2012, élection de conquête ou de stabilisation ?
Les déficits démocratiques liés à l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct (déséquilibres institutionnels, dépendance des députés, excès de la personnalisation…) déplacent la confrontation en amont, par le processus des primaires. Mais cette procédure ne dit rien du contenu de la campagne, qui peut balancer entre un projet conquérant et une attente de réassurance des électeurs.
Depuis 1965, avec la désignation du chef de l’État au suffrage universel pour la première fois depuis l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte, chaque campagne présidentielle s’annonce comme une fête démocratique. Mais aussi, au moins depuis 2002, comme un risque de régression.
Ce n’est pas la dérive vers le césarisme, bien diagnostiquée et largement dénoncée dès les origines de la Ve République, qui inquiète aujourd’hui. Un demi-siècle de régime assez paisible, mai 68 compris, et l’appropriation à son profit du principe de la révision de 1962 par son premier contempteur de l’époque, François Mitterrand, ont écarté ce spectre. C’est moins désormais le pouvoir arbitraire du prince qui est redouté, que le choix arbitraire du candidat, moins un défaut intrinsèque du régime qu’un grave biais dans la procédure de sélection, à mesure que semble s’accroître la distance entre la personnalité du postulant et le programme du parti ou de l’alliance qui le soutient.
Du retour des partis à l’adoubement par les sondages
On peut penser que le germe de cette distance est introduit, et même légitimé, par l’idée gaulliste d’une présidence au-dessus des partis, certes appuyée sur une majorité parlementaire, mais fondée sur un lien direct, une double relation même, du président avec la nation de toujours et le peuple actuel. Les premiers temps du nouveau régime avaient pourtant démenti ce pronostic. Après la disparition de la personnalité hors normes de son fondateur, la Ve République a plutôt été entraînée, progressivement, dans une dynamique de reprise en main par les partis, ou au moins de leur capacité à occuper à nouveau une place centrale. À gauche bien sûr, où la construction du PS et de l’Union de la gauche a été nécessaire à la victoire de Mitterrand. À droite aussi, quoique plus lentement. Pompidou, certes, n’avait pas des rapports de tout repos avec le parti gaulliste, et Giscard s’est imposé face aux mêmes gaullistes divisés. Mais, à partir de 1976, dès la sortie des gaullistes du cœur du pouvoir, il s’est heurté au mur d’un Rpr construit autour de Chirac. Ce tournant a été confirmé en 1995, quand Chirac, à nouveau, s’est imposé contre Balladur grâce au contrôle du parti. Sarkozy a réédité l’opération en 2007, après avoir préventivement ravi la nouvelle Ump aux chiraquiens.
Pourtant ce qui, sur le moment, se présentait comme l’application d’une leçon chiraquienne, apparaît aujourd’hui surtout comme le signe d’un changement des mentalités : la victoire de Sarkozy dans l’Ump était aussi et peut-être surtout la résultante de son ascendant médiatique et « sondagier », comme ce fut le cas l’année suivante pour Royal au PS. L’élection de 2007 a en effet cristallisé l’écart des deux principaux candidats aux idées de leur parti (et, dans le cas de Royal, au parti lui-même). Cette mutation n’est pas seulement le retour aux origines de la Constitution, mais la conséquence des deux importants changements institutionnels intervenus en 2000 et 2001 : le quinquennat (qui renforce l’idée d’un mandat personnel du président) et surtout l’inversion du calendrier qui met les législatives dans la dépendance étroite de la présidentielle, et donc du candidat.
La droite s’est bien adaptée à ces changements pourtant venus du centre et de la gauche (Giscard, Bayrou, Jospin), sans doute du fait qu’ils radicalisaient l’inspiration gaulliste. La gauche, moins. En son sein, une sensibilité, alertée par les défaites successives, a brandi l’étendard d’un passage à la VIe République « primo-ministérielle » (un euphémisme pour « parlementaire »). Mais cette audace a été douchée par le très fort taux de participation à la présidentielle de 2007, qui a renforcé les tenants du « réalisme » présidentialiste. L’équilibre entre les deux tendances a produit une impasse1 : l’invocation de la VIe République n’est pas effacée, mais elle est devenue rituelle. À preuve : l’un de ses porte-parole les plus en vue, Arnaud Montebourg, s’est engagé en faveur de la mise en place de primaires, décidée au congrès de Reims de 2008 et qui paraît, au nom d’arguments démocratiques, sceller le tournant du parti vers la présidentialisation, sans le dire.
