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Le développement de l'université de Tours

décembre 2007

#Divers

Cette analyse d’une université de province, peu exposée aux feux médiatiques, éclaire les forces et les faiblesses ordinaires de l’enseignement supérieur français. Si Tours se développe régulièrement, aura-t-il pour autant la capacité de jouer sa carte dans le cadre d’une autonomie qui ne doit pas profiter qu’aux établissements les plus en vue ?

Arrivé presque au terme de mon mandat de président (entamé en février 2003, et qui avait été précédé par un mandat de vice-président de l’université et une charge de délégué régional à la recherche et à la technologie), je me permettrai de mettre en forme quelques idées personnelles, que j’écris ici de manière très libre et sans souci d’exhaustivité, comme un témoignage d’un acteur de la gouvernance du système universitaire que je fus pendant dix ans.

Un établissement majeur et sous-estimé

L’université François-Rabelais de Tours est exemplaire des forces et des faiblesses de l’enseignement supérieur et de la recherche français et des enjeux liés à ce que pourrait être un véritable choix politique de soutenir enfin les établissements universitaires. Université généraliste de 23 000 étudiants, à secteur de santé, de création récente, à l’occasion de la loi Faure, elle est implantée dans une agglomération moyenne (un peu plus de 300 000 habitants), dont elle a rapidement constitué un équipement majeur.

Cette importance est au demeurant plus appréhendée intuitivement par chacun que réellement objectivée, ce qui est d’ailleurs de mon point de vue un des nœuds du problème universitaire. Je suis en effet frappé de constater que l’attitude des acteurs locaux, des villes à la région en passant par les départements (l’université possède une antenne dans le Loir-et-Cher, à Blois), oscille sans cesse entre reconnaissance de l’université, en particulier à l’occasion des grandes campagnes médiatiques, où elle forme alors une aménité urbaine, et marginalisation et sous-estimation des besoins financiers matériels et humains de l’établissement, renvoyant celui-ci à l’État lorsque ses demandes se font trop pressantes.

Ainsi se crée un curieux rapport de proximité et de distance entre l’université et les acteurs politiques locaux et territoriaux : convoquée à de maintes reprises sur la scène locale pour fonder et manifester le dynamisme d’une région ou la métropolisation d’une agglomération, congédiée aussi souvent lorsqu’il s’agit de garantir les financements pérennes et récurrents de grande ampleur que le fonctionnement de l’enseignement supérieur et de la recherche exige. Et ce quels que soient les efforts et les bonnes volontés de part et d’autre – j’entretiens des relations excellentes et souvent fructueuses avec les collectivités territoriales que je fréquente assidûment, mais nous ne parvenons pas vraiment à établir un régime ordinaire de soutien qui s’émancipe de la prégnance du rapport à l’État. Celui-ci, fut-il déficient plus qu’à son tour, reste le niveau magique, la référence ultime à laquelle on renvoie le président en peine de subsides. Établissement autonome, depuis plusieurs décennies, et comme je vais l’expliquer ensuite, capable de mettre en œuvre des stratégies, l’université demeure une institution étrange et étrangère, en décalage constant : pas suffisamment soutenue par l’État qui lui préfère de loin les cursus d’enseignement supérieur des lycées et les filières « prestigieuses » (dans un attachement au « modèle d’élitisme républicain » que partagent également les acteurs locaux et au demeurant les universitaires eux-mêmes), tout en lui demandant d’assurer rien de moins que la réalisation de l’égalité des chances – qu’on s’acharne par ailleurs à rendre impossible – et la construction de la société de la connaissance ; pas suffisamment soutenue par les collectivités qui engagent beaucoup moins de moyens pour les universités que pour d’autres niveaux de formation, ou pour d’autres investissements.

De considérables progrès

Malgré cela, malgré aussi les dénigrements permanents dont mon université comme toutes les autres est la cible, je suis frappé des progrès qu’elle a réalisés et que j’ai pu suivre en continu depuis 1990, progrès d’ailleurs sous-estimés. Elle a su, tant bien que mal et ce nonobstant un sous-financement que plus personne n’ose nier, assurer des évolutions majeures que je citerai ici sans développer chacune, ce qui serait au demeurant utile.

