Moscou | Face à face de manifestants avec la police | Juillet 2019 | Ilya Varlamov, Wikimedia
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Les électeurs russes défient le Kremlin

octobre 2019

Les Russes n’ont jamais voté unanimement pour le pouvoir poutinien. Ils ont toujours su exprimer leur défiance en s’abstenant ou en votant pour les quelques partis autorisés à concourir face au parti du Kremlin, Russie unie. Quand les résultats s’annonçaient décevants, le recours accru aux pressions et à la fraude permettait de relever le niveau d’approbation. Aux législatives de décembre 2011, les fraudes avaient été tellement voyantes et nombreuses que les citoyens étaient descendus en masse dans les rues de Moscou et d’autres grandes villes.

Désormais, la falsification des résultats ne suffit plus. Les autorités russes, avec l’aide de la police et des tribunaux, se livrent à la répression préventive. Aux élections locales et régionales du 8 septembre 2019, les candidats de l’opposition démocratique ont été interdits de scrutin, et certains emprisonnés. Et pourtant, ils ont gagné la bataille de Moscou et remporté des succès d’estime dans plusieurs autres villes.

La bataille de Moscou

Le 8 septembre, le Kremlin a perdu la capitale de 12 millions d’habitants où se concentre un tiers des revenus du pays. La participation dépasse à peine 20 %. Sur les 45 sièges à l’assemblée municipale, le pouvoir en a obtenu seulement 25, contre 38 précédemment. Selon les observateurs indépendants, il semblerait que la victoire de quatre ou cinq de ces « officiels » ait nécessité un coup de pouce, notamment grâce au nouveau vote électronique, de la commission électorale. Et l’impopularité du parti poutinien est telle que les membres de Russie unie ont été priés de se présenter sans étiquette. «Le parti du pouvoir est passé dans la clandestinité! Ils avancent masqués!», ironisent les commentateurs et journalistes.

Le chef de file démocrate, Alexei Navalny, a gagné son pari. En appelant à voter pour le candidat le mieux placé, même un communiste, pour battre le candidat officiel, il a contribué à installer au conseil municipal de Moscou un groupe de 20 députés représentant des partis légalement enregistrés, mais de moins en moins enclins à manger dans la main du pouvoir. À Khabarovsk en Extrême-Orient, seuls deux représentants du parti poutinien siégeront à l’assemblée régionale qui en compte 36.

Ainsi, la répression des démocrates a eu pour effet de rassembler les électeurs derrière une même bannière antisystème. À Saint-Pétersbourg et dans quelques autres villes, les forces d’opposition ont aussi subi des pressions. Le gouverneur en place, nommé en 2018, Alexandre Beglov, a été élu à la tête de la ville. Pour cela, il a fallu barrer la route à plusieurs candidats potentiels et pousser le communiste à se retirer quelques jours avant le scrutin. Dans les autres provinces ont été élus des gouverneurs, des maires et plus de 47 000 députés à des assemblées municipales et régionales. Sans surprise, l’abstention a été très élevée (80 % en moyenne), et les élus sont en majorité de loyaux serviteurs.

Mais l’événement politique, c’est la bataille de Moscou. Jamais auparavant les autorités n’avaient transformé des élections locales en champ de bataille. Pour s’assurer de n’avoir aucun démocrate qui siège à l’assemblée municipale, les autorités ont pris le risque d’une forte riposte populaire. La brutalité de la purge a suscité la colère et provoqué de grandes manifestations. Le cycle « arbitraire-protestation-­répression » s’est enclenché.

Cet enjeu électoral a occupé le Kremlin et ses administrations, la police et les services de renseignement, tout l’été. À partir de mi-juillet, l’attaque est lancée contre les candidats d’opposition : harcèlement, refus arbitraire d’enregistrer les candidatures, interdiction de manifester, répression policière, des milliers d’arrestations, des centaines de peines de prison prononcées, certaines à plusieurs années d’enfermement.

La corruption des puissants est à la fois économique et politique.

Les grandes figures de l’opposition sont condamnées. Vladimir Milov a purgé 45 jours, Ilia Iashin a enchaîné cinq condamnations successives à dix jours de prison, Liubov Sobol a fait une grève de la faim. Quant au leader de l’opposition démocratique, Alexei Navalny, frappé d’inéligibilité, il avait été arrêté dès le 24 juillet, et condamné à un mois de prison, avant même d’avoir pu aller manifester. Ces trois dernières années, il a passé en moyenne un jour sur quatre en détention administrative. Rappelons que l’avocat Navalny a bâti son autorité et sa popularité sur la dénonciation des fraudes électorales et sur le travail de sa fondation pour la lutte contre la corruption. La vidéo sur l’enrichissement du Premier ministre Medvedev a fait le tour de la Russie, et du monde. Le message est clair : la corruption des puissants est à la fois économique et politique.

