Dans les angles morts de l’approche économique. Introduction


On le pressent depuis le début de la crise de 2008 sans pourtant parvenir à préciser ce sentiment diffus : le ralentissement économique, les efforts de la rigueur, l’usure de la solidarité vont aggraver les situations de pauvreté en France. Pourtant, arrive-t-on bien à prendre la mesure du phénomène et à lui donner une traduction politique ? Pourquoi le sujet s’impose-t-il encore peu alors que les difficultés nouvelles vont toucher une population déjà fragilisée par des années d’inégalités croissantes ?

Le débat présidentiel n’a guère éclairé le sujet puisqu’il a plutôt mis en exergue les inquiétudes de classes moyennes fragilisées qui, par crainte du déclassement, cherchent à marquer leur distance avec les exclus, accusés de se complaire dans l’« assistance ». La représentation politique de la pauvreté reste donc en panne. En outre, le sentiment de l’urgence sociale est amorti par les « stabilisateurs automatiques » (transferts sociaux) : si la crise financière et la gestion européenne de la dette nous ont placés dans un calendrier marqué par l’urgence, les effets sociaux de ces événements, eux, se font sentir plus progressivement. De fait, les acteurs du secteur ne voient arriver qu’avec un temps de décalage de nouvelles demandes : on va d’abord au bout des allocations, on puise ensuite dans les économies, l’aide de proximité… avant de se tourner vers les organismes d’aide. Mais les dispositifs d’aide se montreront-ils adaptés à ces « nouveaux publics », comme on les désigne pudiquement dans les politiques publiques ? Des dispositifs prévus pour ces catégories bien identifiées sont-ils à même d’accueillir des personnes touchées par la crise, aux situations inattendues, fluctuantes, instables ?

Le thème de « l’invisibilité » rend bien compte de cette incertitude1. La pauvreté en effet, trop familière ou trop déconcertante, reste en manque de représentation. D’un côté, on peut faire une histoire longue de la pauvreté, qui réserve malheureusement peu de surprises, tant les raisons des marginalisations, les réflexes de rejet à l’égard des pauvres et la difficulté de nos systèmes sociaux à répondre à l’exclusion sont récurrents2. L’association Adt Quart Monde a d’ailleurs fait du travail sur les histoires familiales de la pauvreté, qui aide à resituer les situations personnelles dans une trajectoire longue et à s’extraire de l’impression d’une suite malencontreuse d’« accidents de la vie », un de ses outils de travail. Mais, d’un autre côté, il semble toujours que l’inattendu s’impose, que les ruptures de parcours (les séparations familiales, la maladie, la hausse du coût du logement, le surendettement, le chômage et les fins de droits, la sortie mal préparée d’institutions asilaires) racontent de nouvelles histoires, que la prise en charge se trouve prise en défaut. Quel nouveau partage sommes-nous en train de vivre, dans la crise qui s’installe, entre la récurrence des situations de pauvreté et l’apparition de fractures imprévues ?

Que sait-on des « publics » de la crise ? Les chiffres de l’année 2010, les premiers à porter la trace de l’impact à retardement de la crise, annoncent une augmentation du nombre de pauvres : 8, 6 millions de personnes (14, 1 % de la population), soit 440 000 de plus en une année3. Dans cette dégradation d’ensemble, on relève plus particulièrement la forte progression du nombre d’enfants en situation de pauvreté, le plus souvent élevés par une mère seule. Les jeunes en rupture familiale constituent en effet une part croissante (18 % dans une enquête récente, qui regroupe ainsi mineurs, jeunes en errance, jeunes femmes seules avec enfant) des personnes pauvres4. On identifie ensuite quatre catégories, composant chacune environ un cinquième de l’effectif, assez bien délimitées : des actifs aux revenus insuffisants (travailleurs pauvres mais surtout retraités), des actifs en difficulté (chômeurs et précaires), des immigrés en situation irrégulière (réfugiés politiques et femmes seules avec enfant ayant du mal à s’insérer), enfin des personnes connaissant des difficultés de santé physiques ou psychologiques (catégorie regroupant de manière hétérogène le handicap, la dépendance, les addictions…). Pourtant, il faut aussi compter 12 % de personnes qui ne relèvent d’aucune de ces catégories, ce qui montre la difficulté, même pour les acteurs de terrain, à repérer toutes les situations.

La difficulté des institutions à bien identifier les nouvelles situations de pauvreté apparaît aussi dans un important phénomène dont on commence à prendre la mesure : le renoncement à recourir à des dispositifs auxquels on a droit, ce qu’on appelle le « non-recours ». Dans un curieux croisement des préoccupations réelles, le débat politique encourage des embardées de toutes sortes sur les abus et la paresse, tandis que les chiffres montrent un phénomène de non-recours aux aides existantes. Paradoxe en pleine crise économique : les budgets d’aides sociales ne sont pas toujours dépensés. Pourquoi ce décalage ? Que dit-il, en creux, de cette expérience de la pauvreté, que la description des dispositifs publics ne saurait épuiser ?

