Sous la dette, une crise historique


La dette pèsera sur le débat politique tout au long de la campagne. Mais onen parle comme d’une contrainte extérieure et non comme le résultat dedéséquilibres historiques auxquels nous n’avons pas su remédier à temps.La dette nous a permis de maintenir un consensus salarial et social, alorsmême que le capitalisme se transformait de manière radicale et que lacroissance se tassait au fil des années.

Annoncée depuis l’automne 2011 par l’écart des taux d’emprunt français sur les marchés internationaux par rapport aux taux consentis à l’Allemagne, la dégradation de l’évaluation de la capacité française à rembourser sa dette (le fameux triple A), le 13janvier 2012, par l’agence de notation Standard & Poor’s, constitue un fait politique central de la campagne. Elle représente en effet à la fois un élément lourd du bilan de la présidence de Nicolas Sarkozy (à côté du niveau de chômage, repassé au-dessus de 9%) et une contrainte réelle sur tous les projets formulés par les candidats, puisque l’alourdissement du remboursement de cette dette pèse sur tous les scénarios budgétaires du quinquennat à venir. Elle accentue également la crainte de voir ainsi confisqué le moment démocratique de la campagne électorale, placée sous une contrainte économique dévalorisant la parole politique elle-même, ce qui alimente, notamment aux extrêmes, une rhétorique du volontarisme et de la souveraineté qui complique un peu plus la restauration d’une capacité d’action politique valide à l’échelle européenne.

La dette finit par apparaître comme un problème en soi, comme si elle ne résultait pas, en réalité, de politiques précédentes, de choix ou de non-choix, d’arbitrages et d’un large consensus implicite. Or, il est d’autant plus pertinent de se demander comment nous en sommes arrivés là – et pas seulement comment lever les prochains emprunts –, que notre capacité de prévenir les déficits et de rembourser la dette est directement liée à ces compromis qui l’ont progressivement creusée. C’est d’ailleurs autant, sinon plus, la capacité de remboursement qui fait l’inquiétude des agences de notation que le niveau de la dette. Il faut donc revenir un pas en arrière, et nous demander comment nous nous sommes progressivement accoutumés à cette dette pour mieux cerner les questions qui devraient s’imposer dans nos délibérations de campagne.

Ceci n’est pas une crise de la dette

La dette publique ne date pas, comme on le sait, de la crise de 2008 : elle résulte de deux déséquilibres plus anciens. En premier lieu, la désintégration lente du compromis salarial mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Nous connaissons, depuis le milieu des années 1970, un affaiblissement du régime salarial qui avait permis, dans le cadre des institutions de l’après-guerre et de l’industrie fordiste, un fort compromis social, équilibrant en particulier la répartition des fruits de la croissance et permettant ainsi, en soutenant de manière continue le revenu des ménages, la consolidation d’un salariat intégrateur dans toutes les économies développées1. Au sein de nombreuses entreprises, l’emploi atypique, la sous-traitance, la précarisation se sont développés, tandis que l’échelle des salaires s’étirait considérablement au profit des équipes dirigeantes. Le compromis salarial, qui reposait sur un emploi encadré et garanti, renvoyait aussi à un rapport de force au sein des entreprises. À mesure que le chômage érodait le pouvoir de négociation des salariés, celui-ci s’est progressivement délité au profit d’un capitalisme de la valeur actionnariale qui a capté une grande part de la création de richesse au profit des plus aisés2.

Le compromis politique entourant les institutions de l’État-providence a également été fragilisé au fil des promesses de baisse d’impôts et de cotisations sociales. Le financement du budget de l’État et des comptes sociaux s’en est trouvé compromis. Mais, alors qu’il aurait fallu imaginer les termes d’un nouvel équilibre redistributif, le recours au déficit a maintenu un statu quo, sans toucher à la montée en puissance du pouvoir actionnarial dans l’entreprise. Le compromis social implicite a consisté à maintenir des dispositifs réparateurs pesant lourdement sur les comptes sociaux, distribuant inégalement la sécurité et la précarité, sans redonner aux salariés un pouvoir de négociation. On a maintenu l’apparence du pouvoir d’achat et du contrat d’après-guerre tout en fragilisant de l’intérieur le système de solidarité, mais en achetant à crédit le report d’un débat sur la reconstruction nécessaire des mécanismes de solidarité.

Le déficit public a donc servi à contenir le débat sur l’État-providence et le dialogue social tout en dégradant la position relative des salariés. La dépense publique est restée importante en France, sans que les budgets des gouvernements successifs ne dégagent de véritable priorité en faveur de dépenses actives, favorisant l’emploi et l’innovation au sein d’un nouveau régime de croissance. Ce premier débat, qui devrait départager les candidats de l’élection présidentielle, reste implicite : on discute du symptôme et non des causes du mal.

Le coût des limites environnementales de nos économies

Mais l’exacerbation des conflits de redistribution et la fragilisation du compromis salarial de l’après-guerre trouvent elles-mêmes leur origine dans un deuxième déséquilibre fondamental, celui de notre mode de développement. Les économies occidentales n’atteignent plus les niveaux de croissance du rattrapage d’après-guerre et n’ont guère de perspectives de retrouver des taux de croissance annuelle de 3%. Notre système de production néglige de manière aveugle son coût environnemental (menaces sur la biodiversité, tensions sur l’accès à l’eau potable, effets à long terme de la pollution…). Or le développement économique ne peut plus ignorer des contraintes environnementales, ni la difficulté croissante à trouver la juste répartition de biens qui deviennent de plus en plus rares. La crise immobilière américaine est devenue une crise de la titrisation puis, après la faillite de Lehman Brothers, une crise des dettes souveraines et finalement, en ce qui concerne l’Europe, de la gouvernance de la zone euro. Mais le déséquilibre initial, qui est perdu de vue à travers les épisodes de ce feuilleton, est l’affaiblissement continu de notre rythme de croissance et l’impasse d’un pari sur une hypothétique « relance de la croissance » qui viendrait résoudre toutes les contradictions3.

