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Alaa Sanah, devenue le symbole des manifestations au Soudan (Lana H. Haroun @lana_hago / Twitter)
Alaa Sanah, devenue le symbole des manifestations au Soudan (Lana H. Haroun @lana_hago / Twitter)
Dans le même numéro

Que peuvent les insurgées ?

Les femmes dans les révoltes populaires en Serbie, en Syrie et au Soudan

janv./févr. 2021

Les vagues de protestation politique qui s’élèvent actuellement au Moyen-Orient et en Europe sont le théâtre d’un engagement décisif des citoyennes. Trois militantes ou artistes partagent ici leur conception de ces mouvements, où la lutte des citoyens pour la démocratie est indissociable de celle des femmes pour leurs droits.

Les femmes occupent une place centrale dans les mouvements de révoltes populaires actuels, que ce soit en Algérie, au Soudan, en Biélorussie, ou dans d’autres régions encore. Pour autant, cette implication n’est pas entièrement nouvelle. Au début des années 1990, lors de l’éclatement de la Yougoslavie, Nataša Kandić, déjà dissidente sous Tito, est devenue la figure de proue de la lutte citoyenne contre la guerre et le nationalisme, récompensée par de nombreux prix et notamment une nomination au prix Nobel de la Paix en 2018. Maria Al Abdeh est directrice de l’association Women Now for Development (WND), fondée en juin 2012 par l’écrivaine Samar Yazbek, aujourd’hui exilée en France et figure majeure de l’opposition au régime de Bachar al-Assad. Mayada Adil est réfugiée politique en France, aujourd’hui créatrice de mode et artiste, après avoir exercé la médecine au Soudan du Sud pendant la guerre. Hind Meddeb est réalisatrice et travaille actuellement à la réalisation d’un documentaire (Soudan, retiens les chants qui s’effondrent) sur la révolution et la lutte des Soudanais au quotidien pour une véritable transition démocratique.

Nataša Kandić, pourriez-vous revenir sur les ressorts de votre engagement ?

Nataša Kandić – Je faisais partie d’un petit groupe d’intellectuels qui organisait des événements publics contre la politique de guerre de la Serbie. En octobre 1991, nous avons fait circuler une pétition contre la mobilisation militaire, puis nous sommes allés dans des villages pour appeler les citoyens serbes à protéger leurs voisins non serbes. Nous avons aussi manifesté pour dénoncer le siège de Sarajevo. Et pendant six mois, nous avons allumé des bougies pour tous ceux qui ont été tués pendant la guerre (campagne Candles for Peace). Il faut ajouter à cela l’organisation de débats et la publication d’une rubrique « Civic Campaign Against Policies of War » dans le journal indépendant Naša Borba. Nous n’étions pas nombreux – autour d’une centaine – mais il y avait de fortes personnalités. En 1992, j’ai fondé le Humanitarian Law Center (HLC)1 pour documenter les crimes commis, poursuivre les criminels en justice et préserver la mémoire des faits et des victimes. C’est le HLC qui a mis la main sur la tristement célèbre vidéo de juillet 1995 de l’exécution de six musulmans bosniaques par des paramilitaires serbes près de Trnovo et de Srebrenica. Ce document a servi dans plusieurs procès du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye (TPIY) et a levé le voile sur l’implication secrète des services de la sécurité d’État de Serbie en Bosnie-Herzégovine. Le HLC possède des enregistrements vidéo de tous les procès tenus par le TPIY, que nous utilisons pour faire entendre la voix des victimes et pour soutenir les organisations, les journalistes, les artistes, les étudiants et les citoyens intéressés. Grâce au HLC, le Srebrenica Memorial à Potočari dispose de cette mémoire des procès du génocide de Srebrenica.

Maria Al Abdeh, de quelle façon votre association a-t-elle choisi de soutenir la cause des femmes syriennes ?

