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L'impunité du vainqueur

août/sept. 2010

#Divers

« Cafouillage de la défense, opportunisme de l’attaque : but ! À ce stade de la compétition la sanction est immédiate. » Qui n’a déjà entendu un tel commentaire lors d’un match de la Coupe du monde de football ? Mais dans quel sens le terme de « sanction » est-il utilisé ici ? Une équipe battue par un large score est « lourdement sanctionnée ». Telle est la « loi du sport » : c’est le score final qui tranche la compétition et qui consacre le meilleur. S’agit-il simplement d’un usage journalistique du vocabulaire, parce qu’il faut bien varier les formules, ou ces termes n’expriment-ils pas une difficulté plus fondamentale du sport dans son rapport à la règle ? Comment, en effet, ne pas mettre en rapport cet usage du vocabulaire, où un résultat peut être « sévère », avec la difficulté croissante à imposer l’autorité de la règle au-delà même du sport ?

Dualité normative

Les erreurs d’arbitrage, les contestations, les fautes délibérées le rappellent à chaque rendez-vous important : le respect des règles du jeu recule. Une main dans la surface de réparation peut rester impunie ou un hors-jeu passer inaperçu et assurer une qualification. Mais la règle ne s’efface que devant une autre norme, acceptée par tous comme supérieure : le score. Après l’élimination de son équipe par l’Allemagne, la presse britannique n’a pas mis l’accent sur la faute d’arbitrage (le but valable refusé à l’Angleterre) qui a orienté le cours du match mais sur le score (4-1) qui semblait rétrospectivement effacer, par son ampleur, l’autre scénario qui aurait pu se dérouler. On accepte la logique de l’élimination, tout en versant une larme de crocodile pour le Ghana, privé de demi-finale pour une main sur la ligne et un penalty sur la transversale. Faut-il se désoler qu’il n’y ait plus de « morale » dans le football ? Mieux vaut reconnaître que celle-ci est écartelée entre respect du résultat et respect de la règle.

La réticence de la Fifa à renforcer la capacité de jugement de l’arbitre (recours à la vidéo ou arbitres de surface de réparation) témoigne d’une conception naïve de l’autorité, qui reposerait sur le magistère de l’homme en noir au centre du terrain. Elle craint en effet de remettre en cause l’autorité de la parole arbitrale en la démultipliant. C’est refuser de voir qu’une autre hiérarchie est déjà à l’œuvre, subordonnant tout à la réussite de l’équipe qui passe en douce : « Pas vu, pas pris. »

L’idéal de l’éducation par le sport met bien sûr en avant la prédominance des règles : pratiquer un sport est formateur par la discipline, l’effort, la persévérance qui s’imposent à celui qui veut progresser. Mais nul ne pratique un sport pour le seul plaisir d’appliquer des règles : le jeu ou la victoire sont le but du sportif. Il serait donc vain de rêver un sport où le respect de la règle serait plus fort que la logique du résultat, où le « beau jeu » l’emporterait sur la victoire, où le fair play éclipserait la soif de gagner. Les joueurs, à tous les niveaux des compétitions, dès le sport amateur, obéissent à ce double système moral. On a critiqué les joueurs grévistes de l’équipe de France en leur reprochant de se comporter en fonction d’un code d’honneur qui n’est pas celui du sport : « Enfants gâtés, voyous, caïds. » C’est se méprendre sur le dilemme moral dont ils témoignent : ce n’est pas l’« esprit des cités » contre l’« esprit de la Cité » mais l’envie de gagner des matchs contre l’engagement de se conformer au règlement. Plus l’enjeu des matchs est élevé, plus la contradiction se tend. Les joueurs français n’espéraient-ils pas « se racheter » en brillant sur le terrain ? L’idée de faire appel au jugement du score ne vient pas d’une mauvaise éducation ni de l’extraction sociale des footballeurs. Elle vient de la prédominance, en système concurrentiel, de la sanction par le résultat sur la sanction par la règle.

Aléa moral

Car la difficulté n’est pas propre au football ni même au sport : elle apparaît dans tout système compétitif encadré par des règles où l’enjeu est un gain maximal pour le vainqueur. Ainsi dans le « jeu » économique mondial : le respect des règles est faible et la sanction du résultat impitoyable. La vraie sanction est l’élimination, c’està-dire la disparition. Tel fut le point de départ de la crise que nous traversons depuis la décision, le 15 septembre 2008, de laisser la banque américaine Lehman Brothers faire faillite. Conformément à l’idée selon laquelle il existerait une « autorégulation » des marchés, il fallait, aux yeux de l’administration américaine, laisser une banque qui a fait de mauvais choix disparaître, puisque telle est en définitive la vraie sanction économique, bien plus efficace, selon la théorie néoclassique, pour inciter les acteurs à la prudence, qu’un contrôle par des autorités professionnelles ou administratives. Mais l’exemplarité de la disparition de Lehman n’a pas eu l’effet pédagogique escompté et, surtout, la facture a été adressée aux contribuables. Tout le monde est donc à la recherche d’un « arbitre » mondial. Mais celui-ci, bien qu’on puisse se réjouir des règles imposées à nouveau au monde bancaire, ne détournera personne du jugement suprême : l’épreuve du succès.

On ne peut pas pousser le parallèle trop loin car, dans le sport, tout vainqueur doit toujours, après la fête de la victoire, remettre son titre en jeu. En outre, aucun sportif ne peut ouvertement changer les règles ni disposer d’un monopole. La compétition capitaliste s’accommode mal des règles mais cette contestation est en trompe-l’œil car elle se réclame d’une sanction d’un ordre plus vital : la disparition. Ou plutôt, elle feint de s’exposer au risque maximal pour mieux consolider ses positions. Depuis les effets en cascade de la faillite de Lehman Brothers, les banques ont acquis l’assurance qu’elles sont trop importantes pour ne pas être sauvées. « Craignez ma défaite ou subissez-en les conséquences. » Ce qui incite à tous les excès. Mais aussi à creuser un gouffre d’incompréhension devant des acteurs économiques qui affichent leur impunité.

Le double sens de la sanction exprime une préférence qui ne peut se dire à haute voix. La compétition sportive perd de son intérêt si la règle s’affaiblit trop devant le résultat. Mais la compétition économique met en scène la survie des acteurs pour affaiblir la règle et développer l’impunité.

  • 1.

    Une première version de ce texte est parue sous le titre « De la culture du résultat à celle d’impunité » dans Le Monde du 8 juillet 2010.

Marc-Olivier Padis

Directeur de la rédaction d'Esprit de 2013 à 2016, après avoir été successivement secrétaire de rédaction (1993-1999) puis rédacteur en chef de la revue (2000-2013). Ses études de Lettres l'ont rapidement conduit à s'intéresser au rapport des écrivains français au journalisme politique, en particulier pendant la Révolution française. La réflexion sur l'écriture et la prise de parole publique, sur…

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