L'intégration, entre silence et crispation. À propos du Déni des cultures d'Hugues Lagrange
À propos du Déni des cultures d’Hugues Lagrange*
La réception, chargée de malentendus, du livre d’Hugues Lagrange traduit l’urgence de sortir le discours sur « les quartiers » de l’instrumentalisation politique. Son approche empirique permet de mieux comprendre comment les évolutions culturelles de nos sociétés et celles des pays d’émigration produisent des décalages, plus ou moins forts selon les familles et les types de migration, entre des héritages réinventés et les attentes majoritaires des sociétés d’accueil.
La réception du Déni des cultures d’Hugues Lagrange a été en grande partie orientée par le moment de sa parution, à la fin d’un été d’agitation ministérielle sur les questions de sécurité1. Certaines lectures superficielles ont cru pouvoir y trouver une argumentation savante établissant le lien entre immigration et délinquance, affirmé de manière hasardeuse par le discours présidentiel de Grenoble (30 juillet 2010). Une telle manière de rabattre un travail de recherche sur l’actualité immédiate et en fonction de prises de position politiques qui sont ultérieures à la rédaction du livre brouille nécessairement la qualité du débat entourant la parution du livre.
Si l’on peut regretter que le réflexe journalistique fonctionne ici au détriment de l’information, il est plus surprenant de remarquer que des chercheurs choisissent de s’exprimer sans avoir lu le livre, sur la base de ce qu’ils ont retenu d’entretiens, pour s’empresser de marquer symboliquement la prééminence de leur magistère présumé : leur éloge du travail informé serait plus crédible s’il s’appliquait à leur propre intervention médiatique2. D’autres tiennent compte des décalages entre ce que dit le livre et ce qui relève de la surchauffe médiatique, mais en jouant les faux dupes : en reconnaissant que le livre ne présente pas les thèses simplifiées qu’on lui prête, ils s’étonnent de ses « platitudes » et en infèrent qu’il ne défend aucune thèse, rien d’inédit ni d’original, ne fait qu’énoncer des banalités déjà largement reconnues par l’ensemble de la sociologie et ne présente que des comportements qui sont « largement répandus, y compris hors des quartiers sensibles et chez des gens riches et bien portants3 ». Mais alors, pourquoi ce livre retient-il finalement l’attention ?
Émeutes : des questions sans réponses
Revenons au contexte politique, qui ne se limite pas aux offensives populistes des dernières semaines, mais concerne l’immobilisme et le silence qui ont suivi, à gauche comme à droite, les émeutes de 2005. Les nuits de violence ont mis en évidence une ignorance collective, qui ne peut être tout à fait involontaire, occultant les conditions de vie et les revendications d’une part de la population. Les journalistes ont dû s’interroger sur les faiblesses de leurs enquêtes et sur leur méconnaissance du terrain. Et, mis à part des initiatives, largement saluées, comme le « Bondy blog4 », les principaux médias français reconnaissent aujourd’hui encore qu’ils ne produisent pas de grandes enquêtes sur une part des zones urbaines reléguées et que, quand des reportages sont proposés, les habitants ne s’y retrouvent pas, au point de protester contre leur diffusion5.
Que peut-on attendre de la sociologie dans un tel contexte ? Le travail d’Hugues Lagrange apporte d’abord une série d’enquêtes empiriques (le chapitre 3 retrace notamment le travail au long cours, mené au Val-Fourré à Mantes de 1980 à 2005), ancrées dans des terrains délimités (Mantes et le bassin Seine-aval, une partie du 18e arrondissement de Paris, Nantes…), croisant des données statistiques sur le logement, les résultats scolaires, le taux de chômage, etc. Ce parti pris empirique a pu dérouter, et se trouver en porte à faux dans un débat médiatique qui met en scène, pour l’essentiel, des positions de principe (intégration/assimilation ; appartenances/constructions sociales ; multiculturalisme/républicanisme…) dont chacun perçoit pourtant à quel point elles sont peu aptes à rendre compte de la réalité vécue. Mais la question même de la construction du savoir sur les populations dont on parle, préalable à tout débat informé et à toute décision politique sur la lutte contre les exclusions, est esquivée. Après les émeutes de 2005, il était essentiel de reprendre les débats sur la géographie de l’exclusion, sur les ségrégations urbaines et sur les outils de la lutte contre les discriminations6. Le débat lancé par Yazib Sabeg sur la « mesure statistique de la diversité et des discriminations ethniques » a divisé les chercheurs sans alimenter un débat grand public et n’a pas embrayé sur les problèmes de promotion de la diversité7. Celui sur le Grand Paris a été cantonné par le gouvernement aux enjeux des grands équipements de transport8. Le précédent livre d’Hugues Lagrange, un collectif dirigé avec Marco Oberti, Émeutes urbaines et protestations, essayait précisément de construire autrement la réflexion sur ces événements9.
