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Dans le même numéro

La difficile acclimatation de l'islam (discussion)

Discussion entre Michel Marian et Olivier Roy

L’installation durable de l’islam dans les pays européens a remis le sujet de la laïcité sur le devant de la scène publique. Mais l’islam pose-t-il des problèmes particuliers aux États sécularisés ou témoigne-t-il, à sa manière, d’évolutions qui concernent l’ensemble des religions ?

Si l’islam fait l’objet de plusieurs interventions dans la dernière partie de ce numéro, il s’agit ici de rendre compte des appréciations contradictoires que suscite la présence publique de l’islam dans le cadre de la laïcité européenne. L’islam bouscule en Europe des règles du jeu déjà anciennes entre le politique et le religieux, il inquiète une Église catholique qui ne jouit plus d’un statut historique privilégié, il remobilise également une interprétation offensive de la laïcité. Mais, entre évaluation des menaces objectives et querelles d’interprétation, il impose d’imaginer des formes de représentativité inédites puisque l’absence de clergé et de hiérarchie rend difficile le dialogue officiel avec les autorités.

Sur le plan de l’interprétation, les querelles sont en France récurrentes : la première, déjà ancienne puisque Voltaire, aussi bien qu’Edgar Quinet ou Tocqueville1 se sont exprimés à ce propos, porte sur la spécificité du monothéisme musulman, considéré comme le plus inquiétant des trois. Elle va de pair, bien entendu, avec celle qui porte sur la manière de lire les textes fondateurs. Dans les Religions meurtrières2, Elie Barnavi s’insurge contre les tentatives destinées à tirer de l’Ancien Testament, des Évangiles ou du Coran un passage ou une citation pour aller dans un sens, bon ou mauvais, ou dans l’autre. Ces polémiques sont décisives puisqu’elles influent sur le regard que l’on porte sur des populations migrantes ou françaises qui ne sont pas nécessairement des musulmans croyants, et sur des musulmans croyants qui ne sont pas nécessairement tous des islamistes en puissance. Or, trop souvent une lecture essentialiste de l’islam a pour effet de porter le soupçon sur des musulmans plus ou moins assimilés à des populations immigrées. Enfin, doit-on continuer à penser la religion en lien avec une culture des origines ou une civilisation (en écho au clash ou à la « rencontre » des cultures) ou bien beaucoup des difficultés contemporaines ne viennent-elles pas du découplage entre la religion (la recherche d’un espace du sacré, d’une foi pure) et la culture (de plus en plus païenne dans le cas de l’Europe) ?

Esprit

Esprit – Au vu des réactions que de récentes affaires comme celle des caricatures danoises ou du discours du pape à Ratisbonne ont provoquées dans les pays musulmans et en Europe, faut-il craindre le degré de mobilisation violente que des causes liées à l’islam peuvent engranger ?

Olivier Roy – L’affaire des caricatures n’a eu pratiquement aucun impact en France et dans la majorité des pays d’Europe. C’est en Syrie qu’ont eu lieu les manifestations les plus violentes. Or, en Syrie, les islamistes sont morts ou en prison et l’état d’urgence interdit aux citoyens de se rassembler et de défiler spontanément dans la rue. Cela signifie que la violence fut orchestrée par Damas pour signifier la revanche du régime syrien contre la prise de position de l’Europe sur la question du retrait syrien du Liban. Dans la bande de Gaza, ce sont des membres du Fatah et non du Hamas qui ont attaqué le bureau de l’Union européenne. Dans ce cas, c’était le Fatah qui voulait démontrer que le Hamas ne maîtrisait pas la situation. Il y a eu en effet des manifestations violentes au Pakistan et à Londres, où la radicalisation des jeunes musulmans de seconde génération et leur collusion avec une extrême gauche très virulente peuvent se révéler explosives. Dans ces deux cas, on a affaire à des situations spécifiques qui posent effectivement problème.