Maria Al Abdeh – Samar Yazbek a compris que pour conserver l’esprit unitaire qui avait prévalu au début du soulèvement en 2011, il fallait ­rassembler toutes les femmes, quels que soient leur niveau social ou leur appartenance communautaire. L’engagement de jeunes citadines, ­d’étudiantes et d’universitaires, et de femmes engagées politiquement ne doit pas occulter le fait que le mouvement révolutionnaire syrien est surtout populaire, et que celles et ceux qui l’ont soutenu pouvaient venir de zones rurales, où l’illettrisme persiste parfois. À Women Now for Development, nous pensons que la lutte pour les droits des femmes est un processus holistique, à plusieurs niveaux et graduel, où la lutte pour les droits des femmes ne peut être séparée de la lutte pour la paix et la démocratie. Ce processus, qui doit inclure les hommes, et partir des femmes les plus vulnérables et invisibles, conçoit les femmes comme des actrices plutôt que comme de simples victimes. C’est dans cette optique que nous avons en 2014 décidé d’ouvrir plusieurs centres à l’intérieur de la Syrie, dans la Ghouta et à Idlib, ainsi qu’à l’extérieur du pays, au Liban. Les femmes pouvaient s’y retrouver, y mener des activités culturelles, y chercher un soutien psychologique, et une aide financière pour des micro-projets. Fin 2015, nos équipes comptaient cent six femmes et neuf hommes travaillant dans huit centres, dont cinq en Syrie. Malheureusement, la reconquête par le régime des zones libérées nous a conduits à devoir les fermer. Un crève-cœur alors que, même lorsque la Ghouta était assiégée et que les bombes pleuvaient quotidiennement, nous recevions des messages de femmes nous exhortant à ne pas fermer, à leur laisser, au-delà des questions de survie immédiate qui les occupaient, la possibilité d’apprendre à écrire ou à parler une langue étrangère, de lire et d’échanger. Ces femmes ont fait preuve d’une résilience incroyable. Ce n’est pas nous qui leur avons appris quelque chose, ce sont elles qui nous ont appris ce que le courage signifiait. Surtout, rien n’aurait été possible sans nos collègues sur le terrain. Parmi elles, des femmes qui n’avaient jamais eu de rôle dans la vie sociale et qui, pour faire face aux épreuves de la guerre et tenir les centres de l’association, ont révélé des capacités insoupçonnées, ouvrant de nouvelles perspectives d’avenir dans des lieux qui semblaient voués au désespoir.

Dans ces conditions extrêmes, où les possibilités de déplacements et les formes de communication les plus simples n’étaient plus disponibles, coupées du monde extérieur, beaucoup de femmes ont perdu contact avec leur famille, perdu leur mari ou leurs enfants. Les rêves, les rôles, les croyances, les affiliations et la perception qu’avaient ces femmes d’elles-mêmes ont changé, parfois en pire, mais aussi, sur certains aspects, en mieux. Par exemple, l’un de nos rapports évoque le cas d’Inana, 41 ans, déplacée dans de nombreuses régions à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie jusqu’à son arrivée dans un pays européen. Elle qui se considérait comme « sexiste », dans le sens où elle idolâtrait père, frères et mari qui la protégeaient par leur position sociale et la jouissance de droits dont elle était privée, revendique maintenant fièrement sa féminité et y voit une source de force et non de faiblesse. Elle se sent capable de tout décider et de tout faire dans sa vie2.

Mayada Adil, Hind Meddeb, avez-vous également constaté au Soudan cette diversité dont parle Maria Al Abdeh en Syrie dans les profils des femmes qui se sont engagées ? Et quelle était la qualité des rapports entre elles et les hommes dans la foule en révolte ?

Hind Meddeb – Oui, cette diversité s’est retrouvée au Soudan avec des histoires et des rythmes variés. Les jeunes femmes issues de milieux politisés ou intellectuels (pas forcement aisés) ont pu participer à la révolution dès les premiers jours. C’est le cas de la photographe Duha Mohammed3. D’autres femmes, venant plutôt de la classe moyenne, parfois très conservatrice, sont venues manifester en secret, comme Maha, que j’ai rencontrée sur le sit-in révolutionnaire à Khartoum4 et qui, depuis la grande marche du 6 avril jusqu’à la destruction du sit-in par les milices janjawids et l’armée, n’est pas rentrée à la maison.