Absorber le choc de la démocratisation de l’enseignement supérieur, qui s’est traduit par une explosion des effectifs et une diversification spectaculaire des origines sociales des étudiants dont plus d’un tiers désormais est boursier. Parallèlement, elle a su évoluer d’un établissement accueillant essentiellement des étudiants de premier cycle à une structure où les deuxième et troisième cycles représentent aujourd’hui 40% des effectifs.

Relever le défi du développement de la recherche, dans une région où rien n’existait vraiment en la matière il y a à peine 30 ans.

Mettre en place des actions efficaces de valorisation technologique et économique des potentiels scientifiques.

Passer au nouveau cursus européen, licence, master, doctorat, qui s’est rapidement imposé comme une référence nationale.

Professionnaliser les filières de formation (sur 8 000 diplômés par an, plus de 3 000 le sont dans des formations explicitement professionnalisantes) afin d’améliorer l’insertion professionnelle des étudiants.

Internationaliser peu à peu ses activités de recherche et d’enseignement, par la croissance de la mobilité des étudiants (encore beaucoup trop faible à mon goût, mais il faut se souvenir ce qu’il en était dans les provinces françaises à l’époque de la création de l’université) et des enseignants-chercheurs et la participation de plus en plus forte aux activités des différents programmes cadres européens.

Les outils majeurs de l’évolution de l’université de Tours furent, à partir de la fin des années 1980 et jusqu’à aujourd’hui, d’abord une utilisation optimale des possibilités offertes par la loi dite Savary de 1984 et parallèlement un investissement très intense de l’établissement (ou du moins d’une partie de ses personnels) dans le contrat d’objectif qu’il doit signer tous les quatre ans avec l’État.

Une présidentialisation marquée

L’université, lors de son application de la loi Savary, a choisi des statuts favorables à l’éclosion d’une présidence affirmée, encline à maximiser les potentiels déjà très marqués d’autonomie autorisés par la loi – qui, rappelons-le, fait du président à la fois le président du conseil d’administration et le directeur de l’établissement, et ne soumet pas ce dernier au contrôle préalable par l’État de ses décisions, notamment budgétaires. La situation tourangelle a été caractérisée, d’une part, par la possibilité pour le président de choisir, dès le début de son mandat et pour la durée de celui-ci, son équipe de vice-présidents (ce qui n’a pas été pendant longtemps le cas le plus courant en France), ce qui a été un facteur de stabilisation et de consolidation des présidences. D’autre part, on doit souligner la prégnance du rôle de grands services centraux (études et vie de l’étudiant, gestion des ressources humaines, recherche études doctorales et valorisation, finances, immobilier, relations internationales) pilotés par la présidence. Ces services ont permis que le gouvernement de l’université de Tours a été le plus souvent très sensiblement présidentiel et polarisé par le niveau central. Ils ont même pu, lors de périodes d’affaiblissement de certains mandats de président, maintenir à flot l’idée et la réalité d’une régulation centralisée des fonctionnements universitaires, portés plus souvent qu’à leur tour à devenir rapidement erratiques.

Une telle présidentialisation, dont j’ai hérité, permet de définir de véritables stratégies et de se donner les moyens de mener à bien les actions et d’atteindre les objectifs. J’en donnerai quelques exemples. J’ai pu ainsi continuer à renforcer notablement le volume d’emplois contractuels, notamment au service de la réalisation des projets de recherche et des opérations de transfert de technologie. Aujourd’hui, l’université emploie plus de 250 contractuels de tout niveau (du personnel de service au doctorant et à l’attaché temporaire d’enseignement et de recherche, via l’ingénieur), à côté des 680 emplois administratifs et techniques d’État et des 1 250 enseignants-chercheurs et enseignants. Ce volume de contractuels n’est pas négligeable et exige une gestion fine et spécifique, soucieuse de garantir les droits de ces personnels (que nous dotons quand la chose est possible d’un contrat à durée indéterminée de droit public), tout en les considérant comme d’authentiques membres de la « communauté universitaire », chargés en tant que tels de contribuer pleinement à nos missions de service public. Il est clair que l’émotion de certains contempteurs de la loi Pécresse face à la possibilité qu’ils considèrent comme nouvelle de recruter des personnels contractuels pour tous les domaines d’activité me fait sourire. Cette émotion exprime surtout la méconnaissance des fonctionnements actuels des universités. En tout état de cause, et au risque de choquer, je pense que les universités montrent que l’on peut contribuer au service public de formation et de recherche sans être fonctionnaire d’État.