Michel Marian – Au-delà de la capacité ou non des foules de manifester spontanément dans les contextes que vous avez présentés, on a tout de même l’impression d’un feu qui couve et s’attise d’affaire en affaire pour finalement éclater dans le cadre de contextes politiques extrêmement variés (en Palestine, au Pakistan, en Turquie comme c’est arrivé après le discours du pape à Ratisbonne). Il semble y avoir un réservoir de violence sous-jacente qui n’est peut-être pas mobilisée à son sommet et à son maximum simultanément dans tous les endroits et après chaque affaire, mais qui laisse planer une menace permanente sur les sociétés et peut conduire à la destruction de biens, voire à mort d’homme. Dans ces situations de crise, et d’intimidation, les démonstrations de solidarité avec ceux qui sont menacés pour leur liberté et dans leur vie sont essentielles, aussi bien pour dissuader l’intolérance de progresser que pour introduire la confusion chez les criminels potentiels en multipliant leurs cibles. C’est ce qu’a fait Charlie-Hebdo et cet acte de courage a révélé un nouveau clivage entre ceux qui l’ont soutenu, des libéraux et des républicains, et ceux qui l’ont condamné, comme le Mrap ou la Ligue des droits de l’homme. Ce clivage rappelle celui créé dans les années 1970 par les antitotalitaires. On leur rappelait la nécessité de ne pas désespérer Billancourt, aujourd’hui on oppose à Charlie-Hebdo le devoir de ne pas blesser le 93.

Olivier Roy –Malgré cette perception de menace, on assiste plutôt à une baisse de la violence depuis l’affaire Rushdie. Cette affaire-là avait effectivement été une grosse affaire, provoquant manifestations de rue en Europe, autodafés de livres et proclamation de vraies fatwas.

Depuis, on a aussi connu des affaires bidon, comme celle, très récente, de l’opéra de Berlin dont la direction a elle-même décidé de ne pas produire un spectacle suite à de fausses menaces, et non pas, comme on l’a fait croire, sous la pression d’islamistes. Dans ces questions, le rôle des médias est évidemment essentiel lorsqu’ils véhiculent la perception d’un islam violent par définition ou qu’ils épinglent tout musulman qui se comporte de manière violente comme étant l’essence de l’islam. Le moindre trait de violence est immédiatement attribué à l’islam en général, alors que les incidents montrent bien qu’ils sont soit liés à des contextes très précis, soit le fait d’individus isolés.

Michel Marian – Je ne pense pas que le problème réside dans l’imputation de la violence à l’islam en général. En revanche, on peut réfléchir sur la question du contexte global qui fait que l’islam soit aujourd’hui la bannière de ralliement de certaines manifestations et de certains ressentiments anti-occidentaux et anti-autre en général. La succession des affaires, de Rushdie à Redeker en passant par Théo van Gogh, assassiné, lui, sans fatwa préalable, sont-elles vraiment la marque d’une baisse de la violence ? Ces faits révèlent plutôt une série qui fait sens pour l’opinion publique et qui conduit de plus en plus de gouvernants et d’acteurs sociaux à respecter et prôner l’autocensure à partir du postulat que ce n’est pas le moment, jamais le moment puisqu’on est enfermé dans une époque où tous les moments sont explosifs. On est sorti du temps où l’on pouvait tout négocier entre États. Actuellement, le problème se pose sous des formes différentes, entre sociétés et à l’intérieur des sociétés. L’essentialisme, qui postule que l’islam a toujours été et est partout plus violent, est une thèse aisément réfutable. Mais la théorie inverse, cette sorte d’« accidentalisme » qui renvoie chaque embrasement à la folie d’individus ou la particularité de contextes sociopolitiques éminemment variables et volatils, est lénifiante et peu crédible. Il faut penser le moment contemporain, ses causes, dont beaucoup sont forcément du côté de l’islam puisque l’état du monde ne produit pas le même type de conflictualité ailleurs, et ses risques, dont le moindre n’est pas celui d’une polarisation croissante entre les musulmans et les autres.

Fondamentalisme et violence

Olivier Roy –On ne peut douter qu’il existe un réel problème de sécurité. La violence apparaît dans certains espaces : lieux de friction ou d’intersection, espaces géographiques ou zones de conflits, espaces socioculturels (comme celui des musulmans de seconde génération en Europe par exemple). C’est là que des référents islamiques peuvent être effectivement mobilisés pour exercer une violence.