Expérience migratoire et fonctionnements familiaux
Ce retour sur 2005 permet de comprendre en quoi le Déni des cultures, au-delà de la réception médiatique, rencontre un intérêt auprès des milieux professionnels actifs dans des quartiers de relégation. Il se confronte à des données difficiles à interpréter, qui sont, par défaut, appréhendées dans un discours englobant sur la « culture des Cités ». L’expression permet d’accorder des registres de discours différents, facilitant une grille de lecture de la situation des quartiers suffisamment vague pour que l’invocation abstraite de la « mixité » reste crédible. À l’inverse, Hugues Lagrange ne recourt pas à cette facilité et marque son scepticisme vis-à-vis de l’idée qu’il existerait une culture homogène spécifique à une jeunesse défavorisée ou immigrée : il différencie les situations, croise les données, équilibre les registres explicatifs.
Le livre porte sur les modes de socialisation dans les milieux populaires, étudiés sous deux angles : les difficultés de l’entrée dans la vie adulte et les possibilités d’une meilleure intégration. Pour décrire ce qui passe d’une génération à l’autre, il faut suivre trois domaines d’enquêtes : l’école et l’accès à l’emploi (formation initiale et entrée sur le monde du travail), le logement et la mobilité géographique, l’entrée dans la sexualité et le passage au statut d’adulte10. Or, on sait les difficultés que rencontre une part importante de la population sur chacun de ces sujets : ségrégation scolaire, relégation des quartiers, discrimination à l’emploi, xénophobie. Il faut aussi, réciproquement, observer les registres d’action qui répondent à ces difficultés dans des contextes donnés : le rapport aux institutions, la défiance politique, la violence11. Dans le Déni des cultures, Hugues Lagrange se propose de montrer pourquoi, pour chacun de ces sujets, il faut s’intéresser aux fonctionnements familiaux : aussi bien en ce qui concerne le rapport à l’éducation dès le plus jeune âge et les stratégies scolaires et professionnelles mises en œuvre par les familles, les conditions de vie, le rapport à l’espace urbain, la situation d’immobilité contrainte d’une partie des jeunes et la délinquance juvénile ; enfin, le rapport entre les sexes et la construction de l’identité personnelle telle qu’elle apparaît à travers une culture familiale. On comprend dès lors la variété des sujets abordés par le livre, qui passe du chômage sélectif aux politiques territoriales et de la scolarité aux enjeux urbains. Or, sur chacun de ces sujets, on dispose de peu de données en fonction des origines culturelles, notamment le pays d’origine des parents. Mais quand on parvient à les faire ressortir à travers l’analyse des situations familiales, il apparaît qu’elles constituent une variable qui retient l’attention.
Ce qui suppose encore de savoir ce qu’on entend par « origine culturelle » et comment on peut prendre celle-ci en compte dans une explication globale, notamment la place de cette approche par rapport à d’autres, qui ne sont pas non plus négligées. Enfin, qu’est-ce que cela implique du point de vue des politiques publiques ?