J’ai pu aussi mener une politique très active de redéploiement des emplois vacants d’enseignants-chercheurs. Redéployer cela signifie changer le profil disciplinaire d’un poste libéré par le départ de son titulaire. L’université de Tours a lancé cette politique dès les années 1998-2000 et l’a amplifiée depuis quatre ans. Il s’agit de se donner les moyens de servir les priorités de l’établissement. On touche là un point essentiel qu’il faut expliciter.

Une stratégie volontariste et focalisée

L’université de Tours a décidé depuis quinze ans de faire des choix restrictifs en matière d’excellence de la recherche et de la formation de haut niveau (celle de master et de doctorat). Nous avons sélectionné un peu plus d’une dizaine de thématiques seulement (ce qui est peu dans une université généraliste qui couvre en premier cycle la quasi-intégralité des champs de connaissance) autour desquelles nous construisons nos stratégies et pour lesquelles nous cherchons à concentrer les moyens matériels et humains pour atteindre et franchir le seuil de la reconnaissance nationale et internationale. On peut citer les plus importantes de ces thématiques : la civilisation de la Renaissance, les sciences sociales de la ville, la dynamique des langues et des civilisations, l’infectiologie et la virologie, l’imagerie médicale, la cancérologie, les nouveaux matériaux, l’électronique de puissance, les mathématiques et la modélisation, la science des insectes. On remarquera que les lettres et les sciences humaines et sociales ne sont pas oubliées.

Chaque thématique est appuyée sur des parcours de master et de doctorat, soutenue par les grands organismes de recherche (Cnrs, Inserm, Inra, Cea) à travers des laboratoires mixtes et bénéficie de fonctions supports mutualisées : des grands plateaux d’équipements scientifiques lourds pour les sciences expérimentales et médicales, une maison des sciences de l’homme thématique pour les études urbaines, une bibliothèque numérique de référence européenne pour l’étude de la Renaissance, etc. De plus, nous tentons d’associer en permanence au sein de chaque champ, recherche fondamentale, valorisation de cette recherche (ce peut être développer une stratégie de recherche clinique à côté de l’analyse fondamentale de la biologie du cancer, ce peut être aussi mettre en valeur nos capacités d’expertise en aménagement et en urbanisme …) et formation de haut niveau.

Dans ce cadre, et alors que l’université il y a vingt ans était marquée par une double faiblesse : celle de ses formations de deuxième et troisième cycles et celle de sa recherche, il a fallu faire des choix et privilégier les investissements sur ces domaines prioritaires. Et ce tout en assurant au mieux notre mission de service public généraliste de premier cycle et en se donnant la possibilité d’ouvrir de nouveaux terrains d’investigation le cas échéant pour assurer la « jouvence » de notre activité (ce que nous tentons de réaliser depuis quatre années maintenant autour de la thématique de l’alimentation, abordée d’abord sous l’angle de l’histoire et des pratiques socioculturelles, puis sous l’angle des sciences biomédicales).

Cela fut fait et notamment en matière financière – nous avons systématiquement cherché à surfinancer ces domaines, notamment pour mener à bien une politique d’achat d’équipement – et en matière de ressources humaines : cela nous a conduit à demander et obtenir des créations d’emploi pour servir ces thématiques prioritaires, mais aussi à redéployer les emplois vacants quasi systématiquement en faveur de ces grands domaines d’excellence. Ce travail s’est accompagné d’un effort constant de profilage des postes, de manière à rechercher le recrutement des spécialistes les plus adéquats pour nos projets. Le conseil d’administration de l’université a toujours surveillé attentivement la définition des profils et le respect de ceux-ci par les commissions de recrutement – quitte, à plusieurs reprises, à invalider les propositions desdites commissions, ce que la loi de 1984 permet aisément.