Mais dans cette problématique, la violence n’est pas celle de l’« islam », ou des « musulmans ». Elle est lue comme telle alors qu’elle s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large et général où elle ne prend pas forcément toujours des formes explicitement religieuses. La violence des jeunes musulmans de seconde génération peut être détachée des référents religieux et renvoyée à des problèmes de délinquance liés à des contextes locaux très spécifiques. Aux États-Unis, on ne connaît pas cette violence des musulmans de seconde génération parce qu’ils sont parfaitement intégrés. Elle s’exprime plutôt, et de manière intéressante, chez les convertis. Mais à côté de cela, il existe une violence plus meurtrière, comme celle qui voit des adolescents (aux États-Unis mais aussi en Allemagne) tirer à vue contre leur école et leurs camarades, qui est le fait de jeunes gens tournés contre leur propre milieu mais qui s’expriment sans référence aucune au culturel ou au religieux.

Lorsqu’elle concerne ou est le fait de musulmans, la violence est isolée ou s’isole de soi-même comme violence islamique. Elle est ainsi volontairement détachée de tout contexte local pour s’ériger en signe qu’il existe un problème avec l’« islam », dont on exploite le caractère multiforme pour soulever les problèmes de contextes particuliers. Cette violence n’est jamais l’expression d’un islam traditionnel, culturel, mais toujours d’un islam recomposé chez des jeunes qui souvent n’ont même pas de formation religieuse particulière. Ils sont en rupture contre tout, y compris leurs origines, leur famille. Ils utilisent et vivent le référent religieux comme l’expression de leur haine du monde.

Michel Marian –Quelles sont les formes de cette « conflictualité des intersections », qui ne me paraît pas si éloignée des « frontières sanglantes de l’islam » qu’on a tant reprochées à Huntington ? Il y en a deux, distinctes, mais de plus en plus souvent liées. D’abord un fondamentalisme religieux qui réactive et recompose la tradition, organise des formes de sécession par rapport au milieu environnant des sociétés occidentales depuis la fin des années 1980 et exerce une pression croissante, un totalitarisme moral dans les pays musulmans, depuis les années 1970. Il produit les crises chaudes dont on a parlé, mais fournit aussi une chronique quotidienne, tragique quand il s’agit de crimes d’honneur, sinistre quand des médecins sont attaqués dans les hôpitaux, grotesque quand une enseignante britannique plaide son droit à donner des cours en burka. À côté de cela, il existe aussi un communautarisme transnational qui s’alimente de la mobilisation de référents de solidarité qui ne sont pas directement islamiques, mais aussi nationalistes. Ce communautarisme présente et actualise la liste des oppressions dont les musulmans sont les victimes dans des contextes sensibles comme la Palestine, la Tchétchénie, l’Irak, le Cachemire, le Pattani, etc. Or ces deux dimensions du fondamentalisme et du communautarisme transnational peuvent communiquer très facilement, à travers la figure de l’exclu des sociétés occidentales, voire l’exclu turc de la communauté, l’exclu musulman demain du Conseil de sécurité de l’Onu élargi. Pourtant, on a souvent tendance à confiner le radicalisme à son caractère extrême, rigoriste et séparatiste, pour en souligner l’aspect minoritaire. Mais la seconde revendication, celle de l’injustice spécifique faite aux musulmans, du « deux poids, deux mesures », nourrit une ambition majoritaire à la fois parce qu’elle soude à moindre frais une grande partie des musulmans et parce qu’elle s’appuie sur une mauvaise conscience occidentale.

Olivier Roy – Le fondamentalisme islamique (ou salafisme) est constitué de mouvements qui tendent à définir un islam séparatiste, une communauté religieuse qui vive à part, que ce soit dans l’espace déterritorialisé d’un État islamique imaginaire, dans le monde virtuel de l’Internet, ou dans un espace négocié et autoproclamé juridiquement sur la base du concept de multiculturalisme – particulièrement garanti par les systèmes anglo-saxons par opposition à notre conception jacobine de l’État. Les néofondamentalistes peuvent être violents ou non mais il est certain qu’ils savent jouer sur les opportunités que leur offre l’Occident actuel. On ne peut pas nier que le néofondamentalisme cherche à définir, sous un mode pacifique ou agressif, une communauté légiférant selon ses propres lois, dans l’idée d’imposer un jour cette vision du monde. Mais cet objectif implique la prise en compte de leur ancrage dans une société sécularisée préexistante, au sein de laquelle ils demandent à vivre selon leurs propres préceptes.