Des primaires qui scellent la personnalisation
Décidées pour leur capacité mobilisatrice observée dans l’élection d’Obama et leur vertu thérapeutique par rapport aux fraudes qui émaillèrent l’avant et l’après congrès de Reims, les primaires socialistes entrent dans un calendrier où elles suivent de plusieurs mois l’adoption du projet. Ce décalage n’est pas seulement circonstanciel, dû au souci de ménager le calendrier personnel du favori des sondages, Dominique Strauss-Kahn, mais nécessaire puisque les deux votes ne vont pas émaner des mêmes corps électoraux : militants socialistes, comme il se doit, pour le projet, sympathisants de gauche pour le candidat.
Voilà pourquoi les primaires sont devenues une machine à tuer le projet, selon la lecture d’Alain Duhamel2. Un projet bouclé en mai ne pourra que servir de « cible » aux différents candidats pour faire valoir leur originalité, par addition, ou leur courage, par soustraction. Ses promoteurs, autour de Martine Aubry, n’en font bien sûr pas la même analyse, mais ils divergent aussi entre eux. Un antistrauss-kahnien comme Benoît Hamon défend l’idée d’un projet chargé en ambitions, voire en utopies, qui oblige le plus possible les candidats et sert de pierre de touche pour départager les grands candidats, alors qu’un néostrauss-kahnien comme Vincent Peillon3 voit dans le futur projet un socle commun au pacte Aubry-Strauss-Kahn, qui contraindra les autres prétendants à manifester de vraies différences pour justifier d’une candidature nécessairement minoritaire, tandis que les deux grands se mettront d’accord sur un autre critère, celui des chances personnelles de le mener à la victoire. Il aurait mieux valu, pour Alain Duhamel, choisir d’abord le candidat, et ensuite discuter du projet sous la guidance de l’élu. Solution en fait impossible, car elle reviendrait, après avoir fait sortir le candidat du seul cercle socialiste, pour le doter précisément d’un ascendant sur les autres candidats de gauche, à l’y faire rentrer, au risque d’aiguiser le mécontentement des alliés. Les plus importants de ces alliés, Europe écologie-Les Verts auront entre-temps tenu leurs propres primaires, qui tendront forcément à éloigner encore le candidat socialiste du projet de son parti.
« Fausse bonne idée » donc que les primaires et malaise chez les socialistes devant cette contagion de la dynamique présidentialiste qui conduit le projet collectif à n’être qu’un rituel obligé, ou le jouet d’entrechats tactiques, alors que le dialogue du candidat avec le peuple se tissera sur tout autre chose.
Un pacte démocratique qui oublie les partis
Un pan entier du pacte démocratique disparaît dans cette dérive des continents qui éloigne le projet du candidat. La frustration qui s’ensuit est plus fortement ressentie dans la gauche, qui s’identifie à un volontarisme collectif, et a fait de ses programmes, depuis au moins le programme de Belleville du candidat Gambetta en 18694, des moments clés de son histoire, même si leur destin a été le plus souvent celui de la déception ou de la trahison, à l’exception sans doute de celui de la gauche plurielle en 1997, accompli mais trop court pour rendre possible un second souffle. À défaut de programme, qu’au moins le projet du candidat soit le résultat d’un débat entre des lignes politiques ! Dans ce regret souvent exprimé se niche la nostalgie de la période Mitterrand-Rocard, où, au terme d’une confrontation publique et transparente, aussi bien le candidat que le projet et l’alliance reflétaient le rapport de force qu’elle avait tranché et pouvaient faire l’objet d’une présentation cohérente devant l’électorat.