Cette affirmation stratégique a aussi permis de lancer une politique de valorisation économique des potentiels de recherche que je considère comme audacieuse. Nous avons en effet été au-delà de la création d’un service d’activité industrielle et commerciale particulièrement dynamique et intégrant de véritables bureaux d’étude (en ingénierie électronique, en analyse des hydrosystèmes, mais également en sciences sociales appliquées) permettant de répondre à des besoins précis de partenaires privés ou/et d’institutions publiques. Nous avons aussi décidé d’implanter des laboratoires de recherche de l’université au sein d’entreprises, pour mener à bien des projets communs et assurer le contact permanent entre les enseignants-chercheurs et les étudiants d’un côté et les personnels desdites entreprises de l’autre.

Ces opérations (au nombre de cinq aujourd’hui et concernant plus de quatre-vingts enseignants-chercheurs et doctorants) sont d’incontestables succès : elles ont permis aux équipes universitaires de bénéficier d’équipement et de subsides de très haut niveau, grâce notamment aux financements importants consentis par les collectivités territoriales, qui ne rechignèrent pas compte tenu du partenariat avec des entreprises qui faisaient à cette occasion miroiter les possibilités de maintien et de développement de l’emploi. Les entreprises, pour leur part, ont pu effectivement accroître leurs volumes d’emploi (ce qui a permis à l’université de trouver des débouchés nombreux pour les étudiants des filières de formation concernées) et surtout accroître très sensiblement leur potentiel technologique. Ce faisant, nous avons accru nos marges de manœuvre et ce au bénéfice de l’établissement tout entier – les sommes ainsi collectées nous ont permis de dégager des marges pour d’autres secteurs – et sans jamais transiger avec nos exigences de servir les politiques publiques de formation et de recherche. À ce sujet, je trouve curieuse l’idée qui consiste à refuser tout partenariat avec le secteur privé, au nom du maintien d’une sorte d’intégrité universitaire qui résiderait dans son isolement du monde extérieur. Une université « refuge », comme certains aiment à la dépeindre – mais où l’on se protégerait de quoi ? de la vie ? – finirait vite par devenir une « réserve » mortifère.

Un équilibre subtil

Précisons que tout en me rangeant dans la catégorie des présidents plutôt interventionnistes, j’ai eu la volonté d’associer les composantes (les « facultés ») au pilotage stratégique et à la gestion au quotidien. Et ce parce qu’à mon sens, s’il est évident qu’il n’existe pas d’université forte sans présidence marquée, il n’existe pas non plus d’université dynamique sans composantes actives et réactives. C’est aussi cela qui permet de donner du sens à la collégialité du gouvernement universitaire : l’association d’une présidence nécessairement centralisatrice, stratégique et régulatrice et de composantes obligatoirement soucieuses de spécificités et d’adaptations des règles communes. Cette dialogique subtile, à laquelle il faut associer le souci de pacifier les relations sociales avec le personnel, volontiers éruptives dans la tradition française, me paraît le cœur de l’activité d’un président. La loi du 10 août 2007 donne crédit à cette conception et entérine les bonnes pratiques qui existent dans de nombreux établissements. Elle organise le gouvernement de l’université autour de quatre « pôles » :

La présidence, au rôle réaffirmé, mais pas énormément accru par rapport à celui défini par la loi de 1984 ; la seule véritable nouveauté se tient dans le droit du président de refuser une affectation de personnel – qui élargit un droit de refus du conseil d’administration des propositions établies par les commissions de spécialistes qui fonctionnent comme jurys de recrutement. Un tel droit était déjà fort, compte tenu des traditions françaises en la matière.

Le conseil d’administration qui s’affirme comme l’organe essentiel de l’établissement (et qui en définit désormais son calendrier officiel, puisque tous les mandats sont calés sur ceux des administrateurs). Il s’appuie sur l’expertise de deux autres conseils centraux (le conseil des études et de la vie universitaire, le conseil scientifique). Dans ces trois conseils, toutes les catégories de personnels sont représentées, ainsi que les étudiants et des personnalités qualifiées. Si la présidence constitue l’exécutif de l’université, le conseil d’administration en est la structure législative, dont l’affirmation atténue quelque peu le rôle des autres conseils centraux, rabattus sur un rôle de consultation, qui ne laisse cependant d’être très important, dans une structure comme l’université où la nécessité de trouver des équilibres et d’établir des alliances fait de la moindre instance un rouage précieux de la démocratie interne. Ce qui était déjà une situation pratique devient bien plus explicite encore avec la loi d’août 2007.