Quant au communautarisme transnational, il s’agit largement d’une fabrication. L’idée que les musulmans tiennent constamment un discours victimaire par rapport à un ensemble géostratégique est inexacte. Avez-vous vu, en France, des manifestations de musulmans pour défendre les Tchétchènes ? Le cas des quelques individus partis faire le jihad en Tchétchénie est très marginal, ce n’est pas un mouvement de masse. Une manifestation pro-Palestine à Paris réunit habituellement 12 000 personnes, dont la moitié sont des trotskistes … Il n’y a pas de mouvement de solidarité des musulmans en France envers la Palestine, pas de ramassage de fonds à la sortie des mosquées, rien ! S’il existe un discours victimaire des musulmans, il porte plutôt sur le racisme, sur le fait qu’on ne les autorise pas à vivre leur religion, sur le port du voile, sur les carrés musulmans, la viande halal, les écoles coraniques, etc. Cette idée d’une communauté musulmane transnationale qui se mobilise comme un seul homme pour un oui ou pour un non est une invention.

Michel Marian –C’est l’identification revendicative transnationale qui est réelle, même si elle n’est pas générale. La mobilisation, quant à elle, n’a guère lieu d’être. Elle est faible, parce qu’inutile, comme les manifestations de rue en France contre la guerre d’Irak. La cause est suffisamment représentée, de Bové à Védrine, qui, devant la guerre intercommunautaire irakienne, continue à défendre l’idée que la solution du conflit au Proche-Orient est la clé de tout. Quant aux fondamentalistes, au-delà de leur séparatisme, ils remettent aussi en cause un certain nombre d’acquis consubstantiels à notre vision de la démocratie – l’égalité des sexes, la mixité – et à d’autres formes élémentaires de cohabitation dans l’espace public. Les populations habituées à ces acquis voient là une forme de régression qui provoque des sentiments de rejet élevés. Aux États-Unis, des sondages ont montré que la majorité des citoyens verraient d’un bon œil que les musulmans soient pourvus d’une carte d’identité spécifique. Au Canada, on déclare solennellement aux immigrants qu’on ne doit pas lapider les femmes. Une partie de la population occidentale en vient à souhaiter que les musulmans soient considérés comme des dhimmis au sein des États démocratiques. On constate l’apparition progressive, face à la montée du fondamentalisme, de mesures légales ou simplement pratiques autour desquelles se jouent des évolutions sociales importantes, comme dans le cas des bagagistes de Roissy, interdits d’accès aux zones sensibles du simple fait, en tout cas pour certains d’entre eux, de leur piété. Le manque de fermeté des autorités dans les conflits avec les fondamentalistes conforte en fait cette polarisation qui génère la revendication de chartes de la laïcité ou du vivre-ensemble, nationales ou locales, minimales ou hystériques.

Si tant est qu’elles soient réelles, la violence et l’agressivité révélées par les affaires mentionnées plus haut ne sont-elles pas un aveu de faiblesse d’un islam dont les autorités religieuses sont délégitimées, dont les ulémas classiques ne représentent plus rien ? Cela ne renvoie-t-il pas au problème de l’autorité dans l’islam ?

Olivier Roy – Il n’y a jamais eu d’autorité centrale dans l’islam sunnite, comme il n’y en a jamais eu dans le protestantisme non plus. Les ulémas ne sont plus respectés, du fait de la déculturation et de la désocialisation qui marquent les sociétés touchées par la globalisation. Les ulémas se retrouvent complètement en porte à faux par rapport aux nouvelles demandes du religieux et, petit à petit, on constate l’apparition d’ulémas et de téléprêcheurs, de professionnels de la religion qui s’adaptent à la demande, au marché, et permettent à tout un chacun de se fabriquer son islam. Les institutions traditionnelles, comme l’université d’Al-Azhar par exemple, ont bien du mal à suivre ce phénomène. Nos politiques commettent d’ailleurs une erreur en allant systématiquement interpeller ces autorités traditionnelles et en leur demandant de prendre position, alors qu’elles sont complètement désorientées et ont tendance à se rétracter dans un fondamentalisme aux contours imprécis, qui est le signe de la déculturation dont elles souffrent.

