Position – Les nouveaux patrons de presse
Pour le lecteur, jamais autant d’information gratuite n’a été disponible que depuis le passage des journaux en ligne ou le développement des médias pure players (Slate, Huffington Post…). Plus exactement, jamais l’impression de gratuité n’a été plus forte qu’aujourd’hui ni plus aisée la possibilité de se tenir au courant (en ayant l’impression, le plus souvent à tort, de comprendre une information, de « tenir ensemble » les dimensions multiples de l’actualité1). Pourtant, la contrainte économique reste une donnée structurante de l’offre d’information et l’heure des comptes a maintenant sonné pour la presse. Les nouvelles structures de propriété qui se dessinent nous font entrer dans un paysage incertain et inédit, dont l’indépendance de l’information ne sortira pas nécessairement renforcée.
Après avoir mis à mal le modèle économique de la presse papier, la diffusion numérique a ouvert de nouvelles opportunités et donné naissance à de nouveaux formats en ligne. Il n’existe cependant toujours pas de vrai modèle économique pour la presse en ligne en France (Atlantico, qui s’est lancé comme un gratuit, propose une formule payante, Rue 89 a été rachetée par Le Nouvel Observateur, Mediapart cherche à s’adosser à un fonds de dotation indépendant…). La presse écrite, de son côté, doit s’adapter aux nouvelles habitudes de lecture qui se sont installées2, ce qui suppose de réorganiser les rédactions et en particulier de surmonter la coupure entre les rédactions papier et web, ce qui semble avoir multiplié les tensions au Monde, provoquant le départ de la directrice Natalie Nougayrède. À Libération, la redéfinition du travail de la rédaction, de manière très floue, dans un projet de média global, a cristallisé la crise et provoqué le départ de Nicolas Demorand, puis entraîné un long conflit, qui n’est toujours pas dénoué, entre la rédaction du journal et son propriétaire, Bruno Ledoux.
Toutes ces évolutions bousculent bien sûr le métier des journalistes, dont beaucoup manquent de perspectives sur l’avenir de leur profession. Elles mettent en outre une nouvelle fois en évidence le sous-financement chronique de la presse française. Or l’adaptation au numérique suppose, plus que jamais, des investissements importants, difficiles à mobiliser au moment même où la publicité passe en ligne et où le soutien public, à l’heure des restrictions budgétaires, se fait plus rare. La recherche de nouveaux actionnaires est donc ouverte un peu partout, comme au Nouvel Observateur où Claude Perdriel a choisi le trio constitué de Xavier Niel (Iliad-Free), Matthieu Pigasse (banque Lazard) et Pierre Bergé pour reprendre ses parts, après avoir été en rivalité avec eux en 2010 pour le rachat du Monde. Du même coup, Laurent Joffrin laisse la direction de l’hebdomadaire à Matthieu Croissandeau.
Mais quelle sera la stratégie de ces nouveaux propriétaires vis-à-vis de leurs journaux ? L’engagement politique de Claude Perdriel pour une gauche démocratique et libérale était connu et constant, il motivait ses projets de presse, même si les logiques de la communication ont plus d’une fois banalisé l’identité du titre. Le Monde a privilégié la constitution d’un groupe pour consolider une indépendance à laquelle la rédaction est légitimement très attachée. La parution dans Le Monde, le 30 avril dernier, d’une double page de portrait de Xavier Niel, qui dessinait précisément les limites que l’homme d’affaires fondateur de Free ne souhaitait pas voir aborder (sa vie privée), ne laissait pas clairement comprendre le fait d’actualité qui imposait que l’actionnaire fût ainsi longuement présenté dans son propre journal3. Déjà chargé du portrait de Pierre Bergé dans Le Monde en 2010, Jérôme Fenoglio s’est vu confier cette « mission passionnante4 ». Il a été nommé directeur des rédactions du Monde le 19 mai 2014 aux côtés du directeur par intérim Gilles van Kote.
Simultanément, les salariés de Libération ont appris, après plusieurs semaines de flou, que l’apport de capital susceptible de garantir la pérennité de leur titre venait de Patrick Drahi, actionnaire principal de Numéricable (lancé dans le rachat de l’opérateur de téléphonie Sfr5). Il n’est pas surprenant que ces nouveaux patrons (Xavier Niel et Patrick Drahi) viennent du secteur de l’internet et, plus précisément, qu’ils aient construit leur prospérité comme fournisseurs d’accès, avant de se développer désormais dans la téléphonie mobile, où se renforcent les nouveaux usages de la presse. Le changement des pratiques de lecture a en effet déplacé la valeur économique de la création de contenu aux infrastructures de diffusion : les ménages qui ne sont plus prêts à payer un abonnement papier à la presse (ou à des revues…) ne peuvent en effet absolument pas se passer de leur connexion internet et de leur abonnement téléphonique. Ces investissements constituent-ils un retour de la valeur vers la création de contenu ? Cela pourrait signifier l’invention d’un nouveau modèle de financement, où l’opérateur technique investit dans le métier d’enquête et de plume, parce qu’il sait qu’il doit pouvoir proposer une offre de qualité, et pas seulement le tout-venant du gratuit. Mais le rapport de force qui s’instaure entre propriétaires et titres de presse, sans préjuger trop vite de l’avenir, sera difficile à maîtriser par les rédactions. Claude Perdriel était un homme de gauche engagé, qui s’est lancé par conviction dans plus d’une aventure téméraire, comme Le Matin de Paris. Les fournisseurs d’accès à internet sont les acteurs clés du secteur numérique, pour lesquels la presse, affaiblie et déstabilisée, n’est qu’un des éléments de la création de contenu.
Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur : en quelques mois, c’est un pan essentiel de la presse de gauche qui a changé de physionomie. Une nouvelle génération entrepreneuriale a fini de bousculer un paysage qu’on savait mouvant depuis plusieurs années. Le turn over rapide des rédactions en chef laisse deviner l’ampleur de difficultés d’ajustement en cours entre actionnaires et équipes rédactionnelles. Comment imaginer maintenant des lieux d’analyse de l’actualité et de critique intellectuelle qui reposent sur une totale indépendance ? Les revues généralistes peuvent-elles garder leur place singulière dans un paysage de plus en plus intégré ? Ce sont, en définitive, les lecteurs qui ont la réponse en main.
21 mai 2014
- 1.
Robert Maggiori, « Le quotidien papier, une singularité, un avenir », Libération, 12 décembre 2013.
- 2.
Nicolas Clément, « La presse survivra-t-elle à ses crises ? », Esprit, mai 2014.
- 3.
Jérôme Fenoglio, « Xavier Niel, le triomphe du hacker », Le Monde, 30 avril 2014.
- 4.
Selon la formule du médiateur du journal, Pascal Galinier, « Jeu(x) de piste », Le Monde, 9 mai 2014.
- 5.
« Patrick Drahi : les 4 millions, c’était lui », Libération, 15 mai 2014.