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Bilan des élections : jusqu'ici, tout va bien…

mai 2015

#Divers

Les élections départementales de mars 2015 ont confirmé le principal enseignement des élections municipales et européennes de 2014 : le Front national se situe régulièrement au même niveau de votes que les deux grandes forces de gouvernement, Ump et PS. Cette situation est généralement décrite comme une tripartition plutôt que comme un tripartisme, dans la mesure où toute alliance est explicitement exclue entre ces partis. Elle signifie que le parti d’extrême droite a franchi un palier, qui est le second de son histoire.

Sa première phase de croissance s’était réalisée dans la période où les différences s’étaient estompées entre les deux partis de droite sur la question de la souveraineté nationale et de l’Europe, au profit de la ligne de l’Udf. Plus généralement, la disparition d’un positionnement autoritaire représenté par le Rpr avait libéré un espace à droite pour le remplacement du gaullisme par un nationalisme xénophobe, animé par les ennemis du Général, ceux de 1940, mais surtout ceux de la guerre d’Algérie. La seconde phase, incarnée par Marine Le Pen, a anticipé l’évolution des socialistes qui, tout en conservant leur libéralisme sociétal, abandonnaient leur étatisme économique. L’espace ainsi libéré a été occupé par le programme, ou du moins le discours, de protection sociale, et plus seulement nationale, du nouveau FN. Tel est aujourd’hui le fond de cette tripartition : un parti doublement « illibéral », sur les valeurs et sur l’économie, pour reprendre la formule de Daniel Cohen, face à deux partis économiquement libéraux (même si le PS ne l’assume pas entièrement), opposés entre eux sur le plan des valeurs.

La tripartition de la vie politique

Cependant, à côté de la confirmation de cette structuration, les élections départementales ont surpris parce qu’elles ont marqué un plafonnement du FN, qui n’a pas retrouvé la première place qu’il avait obtenue aux européennes. Deux explications sont possibles. La première a été avancée par Hervé Le Bras1. Elle est formelle : une situation de tripartition sans alliances profite mécaniquement au parti central, qui, au second tour, capte des voix venues faire barrage aux deux partis des bords. La seconde est plus spécifique : malgré l’entreprise de dédiabolisation menée par Marine Le Pen, une espèce de plafond de verre demeure, un barrage de méfiance ou de honte, dû à la prégnance des origines sulfureuses de son parti. C’est ici que la « rupture » avec son père, annoncée par Marine Le Pen, peut être lourde de conséquences. Le choix des motifs de rupture, la Shoah et le pétainisme, est certes dû à la malignité du père, qui a cru bon de s’engouffrer dans la déception produite par le résultat des départementales. Mais la forte réaction de sa fille pourrait lui permettre de renverser la « porosité » des électorats en sa faveur, si une partie de ceux-ci ne croyait plus à la simple mise en scène familiale, dénoncée par les autres partis.

La tripartition n’est en effet ni étanche ni stable. Il existe une proximité croissante entre les électorats de droite et d’extrême droite, sans que l’on puisse dire avec certitude s’il s’agit d’un effet durable de la dédiabolisation ou d’un effet conjoncturel produit par la présence de la gauche au pouvoir. Si le FN a progressé (quoique moins qu’il ne l’espérait) dans ses deux fiefs du Sud-Est et du Nord-Est, il a aussi avancé dans l’Ouest, aux confins de la Bretagne, du Maine, de l’Anjou. Globalement, dans ce second tour, le FN a bénéficié de meilleurs reports de l’Ump que lors d’élections précédentes, mais beaucoup moins que l’Ump n’a bénéficié de ceux du FN. L’enjeu immédiat pour lui sera donc, au second tour des régionales de décembre 2015, de renverser ces mauvais reports pour contraindre la droite à choisir entre la perte de régions et des alliances avec l’extrême droite.

La victoire de Nicolas Sarkozy

À ce jour pourtant, le grand vainqueur des départementales est Nicolas Sarkozy. En chiffres d’abord, puisque l’Ump, alliée à l’Udi et au Modem, a recueilli le plus de voix et remporté les deux tiers des départements. En symboles ensuite, puisqu’elle a fait tomber le Nord, les Côtes-d’Armor, l’Allier, la Corrèze et les Bouches-du-Rhône. Mais surtout parce que Nicolas Sarkozy a réussi à faire coexister un discours marqué à droite (en lançant une polémique sur les repas de substitution à l’école et en appuyant le projet d’interdire le voile à l’université) avec une alliance ouverte aux centristes, coupant l’herbe sous le pied de Juppé.

Après un début de retour raté, où furent moqués son incapacité à trancher face aux tenants de la Manif pour tous et son style suranné, Nicolas Sarkozy a retrouvé la maîtrise de son expression, et surtout de l’orientation et du calendrier de son parti. Un plan complet de réorganisation démocratique et de changement de nom du parti, suivi de débats sur les valeurs puis sur le programme, une appropriation des primaires ouvertes devraient lui permettre d’enserrer progressivement ses rivaux dans l’évidence de sa candidature.

Les centristes, attirés par la perspective de présidences de régions, n’ont déjà plus rien à lui refuser, et notamment une figuration dans la primaire qui réduirait l’espace de Juppé. Il ne restera à celui-ci qu’à tabler sur les qualités personnelles de l’homme d’État, coincé entre un ex-président qui incarnera l’esprit de reconquête des « Républicains », futur nom de l’Ump, et un candidat socialiste qui n’aura pas changé de ligne.

Au PS, les illusions de l’unité

Car, et ce n’est pas le moindre paradoxe de la période, la candidature de François Hollande à sa propre succession est presque assurée. Le PS a pourtant été décrit comme le « maillon faible » de la tripartition. Son échec électoral, venant après ceux de l’année dernière, est cinglant. Il ne domine plus que dans un grand Sud-Ouest (jusqu’à Clermont-Ferrand) et une partie de la Bretagne. Au-delà, les départements qu’il a sauvés ne dépassent pas la demi-douzaine.

Mais, miracle de la dialectique, l’approche des échéances décisives, la probabilité d’y retrouver Sarkozy, la tenue dans les urnes légèrement moins désastreuse que dans les sondages, l’espoir tenace d’un mieux économique et les 60 % de sondés souhaitant le maintien de Manuel Valls ont produit un regain d’unité. Deux signes en ont témoigné : la volonté de retour au gouvernement de quelques leaders écologistes et le ralliement de Martine Aubry à la motion de Jean-Christophe Cambadélis pour le prochain congrès socialiste de Poitiers.

Le maintien de Valls à Matignon s’est accompagné de quelques aménagements qui ne remettent pas en cause la ligne du gouvernement mais envoient des signaux de gauche : l’évaluation du pacte de responsabilité sous condition d’utilisation plus ciblée des 15 milliards restants et la mise en place d’un compte personnel d’activité. Tout cela devrait diminuer l’attractivité des frondeurs et la capacité de nuisance d’une Cécile Duflot promise au rôle de candidate du Front de gauche. Mais la garantie d’une présence au second tour de la présidentielle est encore loin d’être acquise.

  • 1.

    Hervé Le Bras, « Ce n’est pas la désunion de la gauche qui a causé sa perte », Libération, 1er avril 2015.