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Positions – Soutenir la croissance ? Les impasses d’un débat de court terme

novembre 2012

#Divers

Avec son premier budget, le gouvernement Ayrault dessine des orientations politiques soumises à un intense débat et qui engagent déjà des choix décisifs pour l’ensemble du quinquennat de François Hollande. L’interdépendance étroite entre la stratégie économique et les choix européens met, à un niveau de priorité inédit pour des premiers choix d’orientation gouvernementaux, la politique européenne au cœur des décisions intérieures. Mais la recherche controversée des équilibres entre effort fiscal, sérieux budgétaire et défense de l’emploi éclipse la prise en compte de la crise structurelle de nos économies, en mettant exclusivement l’accent sur le ralentissement à court terme de l’activité.

Le débat économique sur l’austérité met en scène des positions bien identifiées. À longueur de chroniques et d’entretiens, sur un spectre inhabituellement large de sensibilités, les économistes s’inquiètent d’une baisse des dépenses publiques qui affaiblira l’activité, donc les rentrées fiscales et au bout du compte amplifiera les difficultés budgétaires et interdira de remplir les objectifs annoncés (la fameuse barre des 3% de déficit). Selon les sensibilités, les uns, à la gauche du gouvernement, condamnent le traité européen sur la stabilité, la croissance et la gouvernance (qui permet pourtant de s’émanciper de ce chiffre très discuté des 3%), tandis que les autres pointent l’absence de perspectives dans la sélection des dépenses publiques et l’atonie du débat sur le périmètre de l’État, ce qui augure mal de la volonté réformiste du nouveau président.

Le gouvernement fait valoir, au contraire, que tout reste ouvert pour la suite du quinquennat. Avec un raisonnement économique sensiblement différent : dans un contexte de contraction budgétaire imposée, l’augmentation des impôts pèse moins sur la croissance que la réduction des dépenses publiques puisqu’elle est ciblée socialement et peut préserver le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes. La dépense budgétaire, en effet, ne produit pas des effets vertueux dans toutes les conditions : il faut tenir compte du calendrier, de la coordination européenne et de la crédibilité des acteurs politiques. Un scénario de dégradation brutale des conditions d’emprunt de la France n’était pas impossible avant l’été, qui aurait assimilé la France au versant sud de l’Europe. La préservation de la signature française était donc en cause et, de là, son poids dans la négociation européenne, malgré la légitimité d’un nouveau président élu.

Au-delà de ce débat entre experts économiques, il ressort une évidence désagréable aux oreilles françaises : l’alternance ne suffit pas, par elle-même, à redonner voix à la France sur la scène européenne. Un préalable est d’abord de retrouver un pouvoir de persuasion auprès de nos partenaires, ce qui ne se fera pas en dénonçant nos engagements européens, une solution de facilité tellement utilisée dans le passé qu’elle n’est plus disponible aujourd’hui. De toute manière, après les décisions sur le rôle de la Banque centrale européenne (Bce), sur l’union bancaire, sur le contrôle budgétaire, le débat européen aborde une nouvelle phase, vis-à-vis de laquelle la France a déjà pris du retard, sur les contreparties démocratiques de ces évolutions institutionnelles.

Le débat des économistes sur le budget est donc illusoire s’il cède à une opposition schématique entre une Europe imposant une austérité dangereuse et un décideur politique qui aurait, à l’échelle nationale, à sa disposition un outil, la dépense budgétaire, capable de garantir la croissance, l’emploi et les politiques d’égalité. D’une part, le contrôle européen n’est que la contrepartie d’un engagement national qui ne peut indéfiniment se faire sans responsabilité. D’autre part, la crise de l’euro n’est qu’un aspect d’une question plus large : comment sortir d’une économie d’endettement ? On fustige l’absence de relance ou on célèbre la prudence budgétaire, comme si une perspective de retour à la croissance se tenait en réserve, à disposition pour peu qu’on se donne les moyens d’activer les bons leviers. Or, le lien entre croissance et création d’emploi, de même qu’entre croissance et réduction des inégalités, ne va plus de soi. On ne peut donc pas faire comme si la croissance, un chiffre depuis longtemps discuté même par les économistes, devait résoudre tous nos maux. En se focalisant sur les orientations budgétaires à court terme et les chiffres trimestriels de l’activité, on laisse dans l’ombre le débat structurel portant sur l’affaiblissement annoncé de la croissance pour nos économies et la recherche d’un autre modèle de croissance.

En effet, l’endettement public et privé, indépendamment de l’opportunisme politique, fournissait un moteur de croissance dans des économies confrontées à une tendance longue d’érosion de la productivité. Il faut donc désormais faire face simultanément à l’endettement et à la prise en compte d’obstacles de fond à la croissance : le vieillissement de la population, l’accroissement des inégalités, l’intensification de la concurrence internationale, les effets cumulatifs des quatre crises environnementales (énergie, climat, alimentation, matières premières1). Les nouvelles technologies, jusqu’à présent, ont bousculé les anciens modèles de création de valeur sans fournir pour autant un nouveau régime de croissance. L’investissement dans l’éducation portera ses fruits sur un calendrier beaucoup plus long que celui prévu dans la « stratégie de Lisbonne ». La transition énergétique est un chantier qui démarre très lentement et suppose des investissements indisponibles dans l’immédiat.

En outre, comment, avec des perspectives de croissance toujours plus réduites, poursuivre un projet politique de solidarité et de réduction des inégalités ? La croissance, quand ses bénéfices sont partagés, anesthésie les conflits de répartition puisque les perspectives de gain atténuent le ressentiment des acteurs économiques. Il en va autrement quand il s’agit de renégocier les partages en période de stagnation. Dans un contexte durable de faible croissance, la prise en compte des enjeux monétaires ne suffit pas. L’inégalité dépend aussi des ressources face au changement. C’est-à-dire d’opportunités comme la mobilité, les connexions, la formation, la prise de parole et la mobilisation politique. Un chantier à peine ouvert, trop souvent oublié derrière les grandes équations économiques.

  • 1.

    Voir Bernard Perret, « Les limites de la croissance. Une affaire commune aux anciens et aux nouveaux riches », Esprit, novembre 2011. Voir aussi Robert J. Gordon, “Is U.S. Economic Growth Over? Faltering Innovation Confronts The Six Headwinds”, National Bureau of Economic Research, Working Paper 18315, www.nber.org/papers/W18315

Marc-Olivier Padis

Directeur de la rédaction d'Esprit de 2013 à 2016, après avoir été successivement secrétaire de rédaction (1993-1999) puis rédacteur en chef de la revue (2000-2013). Ses études de Lettres l'ont rapidement conduit à s'intéresser au rapport des écrivains français au journalisme politique, en particulier pendant la Révolution française. La réflexion sur l'écriture et la prise de parole publique, sur…

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