C’est pourquoi, la volonté formulée par certains d’exercer une pression sur les « autorités musulmanes » pour condamner le fondamentalisme ou promulguer des excommunications d’éléments dissidents est absurde. Que sont ces autorités ? Où sont-elles ? Réclamer une fatwa au cheikh d’Al-Azhar pour condamner les fondamentalistes est non seulement illusoire, mais c’est en plus contraire à la laïcité ! On demande à l’islam de s’adapter à la laïcité et dans le même temps on garde une attitude bonapartiste d’intervention dans le théologique en demandant l’utilisation d’instruments contraires à la République laïque.

Michel Marian – L’espace public laïc doit demeurer un lieu où l’on continue de débattre de tout. Et où l’on débattra de tout : il est illusoire de croire que la critique du Coran restera l’apanage des docteurs, alors qu’il sert de référence à des revendications, voire à des menaces, sur un espace public. L’affaire Redeker n’est qu’une première. Les philosophes mais aussi les écrivains, comme on le voit en Grande-Bretagne, joueront sans doute une partition différente des sociologues, parce que plus sensibles au décalage des émotions collectives avec les discours officiels. Les autorités politiques laïques se décrédibilisent elles-mêmes lorsqu’elles s’ingénient à valoriser l’islam traditionnel quand elles font face à une demande de censure comme à un attentat terroriste. Mais la difficulté de fond vient en effet de loin : l’islam, au moins l’islam sunnite, n’a jamais fait place à une autorité interne capable par exemple de gestes forts, comparables à l’excommunication, qui seraient pourtant attendus aujourd’hui comme la réponse la plus forte aux risques d’amalgame. Il a toujours eu besoin de l’appui et de la férule de l’État.

Les médias jouent-ils un rôle déterminant dans cette perception négative du monde musulman ?

Olivier Roy – Il y a sans conteste une mise en scène d’un prétendu « monde musulman » dont Cnn et d’autres médias se font les vecteurs. Il faut y voir le reflet de la globalisation où tout le monde crée des catégories comme repères. Quand on vit en Europe, on va tantôt dire qu’on est en Occident, tantôt dans le monde chrétien, tantôt dans la démocratie, dans le sécularisme. Dans cet « Occident », chrétiens identitaires et laïques républicains s’allient pour dire qu’il existe un problème avec l’« islam ». Or il n’y a jamais eu de « monde musulman » comme entité politique basée sur le Livre. Ce sont là des reconstructions culturelles, et beaucoup, musulmans ou chrétiens, restent prisonniers d’un culturalisme que par ailleurs ils ont tendance à reprocher aux autres.

À l’échelle du monde, on assiste en réalité à une déterritorialisation de l’islam. La religion se découple de la culture et se déterritorialise. Les mouvements fondamentalistes violents comme Al-Qaida, les mouvements piétistes comme le tabligh ou encore les spiritualistes soufis ne sont aujourd’hui plus confinés à des espaces territoriaux. Al-Qaida ne prône pas un jihad de conquête, mais un jihad de destruction qui est le signe de sa déculturation et de sa globalisation. Elle cherche un sanctuaire, oui, mais pas un État, pas un espace politique. Elle se sert d’États en faillite ou de zones grises (l’Afghanistan des talibans, les zones tribales du Pakistan, l’Irak, la Somalie, les banlieues ou les prisons) pour asseoir ses fondements, mais ne cherche pas du tout à fonder un État islamique qui serait un bastion, une frontière contre les croisés. D’ailleurs, Al-Qaida n’est pas prosélyte et ne prône pas la conversion : elle recrute plutôt chez les convertis et leur donne des positions clés. C’est une organisation nomade et périphérique, mais d’une périphérie qui ne connaît pas de centre. Le concept de territoire de l’islam (dar al-islam) est obsolète. Et c’est l’intériorisation de ce caractère déterritorialisé qui provoque chez les musulmans la crise et la rupture auxquelles nous assistons aujourd’hui.

Michel Marian – Je dirais plutôt que la crise vient de l’exposition de l’oumma aux dynamiques démocratiques de la liberté et de l’égalité. Et la première réponse de celle-ci a été au contraire, sous différentes idéologies, une reprise de possession, intégrale, de ses territoires. On assiste, au Proche-Orient, à la disparition progressive de la diversité religieuse et ethnique, et à une sorte d’homogénéisation confessionnelle. On est passé, en Orient, d’un pluralisme inégal à une homogénéisation forcée pendant qu’on évoluait en Occident, depuis le xviiie siècle, avec des accidents monstrueux, vers de plus en plus de pluralisme. La prise de conscience de cette asymétrie s’est traduite, dans l’Église et l’Union européenne, par une pression à la réciprocité, notamment sur la Turquie.