La force stratégique d’Alexei Navalny

En septembre 2013, Navalny avait remporté un premier défi politique. Sous le coup de plusieurs inculpations judiciaires, il avait quand même pu concourir pour la mairie de Moscou. Sans accès aux grands médias, et alors que son frère Oleg était pris en otage (il fera 3 ans et demi de prison), il avait obtenu officiellement 27 % des suffrages, en réalité probablement plus d’un tiers avant les fraudes. Le maire sortant, Serguei Sobianine, proche de Poutine, était réélu mais affaibli. Cette percée électorale n’avait pas été anticipée par le pouvoir. L’opposant avait démontré que, dans des conditions de libre concurrence et d’État de droit, il aurait pu conquérir l’un des postes les plus importants du pays. La menace devenait bien réelle pour les dirigeants.

L’autorité croissante de Navalny, l’audience de son site, l’action de ses états-majors dans les provinces et sa popularité auprès des jeunes expliquent le recours du Kremlin à la répression pré-électorale en 2019. Si l’homme n’était qu’un trublion, pourquoi le régime aurait-il engagé une telle bataille politique pour empêcher quelques démocrates de siéger dans une assemblée municipale ? Alexei Navalny propose son explication aux journalistes le matin de sa sortie de prison le 23 août : «Ils ont peur, les fraudes ne suffisent plus, il leur faut maintenant interdire toute candidature indépendante.» Dès le lendemain du scrutin, le harcèlement a repris : presque tous les états-majors de Navalny dans les provinces ont été perquisitionnés.

La crainte de perdre le contrôle total des assemblées locales démontre la vulnérabilité du régime. Vladimir Poutine n’accepte aucune critique, aucune concurrence. En optant cet été pour la tolérance zéro, il espérait probablement limiter les risques. En réalité, il a exposé sa peur et son incapacité à s’adapter à une situation changeante, à attirer les forces vives du pays, notamment la jeune génération urbaine. Il a montré qu’il a besoin de la répression, car il ne convainc plus et n’a plus le soutien ferme de la majorité des Russes. Il doit aussi désormais s’inquiéter de l’indépendance de certains juges. Par exemple, un tribunal de Saint-Pétersbourg a exigé fin août la réinscription de onze candidats se présentant aux scrutins d’arrondissement, annulant une précédente décision judiciaire.

Vladimir Poutine a besoin de la répression, car il ne convainc plus.

Les Russes en ont assez de l’entre-soi, de la corruption, des apparatchiks sans fibre sociale, mus par leurs propres intérêts, et inefficaces. Ils ont été choqués par la réforme des retraites de 2018 qui repousse de plusieurs années leur droit à la pension, alors que leur niveau de vie baisse et que les services publics fonctionnent mal. Cette fatigue du diktat au quotidien a un effet sur l’image de Vladimir Poutine. Les Russes expriment une plus grande défiance envers le président et ses administrations. Selon les sondages du centre Levada, ils souhaitent aussi, en majorité, la fin du conflit avec le voisin ukrainien, et de l’intervention militaire en Syrie.

Le contraste avec l’Ukraine est saisissant : l’élection y est pluraliste et libre ; le président Zelensky, élu en avril 2019, a obtenu aux législatives de juillet une majorité parlementaire, sans bataille de rue ni d’appareil. Il convient de rester prudent sur les politiques et les méthodes de la nouvelle équipe à Kiev, car quelques très puissants hommes d’affaires continueront de peser lourd dans les décisions. Cependant, les Ukrainiens, à l’exception de ceux qui vivent en territoire occupé, exercent leurs droits civiques sans peur de la répression, et les opposants s’expriment librement.

Face à l’aggravation de la répression et de l’arbitraire en Russie, comment nos gouvernants peuvent-ils attendre du président Poutine un retrait rapide des armements et forces russes du Donbass ? Si le Kremlin a choisi d’annexer la Crimée et de soutenir des « séparatistes » dans l’Est ukrainien en 2014, c’était pour tenter de mettre fin à l’expérience démocratique, affaiblir la souveraineté de l’État ukrainien, freiner la coopération avec l’Europe, et repousser une révolution citoyenne en Russie. Ces objectifs n’ont pas été abandonnés.

Marie Mendras

Politologue, Marie Mendras est chercheur au CNRS et au Centre de Recherches Internationales de Sciences Po, où elle enseigne. Elle est spécialiste de la Russie, de l’Ukraine et des relations Europe-Russie. Elle travaille sur le système politique et les élites russes, ainsi que sur les conflits menés par Moscou hors de ses frontières. Marie Mendras a rempli de nombreuses missions d’observation…

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