Les composantes, échelon fondamental de l’université, au sein desquelles se réalisent au jour le jour les activités de formation et de recherche.

Le comité technique paritaire d’établissement, lieu de l’examen des politiques de ressources humaines et instance clef du dialogue social.

C’est ce carré magique qu’il importe pour un président de bien activer. La loi dite Pécresse le met très clairement en évidence.

Le rôle du contrat

L’université de Tours a pu aussi mener à bien sa mue car elle a choisi de conférer à la politique contractuelle une place centrale. Au premier chef, il faut évoquer le rôle de ce que nous nommons dans notre jargon le « quadriennal ». Depuis le début des années 1990, les universités françaises ont pris l’habitude d’élaborer tous les quatre ans un contrat d’établissement, que l’État fait évaluer et soutient financièrement en fonction des résultats de l’évaluation. Ce contrat peu à peu, après une première période où il ne touchait que l’activité de recherche, a couvert tous les domaines de l’université. Cet exercice est lourd, puisqu’il faut que l’établissement élabore un projet stratégique global, fasse reconnaître (« habiliter ») ses laboratoires de recherche, ses formations (c’est à travers le contrat que les universités françaises ont adopté le nouveau système licence, master, doctorat), obtienne l’adhésion du ministère pour ses projets culturels, internationaux, sa politique de bibliothèque, de gestion de ressource humaine, de maintenance du parc immobilier, etc.

Un tel travail a constitué une chance pour une université comme celle de Tours, qui ronronnait doucement à la fin des années 1980. Il a obligé les universitaires à faire des choix, a imposé de définir des perspectives, a banalisé la logique de projet et son corollaire : l’évaluation. Sans le contrat, l’université de Tours n’aurait jamais pu développer ses pôles de compétences et d’excellence. Sans le contrat, la présidence de l’université n’aurait jamais pu assumer son rôle stratégique et régulateur. Sans le contrat, nous n’aurions pas pu mener une politique de partenariat tous azimuts, avec les entreprises, avec les collectivités locales, avec d’autres grandes institutions publiques, que nous conduisons toujours avec le souci de développer nos missions de service public.

Ainsi le contrat d’établissement, qui donne à l’université de Tours presque 50% de son budget de fonctionnement annuel (hors salaires), a été l’aiguillon qui nous a également permis de nous ouvrir vers des partenariats très nombreux. Nous sommes, grâce à lui, entrés peu à peu dans l’ère de la contractualisation généralisée, qui impose à l’évidence de maîtriser des capacités de formaliser des projets, de les négocier, de se soumettre au jugement évaluatif, de produire des indicateurs de résultats. Cette évolution n’est pas allée sans mal et la logique contractuelle continue de susciter des réticences à la fois chez les tenants de l’individualisme universitaire (qui postule qu’un universitaire n’a de compte à rendre à personne) comme chez ceux de la toute-puissance de l’État (l’université doit se contenter de mettre en œuvre les actions nationales, fixées et régulées à cette échelle). J’y vois une chance pour faire de l’université une véritable institution intermédiaire, un opérateur autonome déconcentré des politiques publiques.

Une scène à cinq partenaires

Aujourd’hui, j’estime que l’université de Tours se trouve dans une situation ambiguë. Elle s’est incontestablement renforcée, imposée dans le champ scientifique, ouverte sur la société locale et le monde. Mais elle demeure fragile et je ne suis pas encore sûr qu’elle pourra s’imposer dans le système mondial de l’enseignement supérieur et de la recherche qui se construit à grande vitesse. En d’autres termes, y aura-t-il dans dix ans à Tours une véritable université, capable de jouer dans la même cour que les autres universités européennes, ou un établissement de seconde zone, simple sous-traitant de donneurs d’ordres (des universités, des institutions, des entreprises) situées ailleurs ? Pour choisir le premier terme de cette alternative, il faudra réunir quatre conditions.