Mayada Adil – Il y avait également beaucoup de femmes très pauvres, ayant quitté la campagne pour tenter leur chance en ville, vendant du thé et du café et dormant dans la rue, ou d’autres encore, veuves ou répudiées, en butte à la brutalité de la police des mœurs. Pour elles, le changement de régime était une question de vie et de mort, et elles se sont retrouvées en première ligne lors des manifestations. Les femmes de milieux plus privilégiés, les enfants de l’élite du régime ont fini à leur tour par rejoindre le sit-in, ce qui lui a valu d’être temporairement sécurisé jusqu’au début du ramadan et au retour des enfants du régime chez eux. C’est à ce moment, lorsqu’il ne restait plus que les protestataires des classes les plus modestes, que le massacre du 3 juin a eu lieu.

Hind Meddeb – Ayant vécu la révolution en Égypte, où il n’était pas possible pour une femme de circuler seule sans subir différentes formes de harcèlement, et où il était nécessaire d’être accompagnée par des amis hommes pour éviter ce genre de confrontations, j’ai été frappée de voir qu’au Soudan, la situation était tout autre. Par exemple sur le sit-in à Khartoum, j’ai été témoin de l’immense respect que les révolutionnaires montraient envers les femmes. Il y avait de la mixité partout, dans les débats politiques, les concerts et à tous les niveaux de l’organisation logistique sur le sit-in (nettoyage, collecte des déchets, préparation de repas gratuits pour la rupture du jeûne pendant le ramadan, organisation de l’accueil des malades et des blessés à la clinique du sit-in, organisation d’ateliers pour les enfants des rues, collecte de vêtements et de nourriture pour les sans-abri présents sur le sit-in, etc.) Contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie et en Égypte après la révolution, il y a au Soudan, depuis le début du soulèvement, la volonté de rompre avec l’islam politique, tel qu’il a été imposé par Omar el-Béchir avec une application stricte de la charia et l’instauration d’une police des mœurs. À tel point que cette révolution a aussi été la révolution des femmes. Mon père disait que la révolution devait se faire avec les femmes, sans quoi elle resterait inachevée. Le film que je suis en train de tourner au Soudan est à la fois une manière pour moi de célébrer les Soudanais, citoyens ordinaires qui ont eu le courage de se soulever contre une dictature et une armée génocidaires, mais aussi de rendre hommage à la pensée de mon père Abdelwahab Meddeb, qui a rêvé toute sa vie que les pays à majorité musulmane se libèrent de l’injonction religieuse et fondent des États séculiers qui respectent le principe de la liberté de conscience.

Au Soudan, j’ai été témoin de l’immense respect que les révolutionnaires montraient envers les femmes.

La dimension poétique de cette révolution est cruciale. Elle vient sans doute du désir de réinventer les institutions, de créer de nouvelles relations sociales, et de célébrer la diversité des langues. Votre film évoque la poésie au sens étymologique, du grec poíêsis : « action de faire, création ». Pour des artistes comme Mayada, l’art est aussi un moyen d’aborder des questions liées à la place du corps des femmes dans une société patriarcale. Quelle déclaration singulière et remarquable que celle de Shajan Suleiman, étudiante en architecture et poète, figure révolutionnaire devenue célèbre à travers tout le Soudan pour ses messages politiques postés chaque jour sur les réseaux sociaux : « La période révolutionnaire était riche en émotion, en sensation et en aspiration. Elle poussait chacun d’entre nous à créer, une toile, un poème, tout ce qui pouvait nous faire vibrer au diapason de la révolution, nous donner moyen d’en faire partie. Ainsi, plus tard, nous pourrons dire : “Lors de la révolution, j’ai joué un rôle artistique5 !” »

Hind Meddeb – La figure du poète révolutionnaire est extrêmement commune depuis l’époque de la colonisation britannique. Si la grande majorité des poètes soudanais sont des hommes, des femmes se sont à leur tour imposées lorsque des manifestants, réunis en cercle, scandaient des poèmes improvisés sur le sit-in. Shajan Suleiman venait chaque matin encourager les révolutionnaires, qui se relayaient jour et nuit pour tenir les barricades et protéger le sit-in de toute incursion militaire. Elle inscrivait sur une pancarte des messages d’encouragement aux révolutionnaires. Photographiée par les insurgés qui postaient ensuite sa photo sur les réseaux sociaux, elle est devenue célèbre dans tout le pays. Shajan n’a pas grandi au Soudan, elle est arrivée à Khartoum un an avant le début du soulèvement. Jusqu’à la mort de son père, elle a vécu avec sa famille en Arabie saoudite. La disparition de son père a précipité le retour de la famille au Soudan. Elle est musulmane, croyante et pratiquante, mais sa relation à la religion est plus spirituelle que dogmatique. Shajan fait partie de cette jeunesse soudanaise qui refuse de vivre dans une société qui impose la religion comme un moyen d’opprimer le peuple en s’attaquant à l’exercice des libertés individuelles. Pour moi, Shajan incarne la possibilité d’être musulman et ouvert sur le monde. Il faut rappeler que les Soudanais en sont à leur troisième révolution. Ils ont déjà vécu des périodes de transition démocratique entre 1964 et 1969, et entre 1985 et 1989. Poésie et politique sont intimement liées au Soudan.

