Défis et dangers de la progression du Front national


Après une année blanche en 2013, la France connaîtra deux campagnes électorales en 2014, et même trois si l’on ajoute, par souci d’exhaustivité, les sénatoriales d’octobre aux municipales de mars et aux européennes de mai. Ce sont surtout les municipales qui occupent pour l’heure les responsables politiques. Leur préparation a connu un tournant avec la cantonale partielle de Brignoles. La victoire du candidat du Front national, large malgré le front républicain appelé officiellement quoique à contrecœur par les partis de gauche et la participation plus élevée de 10 % au second tour, a en effet changé le prisme de l’élection à venir. Elle a effacé l’interrogation, jusque-là assez technique, de savoir dans quelle mesure, en termes de villes de plus de 30 000 habitants, les divisions de l’Ump l’empêcheraient de profiter de l’impopularité accumulée par le PS après presque deux ans de pouvoir. Elle y a substitué un enjeu politique et presque historique, accessible à tous : jusqu’où la double déconsidération des deux principaux partis de gouvernement donnera-telle au FN un espace de déploiement nouveau, voire de bousculement des équilibres installés depuis maintenant presque trente ans, soit depuis qu’il a dépassé les 10 % en score national aux élections européennes de 1984 ? Entrée dans le « tripartisme », a diagnostiqué Jean-Christophe Cambadélis. Pour l’instant, on en est loin sur le plan de la représentation… peut-être moins en ce qui concerne l’opinion

Un défi plus qu’une aubaine pour les socialistes

Pour la gauche, le Front national est à la fois un défi idéologique et l’espoir, quelquefois déçu, d’une aubaine politique. Le projecteur s’est déplacé, au cours de l’été, des questions d’emploi et de politique économique vers la sécurité et l’immigration. Bien entendu il y a, à l’origine, des événements, d’ampleur différente (les séries de vols avec violences contre les bijoutiers ou la succession de naufrages d’immigrants en Méditerranée). Mais il y a eu aussi la suractivité médiatique et politique de Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, qui dessine, au sein du gouvernement, des lignes de clivage en partie différentes de celles qui portaient sur la politique économique.

Le remplacement de la première querelle par la seconde, quelle que soit l’impression de cacophonie, n’est sans doute pas pour déplaire à François Hollande. Pour trois raisons. La première est que les batailles de Valls avec Cécile Duflot ou Christiane Taubira ne le gênent en rien vis-à-vis de ses partenaires européens pour qui le plus important est le passage de la réforme des retraites. La deuxième est qu’il semble convaincu que, sur sa politique économique, tout échange d’arguments est devenu désormais inutile, et qu’il préfère sortir des « résultats » en forme de bonne surprise au début 2014. La troisième, enfin et surtout, est qu’il tient, avec Valls, la carte qui a cruellement manqué à Jospin en 2002, face à Chirac et Le Pen.

Le souci de faire valoir un tel atout est compréhensible, et d’autant plus dans un contexte où celui-ci a la triple utilité de mieux refléter la préoccupation sécuritaire des socialistes (comme l’a prouvé l’arrivée en tête de Samia Ghali au premier tour de la primaire socialiste marseillaise), de rééquilibrer l’image de la gauche face à la pente laxiste de certains discours sur la prison comme facteur de récidive et d’incarner une ouverture au-delà de la gauche quand le rapprochement de Bayrou avec Borloo sonne le glas d’un élargissement de la majorité. Ce choix présente cependant l’inconvénient de confier à un ministre de l’Intérieur, que son tempérament et sa tactique « sarkozyennes » incitent à avancer à coup de provocations, voire de dérapages sur l’« incapacité de la majorité des Roms » à s’intégrer, une pédagogie du réalisme. Celle-ci est indispensable face au FN, mais elle nécessite à la fois plus de prudence que n’en a montré Valls et plus de précision sur la politique d’immigration et d’asile que le rappel général à la fermeté et à l’humanité formulé par le Premier ministre. La demande de Vincent Peillon de sanctuariser l’école par rapport aux expulsions, finalement retenue par François Hollande dans son arbitrage, va dans ce sens.

Quant au défi idéologique que représente l’extrême droite pour la gauche, il n’est plus simplement cantonné au démenti philosophique à l’amélioration de l’homme, mais déplacé et aggravé par Marine Le Pen quand elle capte le discours d’extrême gauche en définissant le libre-échange comme un darwinisme à l’envers qui permet aux patrons les plus durs de l’emporter sur les autres. Il n’est donc pas sûr que la gauche du PS ne réclame pas, pour y répondre, des résultats sociaux avant les résultats économiques.