Mais cette référence est trompeuse, car, moins qu’un modèle, elle a constitué plutôt une parenthèse entre le double langage mollétiste de la Sfio et le retour, dès le congrès de Rennes de 1989, des ambitions personnelles sur fond de convergence des lignes. Entre ces deux époques, le moment du sérieux du programme tenait exclusivement à la question de l’époque : quelle était la meilleure stratégie pour faire glisser la gauche du PC vers le PS ? Aucune interrogation de cette ampleur ne figure dans l’actualité, sauf aux marges du PS, étant donné la faiblesse de la gauche radicale comme du centre et l’arrimage à gauche des écologistes. Même si l’on doit prévoir que la question des alliances prendra de l’importance dans le cours de la campagne, et que des négociations publiques auront lieu, au-delà des tractations sur les sièges, jamais le programme ne retrouvera la charge symbolique qu’il pouvait avoir au temps où l’union était un combat entre le PS et le PC.
Un dessaisissement, fruit de l’héritage révolutionnaire
Malgré les excès dérisoires d’une personnalisation qui verse dans la « peoplisation » (quand les messages du candidat muet Dominique Strauss-Kahn sont délivrés par son épouse, Anne Sinclair), l’évolution française peut apparaître comme une banalisation : leadership de plus en plus incarné d’un côté, projet en trompe-l’œil et programme de gestion réservé à l’élaboration des think tanks de l’autre (à droite réunion des think tanks sous la houlette de J.-F. Copé, à gauche rôle de Terra Nova dans la décision des primaires et propositions de Thomas Piketty pour la réforme fiscale). Une telle généralisation est pourtant lénifiante. Nulle part les militants ne sont aussi maltraités qu’en France. En Grande-Bretagne, en Allemagne, en Espagne, ils choisissent le chef du parti qui concourra pour le poste de Premier ministre, aux États-Unis même ils peuvent s’investir dans des primaires qui durent six mois. En France, les primaires pour tous ceux qui veulent – est-ce un progrès par rapport aux cartes à vingt euros de 2006 ? – les diluent dans un peuple de gauche et, réduites à trois mois dont la moitié de vacances d’été, les cantonnent au rôle de parieurs, sur des candidats dont une partie au moins joue avec l’idée qu’un pacte au sommet réduira ce premier vote à une chambre d’enregistrement. Entre conciliabules au sommet et désirs de tickets pour bâtir une « offre » qui ratisse plus large (Hulot-Joly, Morin-Borloo), les primaires à la française vont-elles produire autre chose que le dessaisissement des partis par la démocratie d’opinion ? C’est ici que se tend le dernier piège de ces primaires, dont l’organisation, forcément moins universelle que celle de l’élection elle-même, livre à la droite l’argument qu’elles sont biaisées en faveur de la France urbaine, alias des bobos.
Après les militants, ce sont les partis qui seront bafoués puisqu’il semble désormais entendu qu’un candidat doit savoir piétiner son parti pour pouvoir prétendre à sa mutation présidentielle. Bien entendu, dans le monde réel, militants et partis retrouvent leur compte dans des responsabilités locales de plus en plus étendues mais, sur la scène nationale, ils sont victimisés.
C’est aujourd’hui en effet que culmine le poison propre à la Ve République. La déconnexion entre l’aptitude à gouverner, à gérer du collectif et la capacité à être candidat, à incarner un changement, dans la continuité (Giscard en 1974), sans continuité (Mitterrand en 1981), la fin des fractures (Chirac en 1995), la rupture (Sarkozy en 2007). Nulle part, sauf en Italie, la prime à la capacité de conquête, et donc à la démagogie ou au moins à l’histrionisme, n’est aussi forte. Dans peu de pays le rejet qui suit n’est aussi fort, et ne diffuse aussi largement la méfiance vis-à-vis des représentants. Comme si le candidat-président brillait de tous les mirages de la démocratie directe, pour ensuite porter tous les maux de la démocratie représentative. Ce mal vient de plus loin que des institutions actuelles et de l’effet grisant qu’elles exercent sur les premiers rôles, il a à voir avec la tradition révolutionnaire du pays. L’élection reine est celle qui donne un jour la royauté à chaque citoyen. On en a eu un succédané dans le juridisme des « nonistes » du référendum sur la Constitution européenne de 2005. Le vainqueur ou le possible vainqueur est celui qui doit bousculer les choses, les gens, les autres et les siens.