Mayada Adil – Pour mon travail, j’ai été inspirée avant tout par la lecture de Khartoum at Night. Fashion and Body Politics in Imperial Sudan, un livre de l’historienne Marie Grace Brown6. Elle y parle de femmes illettrées qui pendant la colonisation, dans les années 1950, résistaient aux colonisateurs en s’habillant avec les habits traditionnels soudanais. La majorité de ma collection est construite sur cette image soudanaise des reines nubiennes. Pour ma dernière collection, j’ai travaillé avec des réfugiées du Soudan du Sud, pour souligner le trait d’union entre les cultures du Soudan et du Soudan du Sud. C’est ainsi qu’au travers de la mode je continue à traiter de questions d’identité politique.

Ainsi que de la question des violences sexuelles. L’une de vos installations utilisait des sous-vêtements pour évoquer les viols de guerre et les trophées qu’exhibent les violeurs de leurs victimes. Cette démarche n’est pas sans rappeler l’installation de l’artiste kosovare Alketa ­Xhafa-Mripa, Thinking of You (Mendoy per Ty), qui avait recueilli cinq mille robes et jupes auprès de victimes de viols et les avait ­suspendues dans le stade de football de Pristina pour signifier, par ce « linge sale » qui a été lavé en public, que « les femmes survivantes sont propres, pures – qu’elles ne sont pas entachées » par le viol7.

Maria Al Abdeh – Cela nous ramène au problème majeur du corps des femmes considéré comme appartenant à la famille ou au groupe, ce qui fait de lui une cible privilégiée. Cela a plusieurs conséquences délétères. Au début de la révolution en Syrie, les parents disaient à leurs filles de ne pas aller manifester, car elles risquaient de se faire violer. Les femmes ont pourtant bravé le danger et joué un rôle majeur dans les rues, pour fournir des médicaments ou diffuser des vidéos. L’autre conséquence est que, par rapport aux hommes dont l’emprisonnement, aussi cruel soit-il, est considéré par leur communauté comme un acte d’héroïsme, l’arrestation d’une femme sera vécue par ses proches comme une souillure, car on considérera systématiquement, et même lorsque cela n’a pas été le cas, qu’elle a été violée en prison. Le viol d’une femme est ainsi une manière d’envoyer un message à la famille et à la population. Selon la chercheuse Sema Nassar, la plupart des femmes arrêtées n’étaient pas militantes actives. La plupart ont été arrêtées en représailles ou pour faire pression sur leurs proches. Beaucoup d’hommes et de femmes incarcérés ne sont pas des activistes. Travaillant sur l’aspect psychologique de l’emprisonnement, on a aussi remarqué que beaucoup de femmes nient avoir subi de la violence sexuelle par peur du stigmate, mais aussi parce que cette forme de violence est apparentée à l’acte du viol. L’expérience du dénudement, les punitions quotidiennes, les agressions verbales, les gestes déplacés commis dans les prisons syriennes sont pourtant tout aussi destructeurs. Sans parler des drames que produit un système d’incarcération qui relève généralement de la disparition forcée. Les prisonnières sont transférées entre les centres de détention des différents services de sécurité sans que les familles et les proches ne sachent ni pourquoi, ni jusqu’à quand, ni où elles sont détenues. Une personne peut disparaître pour quelques jours ou pour des années, ce qui en outre oblige les femmes à rester dans une attente perpétuelle de leur mari, sans aucune possibilité de mouvement ou de changement de vie8.