Olivier Roy – La déconnexion entre identité culturelle et religieuse a lieu aussi au Moyen-Orient. Le départ des chrétiens du Moyen-Orient présente un paradoxe. Il n’aboutit pas du tout à rendre une société homogène, au contraire : l’homogénéité qui avant était définie par rapport à l’autre risque aujourd’hui de disparaître. Dans pareil cas, la communauté religieuse devient une communauté volontaire. C’est le problème que soulèvent dans certains pays à majorité musulmane l’apostasie et la liberté de choix religieux, sur lesquels l’Occident ne peut transiger. Or les ulémas territorialisés n’arrivent pas à penser l’apostasie et préfèrent évacuer ce problème comme une question marginale, voire évoquent plutôt la folie ou la déraison des apostats.

En Turquie être chrétien voulait dire jusqu’ici ne pas être ethniquement turc (on était grec, arménien ou syriaque), mais aujourd’hui on voit des Turcs « ethniques » se convertir au protestantisme. Ceux-là n’ont pas de problème avec l’État. Ainsi, des centaines de Turcs se convertissent à l’évangélisme. Ils demeurent turcs, mais ne sont plus musulmans, ce qui leur permet de poursuivre une vie normale selon les règles de la république laïque turque. On a donc affaire à une autonomisation du religieux par rapport au culturel, qui est un phénomène nouveau en Turquie. On observe des phénomènes comparables en France, avec le cas de l’Église protestante évangélique de culture nord-africaine se réclamant de 10 000 personnes qui rejettent leur arabité et soutiennent même le sionisme. Enfin, il faut savoir que 7 % des convertis à l’Église catholique aujourd’hui sont d’origine musulmane, soit 400 par an sur le territoire français.

Michel Marian – Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui l’islam tire sa force du différentiel démographique et de la peur de « substitution des berceaux » qu’il provoque au sein des sociétés européennes. Il y a donc un moment très difficile à passer, qu’on pourrait décrire comme une course de vitesse entre deux possibilités : la dilution séculière par réforme interne ou évolution sociologique et l’affrontement, entre des forces devenues comparables, qui superposerait choc des valeurs et des affiliations ethniques.

Olivier Roy – Il existe bel et bien un décalage démographique qui est dû à l’immigration. Mais sur un terme plus long, le différentiel démographique a tendance à s’estomper, même si la surreprésentation des gens d’origine musulmane dans la jeunesse actuelle aura un effet sur les naissances de la génération prochaine. Dans vingt ans, la jeunesse sera probablement un peu plus musulmane, même si aujourd’hui elle a un taux de fertilité qui est le même que le reste de la jeunesse non musulmane. Là encore, la peur est la résultante d’une crise des équilibres et d’un passage à de nouveaux équilibres caractérisé par le décalage démographique.

Une évolution sous conditions

Pour revenir à la question de la violence, quel est le poids des Écritures ? Y a-t-il vraiment une spécificité coranique dans l’énonciation de thèses à caractère violent ?

Michel Marian – L’utilisation d’une sorte de présent intemporel, propre à la langue coranique, confère au texte une valeur prescriptive, y compris dans son rapport aux autres religions. A. Meddeb montre dans ses Contreprêches que le refus de principe d’Israël s’adosse aussi à une destitution de la souveraineté juive qui remonte au temps de Médine. L’Ancien Testament, quand il est violent, relate des épisodes datés et circonscrits. Quant à l’Église, elle a pu, pendant des siècles, privilégier une lecture de la Bible juive comme nuisible si elle n’était pas réinterprétée par les Évangiles. Mais elle l’a tout de même donnée aux fidèles, ce qui rendait possible Vatican II et l’inflexion de Jean-Paul II en faveur des frères aînés. Le premier problème est donc celui du rapport du Coran « incréé » (sauf à revenir à l’école mutazilite) avec la légitimité des textes antérieurs et de leur place historique. Le second est celui de la figure de Mahomet : en Égypte dans la première moitié du xxe siècle, Abd el Razeq suggérait une distinction entre le personnage religieux et la figure politique du Prophète. Il n’a pas été suivi. Existe-t-il dans le Coran des potentialités à « réveiller », au même titre qu’il existait dans la Bible des passages qui furent l’objet de réinterprétations tardives ? Des libéraux du xviie siècle comme Locke ont pu relire les Écritures en y soulignant l’opposition âme/corps, Dieu/César, salut/santé, et expliquer qu’elles étaient plus conformes à l’Évangile que ne l’était la gestion de ces questions par l’Église catholique.