Une réalisation pleine et entière de l’autonomie, donc de la capacité à s’administrer elle-même et à définir ses orientations stratégiques, dans le cadre des politiques publiques nationales et locales, sans laquelle il n’y a pas d’université possible. De ce point de vue, ceux qui luttent contre l’autonomie sont les possibles fossoyeurs de l’université publique française. Leur acharnement à ce refus manifeste que, pour eux, l’université n’est qu’une sorte de grand lycée, où le contrôle à la fois tatillon et approximatif de l’État permettrait à chacun de se délier de ses obligations vis-à-vis de la collectivité. En effet, remarquons que refuser l’autonomie de l’établissement universitaire, c’est souvent affirmer que l’individu et ses désirs (l’enseignant-chercheur, le personnel administratif et technique, l’étudiant) priment sur l’institution. La dénonciation de l’autonomie et des menaces qu’elle ferait peser sur l’égalité républicaine (ce mythe bien commode qu’on évoque d’autant plus qu’on ne songe toujours qu’à s’en écarter le plus vite possible) m’a toujours semblé un des avatars les plus hypocrites d’une certaine pensée individualiste qu’en d’autres temps on aurait nommée petite bourgeoise. À rebours, accepter l’autonomie et ce qu’elle suppose, c’est reconnaître qu’un établissement peut faire des choix qui s’imposent à chacun, au nom des objectifs collectifs, définis et tranchés collectivement par les instances représentatives. Mon expérience m’incite à penser que la partie n’est pas gagnée, tant est enracinée l’idée que l’universitaire et ses intérêts prime toujours sur l’université et ses logiques. Il y a là d’ailleurs une situation étrange qui veut que beaucoup d’universitaires et d’étudiants « de gauche » refusent l’affirmation d’une institution intermédiaire autonome et fétichisent ainsi l’État, quand on sait le rôle qu’a tenu la pensée de la décentralisation, de la déconcentration et de l’autogestion dans l’idéologie politique de la gauche non communiste. Comme si le procès d’individualisation avait prospéré tant et si bien que même l’université apparaît comme une menace au souhait de chacun de ne souffrir aucune contrainte.

Le développement d’un réel sentiment d’appartenance à l’université et d’adhésion à ses projets – condition liée à la précédente. Je reste pantois lorsque je constate que beaucoup d’universitaires se désintéressent de leur université de rattachement et n’affirment jamais, ou peu s’en faut, leur appartenance. Ils en sont tellement déliés qu’ils leur arrivent souvent de ne même pas la signaler lorsqu’ils signent leurs articles. Beaucoup deviennent alors chercheurs au Cnrs ou à l’Inserm, « professeurs (sic) au Chu », voire membre d’une autre université que la leur (plus « prestigieuse » que celle de Tours). On recherche alors la plus belle carte de visite et on manifeste du dédain pour l’établissement qui accueille, permet le travail, rémunère, équipe … À Tours, depuis plusieurs années, nous avons d’ailleurs entrepris de « policer » les signatures des publications scientifiques, ne serait-ce pour que notre université voit reconnue sa place, car n’oublions pas que beaucoup de classements d’université et toutes les enquêtes bibliométriques se font sur le critère de la signature qui permet de référencer l’appartenance. Cette lacune de l’appropriation de leur université par les personnels enseignants-chercheurs (les personnels administratifs et techniques sont en général plus prompts à s’identifier à leur établissement), mais aussi par les étudiants est une singularité française et nuit à la dynamique de chaque université. Cette singularité s’enracine, une fois de plus, dans la puissance de l’image de l’État, de ses corps, de ses statuts, de ses procédures, qui sature le champ des références, puissance tutélaire vers laquelle tous les regards se tournent, même lorsque ses déficiences sont évidentes.