L’arrestation d’une femme sera vécue par ses proches comme une souillure car on considérera systématiquement, et même lorsque cela n’a pas été le cas, qu’elle a été violée en prison.

Nataša Kandić – Les tribunaux nationaux n’ont jugé que très peu ­d’accusés de viol. Des victimes estiment aujourd’hui qu’après plus de deux décennies, il est trop tard. Il existe des commissions de réparation pour les victimes de violences sexuelles en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, mais là encore le mécanisme a été lancé trop tard et avec des exigences et des délais qui font que, pour finir, très peu de femmes se sont manifestées. C’est un gâchis impardonnable. Je suis en revanche très fière que le HLC ait contribué à ce que la violence sexuelle en temps de guerre soit qualifiée de crime contre l’humanité par le TPIY. Nous avons documenté des viols sur Foča (Bosnie), commis en 1992 par des membres de l’armée serbe bosniaque, des policiers locaux et des volontaires de Serbie. C’est sur la base de notre documentation que le procureur du Tribunal de La Haye a lancé une enquête qui a abouti à des mises en accusation et à des condamnations pour les viols de plus de cent filles et femmes.

Hind Meddeb – C’est l’un des aspects les plus cruels de la révolution soudanaise, un peuple pacifique face à une junte militaire coupable du génocide au Darfour et de crimes de guerre dans la région du Nil bleu et du Kordofan, mais avec qui la société civile a dû négocier. Ainsi, l’Alliance pour la liberté et le changement, qui réunit syndicats et partis politiques de l’opposition, s’est résignée à signer un accord de paix avec les bourreaux du peuple qu’elle est pourtant censée représenter. Cet accord a été vécu par nombre de victimes de guerre comme une trahison. Les militaires responsables de crimes de guerre s’en sortent bien. En signant cet accord, ils échappent à la justice et continuent à exercer les mêmes fonctions au sommet de l’armée, sans être inquiétés par les tribunaux.

Maria Al Abdeh – Women Now soutient les procédures devant les juridictions pénales nationales. Mais on travaille également sur le principe de la « justice transformative », qui vise à modifier les causes profondes des violences et de la discrimination, parce qu’on n’arrivera pas à juger tous les criminels et parce que les familles des disparus ont besoin d’un autre type de justice. Je pense à cette grand-mère qui demandait comme forme de justice que les enfants de son fils disparu puissent aller à l’école et avoir une bonne éducation.

Ce type de justice dite aussi transitionnelle permet d’ailleurs de saisir plus clairement les liens entre la violence en temps de guerre et la violence en temps de paix. En temps de guerre, le droit semble suspendu au bon vouloir des belligérants et les comportements les plus barbares se déchaînent. Cela donne le camp de Foča par exemple. Mais même dans une phase plus apaisée, et alors que le droit à l’égalité est proclamé et semble être garanti, comme en Serbie, où les principaux traités internationaux dans ce domaine ont été ratifiés, la loi n’est pas toujours appliquée et la violence persiste dans les comportements quotidiens. Ainsi, le Women Network Against Violence a lancé plusieurs campagnes pour dénoncer l’ampleur de la violence domestique.

Nataša Kandić – Dans les Balkans, il existe une croyance répandue selon laquelle les femmes ne résistent pas assez fortement à leurs ­agresseurs, ce qui est interprété par beaucoup d’hommes comme l’acceptation d’une « relation non émotionnelle ». Les femmes ne sont toujours pas protégées efficacement à ce jour, car un grand nombre de policiers, encore en service, ont participé à la guerre et à ce type de violence. De plus, beaucoup de femmes se sentent impuissantes face aux attaques de maris alcooliques, qu’il s’agisse d’agressions sexuelles ou de coups, car elles ne veulent pas faire peser sur leurs enfants, et bien qu’ils en souffrent également, la décision qui « briserait la famille ». Je garde avec moi la photo d’une tombe prise dans un village du Kosovo où il est d’usage de marier les filles, y compris à des hommes souffrant de graves maladies mentales. La pandémie de Covid-19 a été particulièrement difficile en Serbie pour les femmes avec enfants, qui vivent dans des logements modestes et avec des maris instables. Il est difficile de lutter contre cette myriade de violences et d’atteintes à la dignité des femmes. C’est particulièrement difficile dans des conditions de guerre et dans des sociétés où la loi fait une différence entre les droits des femmes et celui des hommes (par exemple en punissant les femmes pour des relations extraconjugales), mais ce n’est pas moins compliqué dans les sociétés qui sortent d’un conflit. Dans les endroits où une protection institutionnelle forte fait défaut, les militants doivent se battre pour l’adoption d’une législation, faire pression pour obtenir le soutien de l’opinion publique et, en même temps, aider certaines victimes. C’est très difficile.

