Pourquoi il fallait bousculer les idées à gauche. À propos de la disparition d'Olivier Ferrand
À propos de la disparition d’Olivier Ferrand
Depuis 2004, la revue Esprit organise chaque mois, en partenariat avec Alternatives économiques et grâce à l’hospitalité du maire du 3e arrondissement, Pierre Aidenbaum, des rencontres publiques, ouvertes et gratuites, dans la salle des mariages de la mairie, baptisées « Esprit public ». Ces rencontres, une cinquantaine à ce jour, rituellement annoncées chaque mois en tête de nos « avis » en fin de numéro, ont été autant d’occasions de présenter à un public mélangé et impatient de poser des questions les réflexions et les débats de chercheurs, observateurs et acteurs de la vie publique, responsables politiques, syndicaux et associatifs. C’est Olivier Ferrand, alors jeune adjoint à la mairie de notre arrondissement, qui était venu dans nos bureaux nous proposer d’organiser ensemble ces événements. Après la fondation de Terra Nova, en 2008, le partenariat initial s’est naturellement élargi à son think tank et c’est ainsi que, quatre partenaires réguliers, nous avons continué à penser ensemble les invitations et à nous relayer pour animer les séances publiques, tout en distinguant clairement le travail d’Esprit de celui de Terra Nova. Olivier Ferrand voulait un dispositif très participatif, une sorte de café-philo, orienté sur des sujets politiques, tandis que nous étions plus enclins à donner la part belle aux interventions initiales. Rapidement, le public a été au rendez-vous, s’inquiétant chaque année de nos intentions de poursuivre l’année suivante.
À la naissance de Terra Nova
C’est à la sortie d’un de ces débats, peu après l’élection de Nicolas Sarkozy, qu’il me fit part de son intention de créer une petite structure d’animation du débat politique, indépendante de tout parti. La défaite de 2007 avait été d’autant plus cuisante qu’elle s’accompagnait d’une sorte de déroute culturelle : les thèmes de la campagne avaient été imposés par le candidat de droite, la gauche paraissait toujours déphasée, sur la défensive, ringardisée sur trop de sujets. Pourtant, nous l’avions vécu bien des soirs lors de nos séances d’« Esprit public », la gauche ne manquait pas d’idées ni d’élus dévoués : c’est le lien qui manquait entre les uns et les autres, producteurs d’idées, experts des politiques publiques et élus en contact avec les inquiétudes et les revendications des électeurs. C’est ce chaînon manquant qu’il fallait imaginer de toutes pièces pour se préparer à la prochaine élection présidentielle et redonner à la gauche l’outillage intellectuel à la hauteur des défis actuels. Olivier Ferrand apprit rapidement à broder sur cette intuition initiale, pour mettre en place, dans des locaux prêtés par Michel Rocard, les débuts de ce que j’avais pris pour un petit club d’idées mais qui atteignit, à une vitesse inattendue et à ma grande surprise, les proportions d’un think tank installé et reconnu.
Sans doute son intuition de départ rencontrait-elle une attente plus large puisque, son sens du contact aidant, les portes s’ouvrirent sans trop de réticence. Du côté des producteurs d’idées, l’offre d’un fonctionnement différent dans la relation aux politiques était facile à faire passer. Les contributeurs anonymes de la campagne de Ségolène Royal, étourdis par les élans imprévisibles de la candidate, gardaient le sentiment de n’avoir pas été entendus. La perspective de voir leurs notes alimenter un débat public plutôt que de finir au fond d’un tiroir pouvait les remobiliser. Les médias, si prompts à dénoncer la vacuité du débat politique, cherchaient à résister à la dépolitisation imposée par la méthode sarkozyste qui rabaissait les désaccords politiques à des questions de personne. C’était l’occasion de faire entrer un nouvel acteur dans l’arène politique : le débat des think tanks. Du côté des acteurs politiques, une petite structure déliée de tout contrôle partisan ralliait moins les enthousiasmes. L’échec de la production intellectuelle était certes patent mais à quoi bon trop verser dans l’autocritique ? Il suffisait d’attendre que Nicolas Sarkozy s’essouffle et ne pas trop prendre de risque en laissant le mécanisme électoral ramener le balancier à gauche. Mais un petit groupe parti de rien, sans autre soutien officiel que celui de Michel Rocard, ne retenait guère l’attention et ne justifiait pas une méfiance de principe…
Brûler ses vaisseaux
Mais ce bon accueil cache rétrospectivement la vraie prise de risque que cette décision représentait pour un jeune aspirant à des fonctions électives, qui n’avait sur sa carte de visite que le titre de maire adjoint dans le 3e arrondissement de Paris. Après un parcours sans faute dans le cursus honorum le plus attendu (Hec, Sciences Po, Ena, Igf), après avoir fait ses premières armes dans les cabinets de Lionel Jospin à Matignon et de Romano Prodi à Bruxelles, Olivier Ferrand avait compris, après une première tentative malheureuse d’implantation dans les Pyrénées-Orientales, qu’il ne devait attendre aucun cadeau de ses camarades socialistes. Car en créant sa propre structure, il s’émancipait de la logique des écuries qui fait les carrières au sein des appareils. Pour des raisons personnelles, il n’avait pas suivi Dominique Strauss-Kahn, pour qui il avait mis sur pied le club « À gauche en Europe », à Washington.