Le développement d’une véritable citoyenneté étudiante. On ne peut qu’être frappé de la fragilité de celle-ci. Les élections aux différents conseils centraux ne mobilisent qu’une infime minorité d’étudiants (15% dans mon université, qui se situe dans une honnête moyenne nationale), alors même qu’ils disposent de nombreuses positions au sein desdits conseils et sont réellement de fait associés à la démocratie universitaire (qui est beaucoup plus fonctionnelle et effective que ce qu’on a coutume de dire). Les étudiants élus se cantonnent trop fréquemment à une défense d’intérêts « corporatistes ». Au moins ceux-ci témoignent-ils d’une conscience de la nécessité de s’investir dans l’université. Par ailleurs on ne saurait trop insister sur les ravages d’une certaine conception de l’engagement étudiant qui idolâtre le régime de l’assemblée générale (de lutte, forcement de lutte) permanente. Les universités, on ne le sait que trop, sont quasiment chaque année touchées par des blocages, des grèves plus ou moins récurrentes, le plus souvent à l’initiative de groupes étudiants d’extrême gauche et anarcho-syndicalistes qui considèrent que l’université doit être le chaudron magique de la contestation d’un ordre « libéral » inique. Ce romantisme adolescent, très marqué dans les filières de lettres et de sciences humaines, est dévastateur pour la démocratie représentative – qui est exécrée des tenants du régime de l’assemblée générale – et pour la vie collective au sein d’un établissement. Tant que les universités ne rompront pas avec cet imaginaire estudiantin, soutenu peu ou prou par l’ensemble des partis de gauche (et qui est un déni de tout travail de pensée critique, aboli par une apologie permanente du spontanéisme de la « rébellion », de la « riposte »), je crains qu’elles ne continuent d’être appréhendées comme le lieu du bazar permanent et découragent bon nombre de jeunes d’y venir étudier et bon nombre d’enseignants d’y venir enseigner. On me trouvera sans doute excessif, mais j’ai eu à vivre cinq épisodes durs de blocage et d’occupation durant à peine cinq années de mandat, épisodes dont j’ai pu constater le coût (réel, financier, symbolique) pour l’université de Tours.

Un investissement financier massif en faveur des universités. Tout le monde reconnaît aujourd’hui que la France a cumulé en la matière un incroyable retard. La société tout entière n’a jamais considéré l’université comme une priorité – et a misé plutôt sur les grands établissements de recherche et sur les filières d’enseignement supérieur « prestigieuses », c’est-à-dire, en langage clair, extra-universitaires. On sait aujourd’hui que, malgré cela, les universités ont su se développer dans les domaines de la science comme de la formation. Mais, si nous voulons construire une société européenne de la connaissance (ce qui exigera aussi que la mobilité européenne des étudiants soit considérablement accrue, alors qu’elle est aujourd’hui très faible, ce qui traduit bien une certaine « provincialisation » des études supérieures françaises, à l’échelle mondiale), il faut admettre que les financements devront être massifs. Sans cela, notre système universitaire régressera. La conférence des présidents d’université a estimé à dix milliards d’euros les financements supplémentaires nécessaires auxquels il faudrait parvenir si l’on souhaite que les universités françaises rivalisent avec celles des autres pays développés – sans même parler des universités asiatiques dont le développement est fulgurant. Pour assurer cet effort, il faudra conjoindre les flux émanant de quatre sources : l’État, qui devra rester, et de loin, le principal bailleur de fonds ; les collectivités locales (au premier chef les régions et les agglomérations) qui devront enfin assumer un rôle financier majeur, à la hauteur du rôle des universités dans les dynamiques territoriales ; les entreprises, qui n’ont pas encore assez pris conscience de leurs responsabilités particulières en ce domaine, et qui devront réaliser un effort sans souci d’utilité immédiate, comme une contribution à la prospérité générale ; les citoyens, qui se réfugient encore trop souvent derrière l’idée que leur impôt suffit à leur faire assumer leur contribution à l’utilité publique, alors que dans un domaine comme celui de la recherche et de la formation il serait logique d’accepter de s’engager plus, par le don, le mécénat (sur le modèle des universités anglo-saxonnes où les anciens étudiants sont des financeurs importants, car ils reconnaissent ainsi ce que l’université qui les a formés leur a apporté).