Maria Al Abdeh – Même hors de l’emprise directe du régime de Bachar al-Assad, la situation des exilées est également très pénible. Beaucoup de femmes perdent confiance et en viennent à se déprécier elles-mêmes. La moitié de la population syrienne a été déplacée soit à l’extérieur soit à l’intérieur du pays. Une violence ressentie par toutes ces femmes est ce qu’elles nomment souvent la « violence de la nostalgie ». Elle découle de leur situation d’errance et du deuil impossible causé par les disparitions ou la mort d’enfants. Au Liban, comme les hommes des camps de réfugiés ne sont pas autorisés à travailler officiellement, ce sont les femmes qui souvent sortent et courent tous les risques pour prendre en charge leur famille. Pour certaines, cette surcharge de responsabilité et ce stress permanent sont dévastateurs. Pour d’autres, il y a du positif dans cette responsabilisation et cette prise en main dans l’organisation et la vie des camps. Un groupe de femmes avec lequel travaille Women now a ainsi pris conscience que le mariage forcé des jeunes filles était un enjeu prioritaire et elles se sont mobilisées, en menant une campagne de sensibilisation incroyable.

Hind Meddeb – Les femmes soudanaises ne peuvent pas encore se battre sur le terrain des revendications propres au féminisme historique occidental tel qu’on l’a connu en France dans les années 1960-1970, pour obtenir le droit à l’avortement par exemple. La société soudanaise est encore trop conservatrice. Si les féministes soudanaises tentaient de poser publiquement la question de l’avortement, elles seraient incomprises par la majorité de la population et l’ensemble de leurs revendications seraient immédiatement rejetées. Pour le moment, ce type de revendications sont plutôt débattues dans l’intimité, entre femmes. Maha Elfaki, cette jeune femme que j’ai rencontrée sur le sit-in démocratique à Khartoum, et qui a « découché » pendant les cinquante-sept jours du sit-in, vit encore chez ses parents à 30 ans. À cet âge, elle est déjà considérée comme « trop vieille » et a donc peu de chances de trouver un mari. Mais sur le sit-in, elle s’est trouvé une nouvelle famille, la « famille révolutionnaire ». À la suite de la destruction du sit-in par l’armée le 3 juin 2019, les militants politiques et les jeunes révolutionnaires se retrouvent sur la place d’Athènes au centre-ville. Une place aux allures d’agora, où l’on vient pour discuter politique. Dans ce nouveau lieu de ralliement révolutionnaire, les femmes sont protégées du harcèlement sexuel qu’elles subissent généralement dans la rue et les espaces publics (les transports en commun, les cafés).

Quel serait le pas suivant ? Pouvoir occuper des postes de direction politique et économique et diriger des hommes ? L’action des mouvements féministes tournée exclusivement à l’attention des femmes, par et pour elles, est une étape sans doute indispensable, mais n’a-t-elle pas aussi ses limites ?

Maria Al Abdeh – Durant la première phase de la révolution, en 2011-2012, des femmes ont pu jouer un rôle de leaders, mais ensuite, avec la militarisation du mouvement, ce rôle a commencé à changer. Même dans les milieux les plus progressistes en Syrie, on ne se rend pas compte qu’on n’appelle aujourd’hui les femmes que pour parler des « problèmes des femmes ». Woman Now travaille sur cela aussi, pour que, sur le plan politique, social, économique et de justice, les femmes syriennes puissent intervenir. Les femmes sont encore trop souvent reléguées à des dossiers secondaires ou de compétence exclusive. Malheureusement, une intellectuelle comme Bassma Kodmani, qui est pour moi l’une des meilleures politiciennes syriennes, a beaucoup souffert au sein du Conseil national syrien et a été systématiquement renvoyée par ses adversaires à son statut de femme. Je reste cependant optimiste, parce que je vois des femmes s’engager – par exemple dans le Syrian Women Political Movement – écouter les critiques, tenter de créer des liens avec la société civile, une capacité que les hommes politiciens syriens ont perdue.