Un danger pour l’Ump

Si l’ombre du FN pose un problème de cadrage au PS, elle contraint l’Ump à un grand écart plus dangereux. Le parti de droite a certes profité dans un premier temps de la dénonciation de la pression fiscale et de sa contradiction avec la conversion des socialistes à l’objectif de la compétitivité. Mais il s’est retrouvé assez vite coincé entre deux adversaires à contre-emploi : des socialistes qui dénoncent eux-mêmes le ras-le-bol fiscal, par la bouche de Pierre Moscovici, et un FN qui exprime une demande d’État. De même, sur le plan de la sécurité, il peine, malgré les efforts de Christian Estrosi et Éric Ciotti, à exister entre Valls et Le Pen. Ce déficit d’image vient d’abord de son aspiration dans la guerre interminable de ses chefs. Que la droite ait, dans sa culture, davantage besoin d’un chef que la gauche était communément accepté. Que la victoire soit décernée après fraudes était moins légitime, mais après tout le PS en avait fait autant à son congrès de 2008, non sans conséquences sur les deux protagonistes de la primaire de 2011. Que la sortie de crise de l’élection interne ait été si longue a ajouté une touche de ridicule. Mais François Fillon a porté la désorientation à son comble en changeant brutalement de position au sein du parti, puis en relançant la guerre, cette fois contre Sarkozy.

Au-delà du destin de Fillon lui-même, qui semble s’être brûlé en portant à son paroxysme une inconstance qui n’était jusque-là que tactique, quand il passait du rêve de la mairie de Paris à celui de la présidence de l’Ump et vice versa, c’est, pour l’Ump, le retour d’un choix difficile face au FN. Si certains de ses chefs s’en tiennent à la ligne du barrage et du front républicain, d’autres, Sarkozy, Copé, et depuis peu Fillon, l’enterrent comme principe, mais sans y avoir souvent dérogé dans les cas pratiques. Barrage total (méthode Chirac), droitisation sans alliances (méthode Sarkozy), alliances locales (comme aux régionales de 1998) ? La droite sera sous la double pression de la gauche et du FN pour choisir aux municipales, mais, à quelque chose malheur sera peut-être bon, l’absence de chef désigné à cette date pourrait lui faciliter le pluralisme et les repentirs.

C’est à l’inverse sur une faute irrémédiable de l’Ump que compte le nouveau couple Bayrou-Borloo pour reprendre le leadership à droite en attirant à lui les centristes encore à l’Ump et les chiraquiens. Mais l’horizon d’un match à quatre à la présidentielle est beaucoup plus sombre qu’en 1988 et 1995, du fait du déclin du courant libéral et de l’attractivité bien supérieure de Marine Le Pen comparée à celle de son père. Cette perspective devrait suffire à dissuader les cadres de l’Ump de prendre ce risque et les inciter à rallier celui ou celle qui saura le déjouer ; aujourd’hui encore, à en croire les sondages, il s’agit de Sarkozy.

Si partielle que soit l’élection de Brignoles, dans une circonscription historiquement favorable au FN, la mobilisation importante du second tour confirme que ce parti est le premier à tirer un bénéfice électoral du retour de la gauche au pouvoir. Sa dédiabolisation n’est pas pour autant complète et elle ne pourra l’être tant que des gestes forts de rupture n’auront pas été accomplis par rapport au passé (comme les a effectués Fini en Italie), et plus encore tant que son réflexe de base continuera à être le rejet de l’étranger. En attendant, l’objectif du FN pour les municipales est de multiplier les triangulaires. Sur la base des progrès réalisés depuis la présidentielle, il pourrait en espérer mille dans les villes de plus de neuf mille habitants, qui illustreraient sa puissance d’arbitrage et de nuisance. Mais, pour le moyen terme, sa dirigeante a accru son coefficient personnel d’acceptabilité, en installant, malgré son déficit de candidats à la base, un leadership plus diversifié autour d’elle, qui tranche aussi bien avec les valets d’armes et traîtres en puissance qui entouraient son père qu’avec les querelles d’ego qui traversent le parti de droite et les crocs-en-jambe qui émaillent la vie du gouvernement.

Son second atout est sa nouvelle inventivité tactique : après le refus de l’étiquette d’extrême droite, elle commence à inverser les rôles et moquer la politique de l’émotion de ses adversaires. Au lieu de se précipiter dans les débats d’étiquette qu’elle leur impose, ceux-ci feraient sans doute mieux de répondre à la fois sur le fond, en mettant en cause l’identification au peuple, qu’elle s’attribue en exclusivité, et en avançant des solutions précises pour concrétiser la double exigence de sécurité et de solidarité face à la « misère du monde ».

19 octobre 2013