En créant une institution autonome qui ne concédait rien à la logique des courants, il avait brûlé ses vaisseaux. C’est d’ailleurs à la dernière minute, parce que la circonscription était ingagnable et que les potentiels candidats locaux n’étaient pas toujours présentables, qu’on le laissa briguer l’élection pour les législatives de juin dernier dans la 8e circonscription des Bouches-du-Rhône, qu’il emporta de 300 voix, après une campagne locale menée tambour battant, où il mit en pratique le démarchage porte à porte qui était pour lui la meilleure manière de répondre à la banalisation du vote front national. L’éloge général qui s’éleva après sa mort brutale le 30 juin dernier efface, comme il se doit, bien des mouvements d’humeur. Il agaçait, mais, toujours posé et apparemment insensible aux coups bas, il savait que cette manière de déranger les logiques d’appareil constituait la meilleure justification d’une structure dont aucune instance officielle n’avait suscité la naissance, qui ne s’était autorisée que d’elle-même, qui n’a retenu l’attention, à la longue, que par la qualité de ses contributions au débat public. Électron libre dans un parti que la logique présidentielle organise en écuries, il s’était aliéné les faiseurs de carrière. Mais comme il savait se rendre utile et situer les relations à la lumière crue des nécessités politiques, il passait outre les humeurs et restait au centre du jeu.
Proposition ou position ?
Le diagnostic de départ d’Olivier Ferrand n’épargnait pas son camp. Si, à deux reprises, lors de l’élection présidentielle, en 2002 et en 2007, le candidat de la gauche était apparu à court d’idées, il ne fallait pas y voir simplement une question de personne. La gauche fâchée avec les idées ? Le diagnostic est trop court, répété à longueur d’éditos politiques, comme si la vie intellectuelle était un réservoir à disposition, dans lequel il suffirait de tirer quelques « éléments de langage ». Le problème lui paraissait plus simple et plus pratique : ce qui manquait, c’était un lieu et une méthode pour passer de l’élaboration des idées à la traduction politique. Implicitement : un parti politique ne peut pas tenir ce rôle. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas sa fonction. Pire : les enjeux de pouvoir qui, par définition, le traversent neutralisent systématiquement la production d’idées. Les logiques politiques priment sur le libre jeu des propositions. Une proposition, en effet, n’est pas examinée pour elle-même mais en fonction de son impact sur les rapports de force internes. Les déboires du « Lab », le laboratoire des idées interne au Parti socialiste, qui est sorti des radars bien avant le début de la campagne présidentielle, en témoignent. Pourquoi se risquer à un exercice de production peu valorisant, s’il faut en pâtir lors des incessants arbitrages qui font l’ordinaire de la vie partisane ? Mais, ce qui est plus grave, ce manque de travail n’est plus ressenti par les élus, convaincus de maîtriser le fond des dossiers et le magistère du verbe. Assez en tout cas, pour ce que les médias et les électeurs attendent d’eux… C’est d’ailleurs le rôle de la fondation Jean-Jaurès : valoriser à l’extérieur la réflexion interne du parti et la prise de parole des élus. Perturber le jeu en dérangeant les consensus des appareils est une autre vocation, pour laquelle un autre type d’organisation est nécessaire : une structure autonome, imprévisible mais dont l’imprévisibilité même pourrait se révéler un atout pour la qualité du débat puisqu’elle permettrait d’avancer des propositions sans engager personne a priori, aucun parti, aucun courant, aucun élu.
Avec le changement de majorité, l’analyse reste la même : le débat politique reste en France le plus souvent un exercice rhétorique, où le positionnement l’emporte sur le fond, où les effets d’annonce précèdent les considérations de mise en œuvre, où le citoyen, trop souvent, ne dispose pas des éléments objectifs lui permettant de trancher les controverses. Le besoin d’un lieu autonome de production d’idées reste entier. Dans l’opposition, la conquête du pouvoir passe avant l’examen des idées ; une fois aux responsabilités, il faut agir, il n’est plus temps de réfléchir. Des contributions argumentées, sollicitées ou non, restent donc indispensables, au-delà de ce que les partis peuvent apporter à la discussion publique.
Olivier Ferrand n’a pas seulement su fédérer des volontés, et rétablir des contacts entre chercheurs, praticiens, politiques et journalistes, il a mis au point, grâce à une institution pérenne, une ingénierie du débat d’idées qui manquait à notre culture politique, où le « club » hérité des années 1960 tenait lieu de seul modèle disponible. En animant un lieu de rencontre, en croisant les réseaux, il a décloisonné le travail et la discussion politique. Il a aussi en partie donné la parole à une génération qui était, jusqu’alors, restée discrète en politique et qui est peut-être vouée, après sa disparition, à rester dans les limbes. Mais il a prouvé, par l’action, que le renouvellement des pratiques et des idées politiques n’était pas un songe creux, juste une question de méthode et de ténacité.