En tant qu’organisation féministe, je suis très reconnaissante de la solidarité féministe internationale qui se manifeste notamment par des moyens financiers, des activités de plaidoyer et autres. Women Now tente de développer une « recherche véritablement féministe », en s’appuyant sur la parole des femmes et non sur une recherche qui se contente d’en faire le sujet de ses analyses. Dans une étude publiée en 2019, Justice de genre et production de connaissances féministes en Syrie9, grâce à des entretiens avec douze femmes à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie, suivis d’un atelier à Berlin avec des militantes civiles et politiques syriennes, nous avons pu dégager une première vision de cette méthodologie de recherche que nous avons ensuite affinée et élargie avec cinquante-sept femmes syriennes (de différents âges et dans des situations maritales ou non maritales)10. Le combat féministe se poursuit aussi sur ce terrain.

Nataša Kandić – Aujourd’hui, en Serbie, cette énergie civique que nous avions réussi un temps à insuffler n’existe plus. Il n’y a pas non plus de paroles publiques fortes pour provoquer une prise de conscience raisonnable des crimes commis en Bosnie-Herzégovine, en Croatie et au Kosovo. Au contraire, au pouvoir en Serbie se trouvent des politiciens qui, au sein de leurs partis politiques, ont jadis organisé des groupes volontaires pour participer à ces guerres. Le fait que le parti de Milošević participe aujourd’hui au gouvernement signale clairement la régression en cours. La société civile a perdu de sa vigueur. Peu d’organisations s’occupent du passé. Le HLC a été à l’origine de la création d’une ­commission internationale pour l’établissement des faits concernant les crimes de guerre et les victimes (RECOM). Cette initiative a été officiellement soutenue par les dirigeants régionaux pendant dix ans, mais lorsque le document rendant effective sa création devait être signé, leur soutien s’est envolé. Ils parlent volontiers des victimes, mais de leurs victimes, dont ils augmentent le nombre pour mieux marginaliser celles des autres communautés. Le climat reste très tendu. Lorsque ­l’association Les femmes en noir organise des manifestations en ­commémoration des victimes dont les forces militaires et policières serbes sont responsables, elles doivent toujours le faire sous escorte policière pour ne pas se faire attaquer. La seule bonne nouvelle, c’est qu’il y a des réalisateurs qui reviennent sur ce passé et créent d’excellents films, des artistes aussi et des écrivains qui contribuent par leurs œuvres au développement d’une culture mémorielle, y compris sur la base d’expériences individuelles.

En Serbie, cette énergie civique que nous avions réussi un temps à insuffler n’existe plus.

Hind Meddeb – Au Soudan, malgré la forte présence des femmes dans les manifestations, on est néanmoins arrivé à une impasse politique. Au sein du gouvernement de transition, ce sont surtout des hommes qui occupent le devant de la scène. Il n’y a presque pas de femmes aux postes clés des grandes institutions du pays, et il n’y avait aucune femme présente le jour de la signature de l’accord de paix entre le gouvernement central à Khartoum et différentes factions rebelles à travers le pays (accord signé entre le gouvernement de transition et des chefs rebelles le 3 octobre 2020 à Juba).

Mayada Adi – Une association pour promouvoir le parcours de femmes activistes qui ont fait des études d’économie et de sciences politiques a été récemment créée. Il s’agit du Nissma Group for Women. Son but est que des femmes puissent être identifiées pour être nommées par le gouvernement à des postes clés. Grâce à cette organisation, Lina Sheikh a été nommée ministre du Développement social, Asmaa Mohamed Abdallah est devenue ministre des Affaires étrangères – elle avait déjà été la première femme à rejoindre le ministère des Affaires étrangères soudanais en 1971 – ou encore Intisar Saghiroun, qui est actuellement ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Une fois nommées ministres, ces femmes ont soutenu la candidature de ­nombreuses femmes pour accéder à des postes de hauts ­fonctionnaires, mais malheureusement presque aucune de ces candidatures n’a été retenue.