Un tel schéma de financement supposerait un véritable pacte social national et exigerait des universités, plus libres et autonomes grâce à la nouvelle loi, une responsabilité accrue et une qualité plus effective de ses prestations. L’avenir du service public se joue sur cette scène à cinq partenaires (l’État, les collectivités publiques, les entreprises, les citoyens, les universités). Saurons-nous sortir de nos routines, saurons-nous renoncer à nos vieux fétiches et inventer l’université nouvelle dont nous avons besoin ?

L’accès à l’université : une promesse de promotion sociale ?

À propos d’Éric Maurin, la Nouvelle question scolaire. Les bénéfices de la démocratisation1

Le développement de la population étudiante à l’université n’a jamais soulevé l’enthousiasme en France. Il apparaît à beaucoup comme la simple conséquence de l’extension du baccalauréat, assorti de l’obligation pour les universités d’accueillir ces nouveaux bacheliers. En somme, deux slogans – « 80% d’une classe d’âge au bac » et « Non à la sélection ! » – auraient déterminé ce choix par défaut : on laisse les bacheliers aller en fac parce qu’on ne sait pas où les caser ailleurs, voire pour les faire disparaître des statistiques du chômage ! Il n’est guère facile, sur de telles prémices, de plaider pour une reprise de la politique de démocratisation à l’université. C’est pourtant à cette tâche que se consacre Éric Maurin dans cet ouvrage, en apportant des études argumentées montrant que les politiques de démocratisation menées jusqu’à présent ont apporté des bénéfices, mais que nous manquons le plus souvent d’études empiriques pour le prouver.

Le scepticisme qui touche à ce qu’on appelle assez négativement la « massification » de l’enseignement supérieur n’est pas seulement nourri par les difficultés matérielles ou pédagogiques de l’université. Il est également alimenté par deux constats : d’une part le fait que le taux de chômage des 15-24 ans ne s’est jamais situé en dessous de 18% depuis 25 ans ; ensuite, le fait que la valeur relative des diplômes universitaires diminue à mesure que le nombre d’étudiants augmente. Les jeunes diplômés, ressentant un déclassement lors de l’accès à un emploi moins favorable que celui auquel on les a laissés aspirer, en nourrissent un ressentiment profond. En outre, la dualisation du monde universitaire s’est renforcée : entre 1950 et 1990, dans quatre écoles prestigieuses, le pourcentage d’élèves issus des milieux populaires est tombé de 29% à 9% selon un récent rapport du Sénat. Ces constats relèvent de lignes causales séparées souligne pourtant Éric Maurin. En effet, la critique à apporter à la démocratisation doit se centrer sur le cœur de leur ambition : il s’agit de savoir « si les élèves qui ont bénéficié de cette ouverture ont connu des destins sociaux plus enviables et plus justes que si ces politiques n’avaient pas vu le jour » (p. 10).

La démonstration conduite dans cet ouvrage consiste à montrer que les deux vagues de démocratisation ont eu des effets positifs tout à fait mesurables pour les jeunes à qui ces politiques ont permis de suivre des études qu’ils n’auraient pas faites autrement. Le recul est maintenant suffisant pour examiner les parcours professionnels de ces jeunes ayant participé à l’ouverture des années 1970 (collège) et des années 1987-1995 (lycée). Elles montrent que les carrières professionnelles des jeunes qui ont joué le jeu de l’école sont meilleures que s’ils l’avaient quittée prématurément. La comparaison internationale très riche et largement inédite menée dans ce livre permet de comprendre pourquoi d’autres pays, qui ont pris plus tôt que nous la mesure des bénéfices de la scolarisation prolongée pour les jeunes, poursuivent une politique de démocratisation de l’enseignement supérieur, qu’Éric Maurin appelle de ses vœux pour la France.

1.

Éric Maurin, la Nouvelle question scolaire. Les bénéfices de la démocratisation, Paris, Le Seuil, 2007.

M.-O. P.
  • *.

    Professeur de géographie urbaine à l’université François-Rabelais de Tours, qu’il préside. Il est vice-président de la Conférence des présidents d’université (Cpu). Il s’exprime ici à titre personnel. Il a publié récemment l’Homme spatial, Paris, Le Seuil, 2007.

Michel Lussault

Professeur à l'ENS de Lyon et directeur de l'École urbaine de Lyon, il est l'auteur de Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation (Seuil, 2017).

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