Les sorties impossibles
Devant cette pente française, on peut se retirer dans une forme de cynisme, et se dire que, derrière les gesticulations de la scène, les décisions qui engagent l’avenir, jadis prises par une administration adossée à quelques certitudes transpartisanes sur la modernisation par l’État, seront désormais préparées par des think tanks, plus branchés que l’électeur moyen sur le long terme, le caractère global des principaux problèmes (environnement, dette, régulation) et convergeant vers le centre. Et quant aux choix quotidiens, les échelons locaux y suffisent de plus en plus, comme en témoigne depuis plus d’un an l’exemple belge.
On peut aussi se rebeller contre cette résignation à une forme d’oligarchie et vouloir en finir avec la double nature du chef d’État-chef de campagne pour redonner au contrat avec le peuple la complexité du temps long, dans lequel s’inscrivent finalement mieux les régimes parlementaires primoministérialisés qui nous entourent, contrairement à ce que continue à distiller la vulgate gaulliste. Mais comment retirer ce pouvoir au citoyen, une fois qu’on le lui a concédé ? Il existe deux méthodes. Élire un candidat « sixiémiste », ou se mettre d’accord entre les deux grands partis pour présenter au suffrage universel non le chef du moment mais un vétéran reconnu pour sa sagesse (glissement de l’élection vers une présidence à la portugaise). Il est assez clair que l’heure n’est pas venue de ces évolutions.
La voie interne : l’élection de réassurance
Il est peut-être erroné d’extrapoler la tendance de la dernière élection. Après tout, la Ve République a déjà démontré qu’elle pouvait secréter des antidotes à ses propres excès. Une autre lecture de son histoire révèle que les élections de conquête (1974, 1981, 1995, 2007) se sont intercalées assez régulièrement entre des élections de réassurance (1969, 1988, 2002). Ce privilège du recentrage est revenu, dans le cas de Pompidou, à un Premier ministre écarté pour avoir éclipsé son mentor dans la crise, et, dans les deux derniers cas, au président en place, humanisé par l’épreuve de la cohabitation et devenu rassembleur.
Or, une telle mue paraît très difficile pour Nicolas Sarkozy. Sa personnalité l’entraîne toujours du côté du clivage plutôt que du consensus (du côté de Buisson plutôt que de Giacometti, ses deux conseillers ès opinions) malgré ses efforts pour prendre de la hauteur. Et le quinquennat l’a privé de la chance paradoxale de la cohabitation. Si donc cette demande de réassurance s’affirme dans la précampagne de 2011, il est possible que d’autres candidats soient mieux placés que ceux qui occupent actuellement le devant de la scène. À droite Fillon, provincial, discret, non dénué d’autorité, attentif à se démarquer des excès sécuritaires comme à envoyer des signes à ce qu’il reste d’électorat gaulliste (le dernier en date étant la charge contre le choc des civilisations délivré… en Arabie Saoudite), pourrait prétendre à ce rôle. Sauf si son image sortait durablement écornée de ses vacances de Noël égyptiennes. En ce cas, Juppé, qui a connu aussi des épreuves, et s’est montré dans la dernière période soucieux de servir son camp, au point de voler au secours de ses collègues en difficulté, plutôt que de parier sur la défaite et en même temps d’afficher sa relation constructive avec Michel Rocard, pourrait prendre le relais.
À gauche François Hollande est celui qui a le plus clairement thématisé la sortie du sarkozysme comme le « besoin de réconciliation et de paix » porté par « un candidat normal ». Sa culture nouvelle de la « gravité » et la remise de son destin entre les mains des électeurs corréziens des cantonales de mars vont aussi dans ce sens. Le pari est osé, face à un Dominique Strauss-Kahn qui le surclasse même dans son point fort, la compétence économique, et à une Martine Aubry qui peut s’appuyer sur une légitimité plus grande dans l’ensemble des gauches. Il nécessite de faire passer deux messages : un message de prudence par rapport au surinvestissement dans un homme providentiel et un message de reconquête démocratique des primaires.
- 1.
Voir Gérald Grumberg dans le site Télos.
- 2.
Alain Duhamel, « Parti socialiste : le piège des primaires », Libération, 27 janvier 2011.
- 3.
« Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn sont sur la même ligne », Le Monde, 13 février 2011.
- 4.
Cité dans l’article « Programme » de Pascal Perrineau et Dominique Reynié (sous la dir. de), Dictionnaire du vote, Paris, Puf, 2001.