L’identité culturelle n’est pas seulement une construction extérieure, qui viendrait essentiellement de la stigmatisation. Elle oppose une résistance propre à la situation sociale dans laquelle les individus sont placés. Mais elle n’enchaîne pas pour autant tous les individus à des déterminismes insurmontables. Elle transparaît, en particulier, à travers une expérience migratoire familiale et à des manières de s’intégrer localement qui ne sont pas toutes semblables. Hugues Lagrange souligne les phénomènes de néotraditionalisme qui apparaissent dans les familles venues de l’Afrique sahélienne. L’immigration ne se traduit pas par l’importation des traditions du pays d’origine dans un pays d’accueil (ce qui reviendrait à considérer une culture comme une substance immuable indépendamment du contexte) mais par une transposition et, parfois, une réinvention de cette tradition dans le contexte du pays d’accueil. Plus exactement, Hugues Lagrange insiste, en observant dans ses deux premiers chapitres le retour des peurs et des préjugés au Nord et au Sud, sur la difficulté du rapport entre ces deux espaces : la culture majoritaire des pays d’accueil connaît un mouvement de crispation morale tandis que les pays d’origine sont pris dans les mouvements globaux de tensions Nord/Sud, de fondamentalismes religieux, de radicalisation anti-occidentale. Ainsi, le décalage des espaces de référence des migrants, qui a toujours existé, se tend et se traduit par des accusations réciproques de confrontation et de rejet. La « culture » telle que le livre la définit est un produit de ce rapport spécifique, toujours changeant, surinvesti de colères et de peurs dans le contexte actuel. C’est dire qu’elle n’est pas partagée de la même manière par tous les migrants ni au sein d’une même famille. Hugues Lagrange le montre à propos des écarts et des oppositions entre migrants de première et de deuxième génération au sujet des pratiques religieuses ou du rapport entre les sexes : l’attitude change selon qu’on est primo-migrant ou fils ou fille de migrant.
L’impact de cette réinterprétation culturelle dans les rapports entre les sexes et les rapports entre générations marque fortement la culture familiale. En d’autres termes, les rapports entre l’homme et la femme dans le couple, entre les parents et les enfants dans la famille mais aussi les relations au sein des fratries ne peuvent être compris séparément les uns des autres. Pourquoi les comportements éducatifs des parents ou les attitudes scolaires des enfants sont-ils mal interprétés quand ils sont issus de certaines familles nombreuses africaines venues des régions sahéliennes ? L’éducation des enfants, en particulier, est marquée par le durcissement des relations homme/ femme, durcissement lié à l’expérience de la migration puisque la femme trouve dans le contexte français moins de ressources sociales qu’elle n’en avait ou n’aurait pu en avoir dans son pays d’origine ; elle est, de ce fait, davantage dépendante de son mari, tandis que celui-ci est confronté à un relatif déclassement professionnel et social, aggravé par les discriminations à l’œuvre dans le monde du travail. Le rôle paternel, recontextualisé, est durci.
De ce point de vue, le livre se démarque nettement de la thèse de la « désaffiliation », métaphore liée au monde du travail, réinterprétée par l’importation du débat américain sur la culture du ghetto, selon laquelle le problème des banlieues viendrait d’une disparition des pères, d’une démission collective des adultes, d’une incapacité des parents à tenir leur rôle éducatif (voir toutes les propositions de loi sur le retrait des allocations familiales en cas d’absentéisme scolaire). Au contraire, la retraditionalisation observée dans ce contexte des migrations sahéliennes favorise plutôt un excès d’autoritarisme qui se traduit par la subordination des femmes et le développement d’un double standard moral dans l’éducation des garçons et des filles.
Quelle conséquence faut-il en tirer pour les politiques publiques ? Hugues Lagrange souligne ici l’importance de mettre les gens en capacité d’agir, de valoriser les « capabilités » des femmes (selon la terminologie d’Amartya Sen), leurs décisions et leur volonté de s’émanciper de la dépendance vis-à-vis des maris, ce qui passe par l’alphabétisation, la formation et un accès à l’emploi. Le travail des femmes a des effets positifs sur l’ensemble de la vie familiale, non seulement parce qu’elle accroît le revenu mais aussi parce qu’elle favorise la réussite scolaire des enfants en faisant de l’ambition scolaire un projet familial global.