Olivier Roy – Le rapport aux Écritures devient plus fervent quand la théologie s’effondre et quand la philosophie et la culture s’effacent pour laisser place à la sacralisation du texte. Ce phénomène n’est pas le seul fait de l’islam sunnite, mais aussi du protestantisme, alors que le catholicisme et le chiisme résistent aux interprétations littéralistes. Le chiisme semble fournir un contre-exemple à cette dérive scripturaliste. On voit comment la présence d’un clergé légitime et incontesté dans le chiisme a toujours favorisé la philosophie, la poésie, la littérature qui sont toujours restées présentes, y compris à l’heure actuelle en Iran. Sur le plan culturel et philosophique, il existe en Iran un espace culturel et intellectuel beaucoup plus grand qu’en Égypte par exemple, alors que l’Égypte est censée être plus libérale et plus laïque. L’islam chiite, couplé à une cléricalisation souple et à une situation de minorité, a fait qu’une ouverture logique apparaît bien qu’elle soit absente du sunnisme actuel.

Sur le plan du texte, les trois Écritures sont bien évidemment différentes. L’Évangile change la signification de l’Ancien Testament. Le texte coranique est plus homogène que celui de la Bible et du Nouveau Testament. L’unité de temps, de lieu et de personne du Coran tranche avec toute la dimension historique et humanisée qui est présente dans la Bible. Mais ce qui est plus important, c’est de montrer que, tout au long de l’histoire, les textes religieux ont été des réservoirs à paradigmes réactualisés, à tel ou tel moment, pour des raisons complexes. Rien n’a jamais empêché l’Église et certains évangélistes de trouver des métaphores guerrières dans leur utilisation des textes bibliques, y compris du Nouveau Testament. De même, il y a toujours eu des gens pour donner du Coran une lecture spiritualiste, philosophique, poétique. On peut s’interroger pourquoi ce sont aujourd’hui des interprétations de type fondamentaliste qui l’emportent. Mon explication réside encore une fois dans la déculturation et l’individualisation. Mais d’autres potentialités de lecture demeurent également présentes.

Où en sommes-nous de la représentation de l’islam en France ? La création du Cfcm et de l’Uoif montre la volonté de l’État d’institutionnaliser l’islam, mais ces organisations ne sont-elles pas aussi des viviers de mobilisation ?

Olivier Roy – On retrouve là l’approche bonaparatiste de l’État français qui se choisit des interlocuteurs en fonction d’un certain nombre d’objectifs, dont le premier est les relations internationales. Mais on voit aussi le « syndrome Cgt », où l’État cherche à constituer une organisation pour assurer l’ordre dans les rangs et trouver un chef qui soit capable ensuite de museler la base. L’État a soutenu l’Uoif pour la même raison qu’il a toujours été opposé à la pluralité syndicale dans les entreprises. Quant au Cfcm, on en a fait un enjeu de politique internationale et de contrôle politique au lieu d’en faire un espace d’islam à la française, ce qui constitue une entorse à l’esprit de la laïcité. Or il me paraît légitime qu’il y ait une instance représentative des mosquées de France qui soit consacrée exclusivement aux questions de pratique du culte, comme le sont le Consistoire, la Fédération protestante ou l’Assemblée des évêques.

Mais qui décide de l’existence des mosquées aujourd’hui ?

Olivier Roy – Ce n’est pas un problème majeur, on peut imaginer un système autodéclaratif, demander aux musulmans de se mettre d’accord au niveau de l’arrondissement selon la loi des associations cultuelles de 1905. Il faudrait cesser avec cette obsession française de la centralisation à une seule tête. Il existe des églises protestantes en France qui n’ont jamais voulu entrer dans la Fédération protestante. Cela ne les rend pas illégales pour autant, car on reste dans un système de liberté. Pourquoi n’existerait-il pas des associations religieuses musulmanes ?