Hind Meddeb – Les femmes soudanaises s’organisent, elles sont présentes dans la société, elles sont médecins, avocates, ingénieurs, architectes, artistes ou journalistes. Le groupe dont parle Mayada a vocation à mettre en lumière les compétences et la disponibilité de nombreuses femmes pour faire partie de l’élite politique et économique du pays. Pour l’instant, elles restent à la marge, même si elles sont bien présentes, comme le dit Maria Al Abdeh pour les femmes syriennes. Le combat continue.

Propos recueillis par Joël Hubrecht, Véronique Nahoum-Grappe et Beatrice Latini

  • 1.Voir le site de l’association : www.hlc-rdc.org
  • 2.Rapport de Women Now for Development, Syrian Women’s Readings of the Present, Future, and Associated Concepts: On Identities, Gender Roles, Violence, Peace and Justice, and the Possible Futures in Syria, septembre 2020, p. 47. Disponible sur https://women-now.org/reports/
  • 3.Photographe et commissaire, avec Juliette Agnel, de l’exposition montée à Arles cet été Thawra ! Révolution ! Soudan, histoire d’un soulèvement, réunissant les travaux de huit jeunes photographes soudanais, âgés de 19 à 29 ans.
  • 4.Depuis la chute d’Omar el-Béchir le 11 avril 2019 jusqu’au 3 juin, les Soudanais ont occupé les rues adjacentes au ministère des Armées pour demander le retrait des militaires de la vie politique et l’établissement d’un gouvernement issu de la société civile. Le 3 juin, l’armée et les milices janjawids du général Hemitti ont attaqué le sit-in, 7 000 hommes ont envahi les lieux avec des armes de guerre et des tanks, assassinant près de 200 personnes en moins d’une heure, violant les femmes, brûlant les tentes et détruisant les scènes politiques, la clinique, la librairie partagée, l’école des enfants des rues et le quartier général des artistes.
  • 5.Extrait d’une conversation dans une des scènes du film de Hind Meddeb, Soudan, retiens les chants qui s’effondrent.
  • 6.Marie Grace Brown, Khartoum at Night. Fashion and Body Politics in Imperial Sudan, Palo Alto, Stanford University Press, 2017.
  • 7.Cité par Marianne Hirsch, « Ce qui touche à la mémoire », Esprit, octobre 2017, p. 58.
  • 8.Shadows of the Syrian Disappeared: Testimonies of Female Relatives Left with Loss and Ambiguity, Women Now for Development, 2018.
  • 9.https://women-now.org/gender-justice-and-feminist-knowledge-production-in-syria/
  • 10.https://women-now.org/syrian-womens-readings-of-the-present-future-and-associated-concepts/

Mayada Adil

Réfugiée politique en France, Mayada Adil est créatrice de mode et artiste, après avoir exercé la médecine au Soudan du Sud pendant la guerre.

Maria Al Abdeh

Directrice de l’association Women Now for Development, fondée en juin 2012 par l’écrivaine Samar Yazbek, elle est aujourd’hui exilée en France et une figure majeure de l’opposition au régime de Bachar al-Assad.

Nataša Kandić

Militante des droits de l’homme, elle a fondé et dirige le Humanitarian Law Center à Belgrade.

Hind Meddeb

Journaliste et réalisatrice, elle est notamment l'auteure des films documentaires Electro Chaâbi (IPS et Studio Masr, 2013), Tunisia Clash (2015) et Paris Stalingrad (avec Thim Naccache, 2019).

Dans le même numéro

Femmes en mouvements

Les femmes sont au cœur de nombreux mouvements sociaux à travers le monde. Au-delà de la vague #MeToo et de la dénonciation des violences sexuelles, elles étaient nombreuses en tête de cortège dans le soulèvement algérien du Hirak en 2019 ou dans les manifestations contre le président Loukachenko en Biélorussie en 2020. En France, leur présence a été remarquée parmi les Gilets jaunes et dans la mobilisation contre le dernier projet de réforme des retraites. Dans leur diversité, les mouvements de femmes témoignent d’une visibilité et d’une prise de parole accrues des femmes dans l’espace public, de leur participation pleine et entière aux débats sur l’avenir de la cité. À ce titre, ils consacrent l’existence d’un « sujet politique féminin ».