Comme on le voit, cet ouvrage ne s’inscrit pas dans la lignée de pamphlets réclamant une « levée des tabous ». Il ne s’agit pas, ici, de s’installer dans une guerre de positionnements mais de présenter une démarche empirique soulevant une série de problèmes politiques. Si l’intérêt créé par le livre a provoqué une forme de retenue du milieu savant et a souligné un embarras politique collectif, il faut souhaiter qu’il ne soit qu’une étape d’un débat plus large portant sur les bonnes stratégies d’intégration12.
- *.
Hugues Lagrange, le Déni des cultures, Paris, Le Seuil, 2010.
- 1.
Voir l’éditorial « Nervosités présidentielles », Esprit, octobre 2010.
- 2.
Voir par exemple Didier Fassin et Éric Fassin, « Misère du culturalisme », Le Monde, 29 septembre 2010. Voir aussi le blog de Laurent Mucchielli qui répertorie de façon utile les liens vers les différentes interventions autour de la parution du livre : www.laurent-mucchielli.org
- 3.
Véronique Le Goaziou, « Mon grand-père breton : un quasi “Africain sahélien” », sur le blog de www.laurent-mucchielli.org
- 4.
Site animé par des blogueurs issus des quartiers : http://yahoo.bondyblog.fr/
- 5.
Voir le dossier de « Contre-enquête » : « Pourquoi les rapports médias-banlieues sont-ils aussi dégradés ? », Le Monde, 18 octobre 2010.
- 6.
C’est pourquoi Esprit a consacré à chaud une table ronde à la « géographie des émeutes » (Esprit, décembre 2005) avec Jacques Donzelot, Philippe Estèbe, Marie-Christine Jaillet et Hugues Lagrange. Voir la suite des dossiers : « Ségrégations et violences urbaines », Esprit, octobre 2006 ; « Le gouvernement des villes », Esprit, février 2008 ; « Promotion de la diversité : comment faire ? », Esprit, mai 2009.
- 7.
Voir notamment Justin Vaïsse, « Du bon usage d’Obama en politique française », Esprit, février 2009, et la table ronde avec Jean Boulègue, Jean-Pierre Chrétien, Agnès Lainé, Patrick Lozès et Pap Ndiaye, « Les “Noirs” de France, une invention utile ? », Esprit, juin 2007.
- 8.
Voir notre dossier : « Les chantiers du Grand Paris », Esprit, octobre 2008.
- 9.
Hugues Lagrange et Marco Oberti (sous la dir. de), Émeutes urbaines et protestations. Une singularité française, Paris, Presses de Sciences Po, 2006. Après un compte rendu assez sévère du Déni des cultures, un journaliste de Télérama, Thierry Leclère, poursuit le débat sur le site internet de l’hebdomadaire quand il découvre cet ouvrage. Alors qu’on pourrait considérer que cette mise en perspective du livre à partir des précédents travaux de l’auteur va de soi pour ne pas commettre de contresens, le journaliste fait mine d’avoir déniché une trouvaille et se met en scène à la recherche du livre épuisé dans une « librairie de Saint-Michel, à Paris », où il achète le livre d’occasion : du « grand reportage » !
- 10.
Voir H. Lagrange, les Adolescents, le sexe, l’amour. Itinéraires contrastés, Paris, Syros, 1999.
- 11.
Id., De l’affrontement à l’esquive. Violences, délinquances et usages de drogues, Paris, Syros, 2001.
- 12.
Au même moment, le débat sur la pauvreté aux États-Unis, entre question raciale, héritage de l’esclavage, « culture du ghetto » et « stigmatisation des victimes », semble commencer à dépasser quarante années de surplace. Les sociologues qui travaillent sur la pauvreté s’intéressent à nouveau à la culture pour trois raisons : le nombre de pauvres a beaucoup augmenté dans les années récentes et touche des millions de personnes ; les sociologues veulent reprendre le thème de la pauvreté aux économistes et réagir contre les travaux de sciences cognitives ou de génétique qui risquent de naturaliser des performances intellectuelles ; ils peuvent s’appuyer sur des définitions souples de la culture, considérée comme une manière d’interpréter le monde et de prendre des décisions sur la base de cette interprétation. Voir Patricia Cohen, “‘Culture of Poverty’ Makes a Comeback”, The New York Times, 17 octobre 2010.