York Times, 2 février 2013. L’auteur estime que 8 à 35 % des étudiants aux États-Unis prennent des médicaments pour accroître leurs performances scolaires. On ne parle plus, ici, du tabac et du café mais bien d’amphétamines et dérivés !

  • 3.

    Voir notre dossier « Le monde à l’ère de la vitesse », Esprit, juin 2008.

  • 4.

    Sandrine Musel, « Ntic et interruptions incessantes au travail : un coût humain et financier colossal », lesechos.fr, 16 octobre 2012.

  • 5.

    Entretien avec Nicholas Carr, « Notre perception rétrécit », Revue des Deux Mondes, janvier 2013.

  • 6.

    Paul Ricœur, « L’attention. Étude phénoménologique de l’attention et de ses connexions philosophiques », dans Anthropologie philosophique. Écrits et conférences 3, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2013, p. 51-93.

  • 7.

    Ibid., p. 79.

Marc-Olivier Padis

Directeur de la rédaction d'Esprit de 2013 à 2016, après avoir été successivement secrétaire de rédaction (1993-1999) puis rédacteur en chef de la revue (2000-2013). Ses études de Lettres l'ont rapidement conduit à s'intéresser au rapport des écrivains français au journalisme politique, en particulier pendant la Révolution française. La réflexion sur l'écriture et la prise de parole publique, sur…

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