À droite, une défaite qui se prolonge
Si la lente mais régulière remontée de François Hollande dans l’opinion, consécutive à sa conférence de presse de mai, se confirme à l’été, jusqu’à l’entrée en scène de la réforme des retraites, la droite devra d’abord s’en prendre à elle-même d’une si belle occasion manquée, où réalisme économique et contestation sociétale auraient dû gonfler ses voiles. Elle a bien sûr bénéficié de la déception à l’égard du gouvernement, en gagnant sept législatives partielles, mais sans convaincre qu’elle progresse comme force d’alternance.
Faire la trêve, pas la paix
Le décalage entre les promesses de campagne de François Hollande, pourtant modérées, et une spirale économique dépressive d’une ampleur inattendue, le retard du pouvoir à réagir, sa réorientation graduelle vers le primat donné à la compétitivité, sa gêne bientôt affichée par rapport à toute augmentation de la fiscalité, avaient redonné à la droite un ascendant idéologique en matière économique et sociale. À ce premier atout économique s’en est ajouté un second, sociétal : la divine surprise de la mobilisation massive et prolongée contre le « mariage pour tous » aurait pu ajouter une force puisée dans le ressourcement à des valeurs plus centrales que celles invoquées ordinairement par la droite de la droite. Las, la visibilité de groupuscules d’extrême droite dans certaines manifestations a tétanisé une partie des leaders de l’Ump quand l’autre courait à la récupération, empêchant le parti de tenir un discours alternatif audible sur le seul sujet qui ait enflammé les passions depuis l’élection de Hollande.
Cette impuissance est révélatrice du degré auquel la guerre des chefs a abîmé l’Ump. Qu’une défaite suivie d’un retrait du leader fasse émerger des ambitions est chose naturelle : le PS a connu ces temps difficiles après la défaite de Lionel Jospin en 2002. Mais pour l’Ump en 2012, la montée des rivalités aux extrêmes est allée trop vite. Par une ironie du sort, alors que le pouvoir socialiste opérait lentement sa réorientation politique, la droite s’est précipitée dans la division. Les deux premiers prétendants ont durablement dégradé leur image : Copé surtout, convaincu de fraude, de bluff, d’absence de scrupules, mais Fillon aussi, qui a révélé son irrésolution, voire sa naïveté en renonçant successivement à concourir pour la mairie de Paris, puis pour la présidence de l’Ump, à partir du moment où il a obtenu le principe d’une primaire pour 2017. La trêve conclue par la mise en place d’une direction collégiale, puis par l’accord pour ne pas revoter avant les municipales, est d’une inefficacité patente : après avoir été l’objet de convoitises sans frein, la direction de l’Ump est comme désertée, chaque leader cultivant d’abord son club, et la question à poser aux militants pour reporter le « revote » est à nouveau âprement débattue entre une formulation de simple constat et une version qui légitime la victoire de Copé. La mésentente au sommet, ou plutôt la disparition du sommet, a deux effets. D’une part, elle empêche les arbitrages et rend opaques les rapports de force entre la « droite forte », sortie en tête des courants lors du vote de novembre, qui souligne les convergences avec le FN, et les centristes, autour de Jean-Pierre Raffarin, qui a fini par rapprocher Fillon et Copé. D’autre part, elle encourage les affirmations personnelles, de Xavier Bertrand à Bruno Le Maire en passant par Nathalie Kosciusko-Morizet ou Laurent Wauquiez.
Le retour du chef ?
Elle pave surtout la route à un retour de plus en plus voyant de Nicolas Sarkozy. L’échec de celui-ci comme faiseur de paix entre Fillon et Copé lui a plutôt réussi. Deux facteurs de fond jouaient en sa faveur : la relative étroitesse de sa défaite par rapport aux sondages de la campagne et sa personnalité, qui suscite autant de fascination que de rejet et profite d’être l’exact opposé de celle de Hollande. Sa préoccupation immédiate est d’empêcher Fillon de devenir le candidat naturel et de censurer les prises de distance de ce dernier avec son héritage. Son objectif suivant est apparemment de tirer les conséquences d’une mauvaise performance de l’Ump face au FN aux européennes de 2014, mais il pourrait être tenté par une stratégie plus offensive, dont la multiplication récente de ses voyages donne un indice : se présenter lui-même comme tête de liste dans la circonscription francilienne du scrutin européen, voire comme candidat du Parti populaire européen face au socialiste allemand Martin Schulz à la présidence de la Commission.
Plusieurs éléments de contexte favoriseraient une telle accélération. D’abord, le souci pour Sarkozy de faire contrepoids, par l’onction électorale, à la remontée des affaires qui concernent ses proches – Guéant, Lagarde, Tapie – ou lui-même. Ensuite, la nature du scrutin européen, qui rendra l’Ump plus libre de lâcher ses coups face au FN que ne le sera le PS par rapport à sa gauche. Pari risqué, mais dont l’enjeu serait de démontrer que l’ancien président a retrouvé sa botte de 2007, qui lui avait permis de réduire le score de Le Pen. Enfin, la proximité de ce scrutin avec les municipales de mars 2014, qui pourraient voir émerger une nouvelle hiérarchie des forces au sein de la droite, et des figures concurrentes, au premier rang desquelles N. Kosciusko-Morizet, si elle gagnait Paris. Une aussi spectaculaire rentrée en scène de Sarkozy aurait sans doute pour effet de remobiliser la gauche, et de donner aux deux partis de gouvernement un contre-feu dans une élection proportionnelle qui leur est en principe peu favorable.
La période qui s’annonce, confirmation des choix de réforme du gouvernement et retombée des passions sociétales, offrira moins de prises évidentes à la droite et, plus que le match Copé-Fillon, c’est le choix entre la nostalgie de Sarkozy et le renouvellement évoqué par Nathalie Kosciusko-Morizet ou d’autres, comme Le Maire ou Apparu, qui se présentera à elle. Mais on ne peut écarter une hypothèse inverse, par extrapolation de l’élimination socialiste à la législative de Villeneuve-sur-Lot : que la morosité reprenne le dessus avec la multiplication de réformes sévères et l’absence de résultats rapides, et que les deux élections de 2014 se transforment en déroute pour le PS. Face à une érosion annoncée de sa majorité, François Hollande pourra-t-il s’appuyer sur ses prérogatives présidentielles pour sauver une chance de réélection ?