Introduction
Faute de pouvoir rétablir une discipline de marché dans la finance (sanction par les faillites), les pays européens s’engagent les uns après les autres sur le chemin de la discipline budgétaire. Faut-il y voir un nouveau recul des États devant la puissance des marchés1 ? Dès le début de la crise de 2008, le chantier de la régulation des banques, de l’encadrement des activités financières et de la consolidation de l’architecture financière internationale a été ouvert2. Des règles prudentielles bancaires plus strictes ont été négociées dans le cadre de Bâle III, mais leur entrée en vigueur est étalée sur plusieurs années. Les paradis fiscaux restent mal connus, mais sont désormais identifiés comme un facteur de risque majeur pour l’économie mondiale, si bien que la Suisse, sans sacrifier son système bancaire, a dû accepter une plus grande coopération avec les services fiscaux américains et européens3. Malgré le blocage sur l’évolution de l’action de la Banque centrale européenne (que l’Allemagne ne veut pas voir racheter massivement de dettes publiques), l’Europe n’est pas inerte puisque pour lutter contre la spéculation sur les dettes souveraines, le Parlement européen vient, par exemple, de voter une interdiction de vente à nu sur les Cds (produits financiers de protection contre le risque de défaut d’un État4). Ces projets, parmi d’autres, suffiront-ils à inverser un mouvement de dérégulation ancien, qui a été favorisé par les États eux-mêmes, en quête de financements nouveaux pour soulager leurs déficits5 ?
Aux États-Unis, le projet de régulation des marchés financiers est plus avancé qu’en Europe puisqu’une loi (Dodd-Frank) a déjà été votée et que ses modalités d’application sont en cours de discussion. Que dit cette loi ? Que peut-on en attendre ? C’est à la présentation de la démarche du gouvernement Obama qu’est consacré ici l’article de Gabrielle Durana. On ne peut comprendre la démarche américaine sans la comparer tout d’abord à la réaction de Roosevelt à la crise de 1929 puis à l’effritement progressif des règles de prudence instaurées dans le cadre du New Deal. S’il apparaît évident que la volonté de régulation est présente des deux côtés de l’Atlantique, et s’il ne s’agit pas de s’abandonner à l’impression fataliste que tout continue comme avant (business as usual), il faut reconnaître que la course de vitesse entre le contrôleur et le contrôlé n’est guère en faveur des pouvoirs publics.
Ont-ils d’ailleurs les compétences nécessaires pour encadrer un secteur financier débordant d’imagination ? L’apparition de gouvernements techniques en Grèce et en Italie pose la question. Le profil des responsables européens qui s’imposent à la faveur de la crise, comme le président du Conseil italien Mario Monti et le nouveau directeur de la Banque centrale européenne Mario Draghi ou Lucas Papadémos, le nouveau Premier ministre grec, tous des financiers, l’illustre suffisamment. Ces personnalités ont une maîtrise technique indiscutable. Mais c’est en partie parce qu’ils ont été mêlés de près aux mauvaises décisions qui ont précipité les difficultés actuelles6. Ils appartiennent en effet à cette classe internationale de financiers qui navigue avec élégance entre les banques centrales, les institutions européennes et les banques d’affaires (Goldman Sachs). Leur connaissance intime des rouages de la finance pourra utilement être mise au service de l’intérêt collectif. Mais l’image résume le déséquilibre du rapport de force qui s’est instauré entre les marchés et l’État.
Cette insuffisance des États constitue l’objet de réflexion privilégié de Susan Strange, une universitaire britannique aujourd’hui disparue, présentée par Christian Chavagneux, dont le travail à la jonction de l’économie et des relations internationales se révèle, par exemple à travers le volume récemment traduit en français sur le Retrait de l’État7, très éclairant dans la crise actuelle. La répétition des crises financières montre que le système d’autorité des États, dans le modèle de la souveraineté territoriale, ne permet plus d’assurer la stabilité dans une économie de création et de circulation du crédit. L’État ne peut même plus garantir la pérennité du développement économique lui-même quand le risque financier est systémique, c’est-à-dire qu’il peut fragiliser l’ensemble de l’activité économique. Dans l’article inédit en français que nous publions ici, Susan Strange détaille la triple faiblesse où nous entraîne le décalage entre espace de l’autorité et mobilité du capital : incapacité à prendre en compte les problèmes environnementaux, incapacité à éviter les crises financières majeures, incapacité à maintenir l’équilibre social au sein des États.
Alors que la gestion politique de la dette s’enferme dans les analyses techniques, Susan Strange appelle de ses vœux une économie politique internationale attentive à la question du pouvoir : comment les rapports de force se construisent-ils autour des décisions économiques ? Ce qui suppose une analyse fine des acteurs de la production économique et de ceux de la décision politique. On ne peut en effet simplement opposer les États et les marchés, sans chercher à comprendre les conflits, les compromis, les représentations, les savoirs (en particulier le savoir économique) qui s’échangent entre eux. Ainsi ne peut-on lire la crise actuelle en opposant brutalement un calcul des marchés et une décision souveraine des peuples, ce qui reviendrait à considérer que les marchés sont une réalité abstraite et que les peuples n’ont pas été partie prenante des choix qui ont conduit à leur propre endettement. La part la plus ancienne de la dette ne nous a pas été imposée par les acteurs financiers. Elle résulte d’une double abstention de l’État, qui a différé la remise en ordre de ses finances et qui a accepté, au nom de la supériorité théorique des microdécisions individuelles, une délégitimation de l’impôt.
Après avoir pensé que l’économie allait rapprocher les pays européens et satisfaire l’essentiel des attentes de sa population, l’État doit apprendre à recréer du collectif. Il n’y a pas d’ajustement automatique des préférences individuelles, comme le voudrait l’utopie d’une société de marché. Les États doivent avoir le souci et l’imagination du collectif, au niveau national comme à l’échelle européenne.
- 1.
Voir notre récente série de dossiers : « Les contrecoups de la crise », novembre 2009 ; « Les impensés de l’économie », janvier 2010 ; « Les États et le pouvoir des marchés », décembre 2010.
- 2.
Christian Chavagneux, « Le G20 s’attaque à la régulation financière », Esprit, novembre 2009.
- 3.
Des travaux universitaires originaux commencent à voir le jour sur les paradis fiscaux : voir l’entretien avec Gabriel Zucman (« Les paradis fiscaux : visite guidée »), dans La Vie des idées, 15 novembre 2011, www.laviedesidees.fr. Pour une présentation plus générale du sujet : Christian Chavagneux et Ronen Palan, les Paradis fiscaux, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2007.
- 4.
Voir les travaux de la nouvelle association Finance Watch : www.finance-watch.org, qui a pour objet de contre-expertiser les pratiques et les projets de l’industrie financière.
- 5.
Rawi Abdelal, Capital Rules. The Construction of Global Finance, Cambridge, Harvard University Press, 2007.
- 6.
Voir Marc Roche, « Goldman Sachs, le trait d’union entre Mario Draghi, Mario Monti et Lucas Papadémos », lemonde.fr, 14 novembre 2001, et son livre : la Banque. Comment Goldman Sachs dirige le monde, Paris, Albin Michel, 2010. Voir à ce sujet : Olivier Mongin, « Qui a fait sauter la banque ? », Esprit, décembre 2010.
- 7.
Susan Strange, le Retrait de l’État. La dispersion du pouvoir dans l’économie mondiale, Paris, Temps présent, 2011.