Michel Marian –On peut en effet envisager aujourd’hui la création d’un conseil représentatif des mosquées de France. Je pense toutefois qu’il a été nécessaire à un certain moment, dans des conditions de tension, de créer l’Uoif pour faire face à des franges radicales. C’était utile à l’époque et il valait sans doute mieux une entité représentative que deux ou trois, pour répondre à des problèmes liés à la religion dans sa pratique quotidienne, de la consommation halal aux carrés musulmans, etc. Qu’il y ait ensuite, au niveau social, une représentation culturelle des musulmans, personne n’est en droit de l’empêcher.

Nous parlons ici du cas de la France, mais les États arabes dans leur forme actuelle ne sont-ils pas un frein à une évolution graduelle de l’islam vers la modernité ?

Michel Marian –Dans cette évolution vers la modernité, la réforme théologique semble dépendre de la démocratisation des pays en question. Or cette démocratisation dépend à son tour de la capacité de ces États et de ces sociétés à reconnaître la diversité en leur sein. Certains de ces États devront peut-être avoir recours à une solution fédéraliste pour sortir des mythologies de prétendue unité qui empêchent toute forme d’évolution. On croit souvent que l’islam croule sous son passé : ce n’est pas le cas, ou du moins ce n’est pas spécifique, chacun à des traditions à gérer. Il souffre au moins autant de l’éternelle répétition d’un geste révolutionnaire d’abolition du passé, juif, chrétien, païen et perse à l’origine, prénational, colonial ou païen aujourd’hui : la haine est allée au passé perse du chah, à l’évocation des divinités arabes dans les Versets sataniques, aux bouddhas de Bamyan, au rappel du génocide arménien par Hrant Dink. Ce qui fait peur aujourd’hui, ce n’est pas seulement la réversibilité des progrès dans toute l’aire islamique, c’est le sens de cette régression, vers une table rase.

Olivier Roy – Il ne peut en effet y avoir de réforme théologique sans démocratie, sans liberté de pensée. Or les États arabes, qui se prétendent laïcs et anti-islamistes, favorisent un islam conservateur, réactionnaire et anti-occidental. La politique occidentale qui consiste à soutenir à bout de bras des dictatures sous prétexte qu’elles sont « laïques » et mettraient un frein aux aspirations islamistes est une illusion. Ces mêmes États encouragent particulièrement les formes identitaires d’un islam conservateur et anti-occidental à des fins d’instrumentalisation. C’est vrai de l’Algérie, de la Syrie, de l’Égypte. Or, dans ces États, les islamistes tolérés parviennent à mettre la pression sur les institutions laïques, sur les tribunaux notamment, pour qu’ils appliquent la charia. L’Égypte leur a cédé du terrain en acceptant le principe de la hisba, à savoir le droit d’utiliser la charia comme recours juridique sur des questions de statut personnel, en dehors du droit positif. On voit là la dérive d’un système de droit positif vers un système chariatique qui menace tout simplement l’État. Le Maroc fournit aujourd’hui un contre-exemple où, malgré la référence à la charia dans les éléments du statut personnel et du droit, un compromis plus moderniste entre le politique et le religieux s’opère. C’est pourquoi, dans ces questions de réformes théologiques et de démocratisation, l’évolution de l’islam d’Occident reste une chance pour l’évolution de l’islam en général.

  • 1.

    Voir Alexis de Tocqueville, Notes sur le Coran et autres textes sur les religions. Présentation et notes de Jean-Louis Benoît, Paris, Bayard, 2007.

  • 2.

    Elie Barnavi, les Religions meurtrières, Paris, Flammarion, 2006.

Michel Marian

Philosophe de formation, il travaille dans le domaine des politiques scientifiques et de recherche. Michel Marian publie régulièrement notes et articles sur la politique française dans Esprit. Il s’intéresse également à l’histoire et à la culture arméniennes, tout comme aux questions de reconnaissance du génocide arménien.…

Olivier Roy

Philosophe, politologue, spécialiste de l'islam politique.   Après avoir travaillé sur la guerre d'Afghanistan en ayant notamment fait plusieurs séjours dans le pays auprès des Moudjahidines, Olivier Roy se concentre sur l'étude des mouvements politiques islamistes, d'abord en Asie centrale, puis au Moyen-Orient, pour ensuite développer une approche globale des questions de l'islam contemporain.…

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