Pour les ménages, l’impact de ces sujets environnementaux se lit dans les postes de dépense. La répartition internationale du travail et la concurrence ont fait baisser le prix de nombre de biens de consommation courante, mais le coût de l’accès aux biens de base (logement, chauffage, alimentation, transport…), lui, augmente. Ce n’est pas un hasard si la crise de 2008 commence sur le marché de l’immobilier américain. La difficulté à se loger et à maintenir un revenu stable, avec le facteur aggravant de la création d’outils financiers non contrôlés, a provoqué une crise aux mécanismes complexes mais dont le point de départ est très simple puisqu’il concerne le surendettement des ménages qui doivent faire face à la stagnation de leurs revenus4.

Les besoins fondamentaux comme le logement5, l’alimentation (la sous-alimentation touche aujourd’hui 2 milliards de personnes), l’hygiène (l’accès à l’eau salubre manque aujourd’hui à 1, 1 milliard d’habitants6) pèsent lourd dans les dépenses des ménages. Comment pourront-ils boucler leurs fins de mois, alors que les biens de base, du fait de la manière dont notre mode de développement est affecté par les contraintes environnementales, seront en augmentation continue sur une longue période? Tout élémentaire, ou familière, qu’elle paraisse, cette question n’en est pas moins déroutante, car elle ne trouvera probablement pas de réponse sans changements profonds dans nos modes de vie.

C’est à nouveau ici qu’intervient le recours dérivatif à la dette. Alors que le revenu disponible des ménages ne cesse de se réduire, c’est l’endettement privé qui permet de maintenir l’apparente progression du pouvoir d’achat. Comme l’écrit Daniel Cohen à propos des États-Unis :

Alors même que les inégalités de revenus n’ont cessé de croître au cours des quinze dernières années, on n’observe aucune hausse visible des inégalités en matière de consommation : le crédit a compensé, et au-delà, le revenu comme moteur de la consommation7.

Dette publique et dette privée, qui se compensent ou se combinent différemment selon les pays, ont servi à gagner du temps, en refoulant la crise globale, qui associe l’accumulation des déséquilibres économiques, leur amplification par l’effet des contraintes environnementales et l’ajournement de la reconstruction du pacte salarial et social8.

Mais on ne peut plus différer les échéances. Il faut renforcer la capacité des ménages à faire face à la hausse des coûts environnementaux de notre développement économique, changer la répartition de l’effort dans la crise et permettre la reconstruction d’un compromis social au sein des entreprises.

Dans le cadre de la campagne électorale, l’électeur peut être tenté de mettre la dette sur le compte de l’incurie des gouvernements successifs qui ont mal contrôlé leur budget, quitte à verser dans un discours anti-élite : « Nous ne paierons pas pour leur crise! » Il s’agit pourtant bien d’un mal partagé : nous n’avons pas creusé la dette sans un large consensus cultivé dans un non-débat qui nous rattrape aujourd’hui. Les candidats veulent faire preuve de responsabilité en pointant la gravité de la situation, ce qui risque d’être porté à leur débit… Mais que vaut cette dramatisation de la décision face à l’évidente érosion du pouvoir politique quand il s’agit de négocier une dette publique sur les marchés? Elle s’expose au contre-argument de l’impuissance gouvernementale, qui s’observe également à l’échelle européenne.

En d’autres termes, la dette n’est pas l’affaire du ministre du Budget ou de promesses de « bonne gestion ». La dette est ce qui articule les temporalités de la décision politique : elle peut financer des choix d’avenir, mais elle rappelle aussi aux générations actuelles ce qu’elles héritent des précédentes (en actif comme en passif). On traite dans l’urgence et l’improvisation un sujet qui est par définition celui de la durée et de la continuité des engagements collectifs. C’est donc la capacité d’une société à se penser dans la durée et à imaginer des pactes à long terme qui est mise à l’épreuve par la crise de la dette : peut-on imaginer sujet plus politique?

  • 1.

    Voir l’entretien avec Michel Aglietta et Alain Lipietz, « À la recherche d’un modèle de croissance », Esprit, novembre 2009.

  • 2.

    Voir Thierry Pech, le Temps des riches. Anatomie d’une sécession, Paris, Le Seuil, 2011.

  • 3.

    Voir Bernard Perret, « Les limites de la croissance », Esprit, novembre 2011.

  • 4.

    Daniel Cohen, Sortie de crise. Vers l’émergence de nouveaux modèles de croissance ?, rapport pour le Conseil d’analyse stratégique, octobre 2009, p. 6.

  • 5.

    Voir le dossier « Le logement au cœur de la crise », Esprit, janvier 2012.

  • 6.

    Ces deux chiffres sont tirés du rapport de la Direction générale de la recherche de la Commission européenne, le Monde en 2025, p. 15 et 17, voir http://ec.europa.eu/research/research-eu

  • 7.

    D. Cohen, « Sortie de crise… », art. cité, p. 8.

  • 8.

    Voir par exemple l’argumentaire d’Alain Lipietz, dans Face à la crise : l’urgence écologiste, Paris, Textuel, 2009, qui insiste sur la paupérisation moyenne des salariés américains depuis les années 1980.