Dans une période prolongée de basses eaux, apparaissent à découvert les contours d’une « économie populaire » méconnue : les solidarités de proximité qui permettent aux gens de tenir, tout le travail informel, les échanges, les coups de main, la débrouille aussi sans lesquels les ruptures seraient irréversibles. Sans toujours être illégal, ce travail informel, qui n’est pas monétaire, échappe au champ de vision de l’emploi et même parfois des associations d’insertion qui sont invitées fermement par les pouvoirs publics à privilégier les activités de « retour à l’emploi », alors que les situations réelles appellent plutôt avant tout des réapprentissages de l’activité en commun, une montée en qualification, même modeste, par des activités régulières et utiles. Ce n’est pas que cette économie informelle (cantines sociales, ateliers de réparation…) apporte une plus grande prospérité que les dispositifs d’insertion. Mais elle s’inscrit dans la trame des jours et on n’y est pas en butte au soupçon de profiter du système ni dévalorisé par le stigmate de l’incapacité. Incapacité de participer à l’échange économique, incapacité de démontrer son employabilité, seul sésame des politiques de retour à l’emploi, dont l’irréalisme en période de chômage croissant apparaît apparemment plus vite aux refoulés des guichets de Pôle emploi qu’aux macroéconomistes, dont la théorie des incitations (l’acteur économique, parce qu’il est rationnel, fait ses choix en fonction du gain monétaire anticipé) apparaît bien courte dans le monde de l’exclusion.

Le présent dossier permet donc d’observer, avec Jean-Michel Belorgey et Jean-Luc Outin, les contradictions du traitement de la pauvreté par le retour à l’emploi, voie privilégiée des politiques sociales à l’échelle européenne depuis une décennie. Si l’emploi reste la première protection contre la pauvreté, le trajet vers l’emploi, surtout en période de fort chômage, se révèle toujours semé d’embûches et ne s’accommode pas des approches, notamment économiques, trop schématiques. La pauvreté n’est pas seulement le non-emploi ou l’absence de participation à l’échange économique. Au sein même de l’exclusion sociale, elle recèle des formes informelles de subsistance et d’entraide qui, surtout en période de restriction économique, devraient être mieux connues et, dans la mise en œuvre réelle de solidarités de proximité, reconnues, expliquent Hélène Strohl et Marie-Laure Morin.

Mieux comprendre le fonctionnement réel de l’économie populaire qui permet aux gens de survivre dans la crise, c’est aussi mieux comprendre l’échec des dispositifs publics à toucher ceux auxquels ils sont destinés. Éric Pliez fait ici état d’une autre stratégie possible pour le logement d’insertion, qui ne multiplie pas les préalables pour donner accès à divers types de logement mais fournit d’emblée le toit sous lequel la reconstruction de soi devient possible. Pourquoi voit-on des dispositifs aussi importants que le revenu de solidarité active (Rsa) ou la couverture maladie universelle (Cmu) échouer à atteindre leur public ? C’est toute la question du non-recours présentée dans leur dialogue par Philippe Warin et Nicole Maestracci, qui plaide elle aussi pour un préalable de la prestation, alors que la complexité croissante de l’intervention sociale produit un découragement qui se lit désormais dans les chiffres. Une autre réponse possible, développée par Matthieu Angotti, est d’associer les personnes concernées à l’élaboration des politiques publiques, ce qui ne peut se faire sans méthode ni retour réflexif sur l’expérience de la pauvreté.

  • 1.

    Le terme fait désormais partie des expressions journalistiques courantes : « Dans les permanences d’élus, la détresse sociale des “invisibles” », Le Monde, 4-5 mars 2012, p. 2. Pour une approche philosophique, voir Guillaume le Blanc, l’Invisibilité sociale, Paris, Puf, 2009.

  • 2.

    Voir les travaux au long cours de Bronislaw Geremek, notamment la Potence ou la pitié. L’Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1997.

  • 3.

    La pauvreté est mesurée et définie ici comme le fait de disposer d’un revenu mensuel inférieur à 60 % du niveau de vie médian, qui s’élève à 964 euros par mois. Pour une personne seule, le socle du revenu de solidarité active (Rsa) s’élève à 460 euros et l’allocation de solidarité pour personnes âgées (Aspa) à 709 euros (au 1er avril 2010).

  • 4.

    Isa Aldeghi, avec Pauline Jauneau et Christine Olm, « Indicateurs d’alerte sur la pauvreté et l’exclusion », Onpes-Credoc, juillet 2009.