Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Derniers équilibres politiques avant les décisions difficiles

juillet 2012

#Divers

Après une campagne présidentielle sinon passionnée, du moins caractérisée par l’attention et la participation, les législatives ont été marquées par un affaissement de la mobilisation : sentiment d’overdose, diète médiatique, campagne terne et abstention record.

Un dysfonctionnement institutionnel

De tous les pays démocratiques, la France est sans doute celui où l’élection parlementaire est la plus dévalorisée, du moins depuis dix ans. La cause en est connue : le quinquennat, qui a fait coïncider les durées des mandats présidentiels et parlementaires, et la décision d’inversion qui a fait succéder l’élection parlementaire à l’élection présidentielle. On n’a pas voulu aller jusqu’au bout d’un changement de régime, vers un présidentialisme à l’américaine, où les élections au Congrès ont leur propre signification, qu’elles interviennent le même jour que la présidentielle ou à mi-mandat. En France, elles ont fonctionné, pour la troisième fois, comme de simples élections de validation de la présidentielle, un nombre suffisant d’électeurs de droite ayant considéré qu’ils n’avaient pas à entraver le choix décisif fait quelques semaines plus tôt. Le placement du curseur, entre ampleur de la confirmation et force du contrepoids accordé à l’opposition, devient lui-même presque indifférent. Deux autres traits accentuent cette perte de sens du Parlement. D’abord le resserrement des votes parlementaires autour des principales forces politiques : le PS, l’Ump, voire le FN, ce qui conduit au paradoxe que le moment d’expression du pluralisme est le premier tour de la présidentielle et que l’Assemblée nationale ne comptera dans ses rangs ni Bayrou ni Mélenchon, figures pourtant marquantes de notre vie politique. En outre, les législatives gagnent en localisme ce qu’elles perdent en portée nationale. On constate ainsi un grand nombre de cas où les dissidents locaux ont battu, ou fortement menacé, les « parachutés » nationaux, le concept de parachutage étant d’ailleurs très extensible quand on voit que le transfert de Ségolène Royal des Deux-Sèvres en Charente-Maritime a soulevé contre elle près de 30 % des électeurs de son propre camp, avant même la manœuvre de la droite pour porter son concurrent de gauche à la victoire. Comme si, de la présidentielle aux législatives, un raidissement microterritorial compensait un sentiment de dépossession nationale : après « Le changement, c’est maintenant », « Ici, c’est Falorni ». À ce dysfonctionnement inquiétant du système, l’une des solutions devrait être l’introduction d’une dose sérieuse de proportionnelle. Elle sera la première incitation à une participation électorale digne d’un régime qui est aussi, et quand même, parlementaire. Elle est au programme d’une réforme constitutionnelle prévue à l’automne. Ce serait une erreur de l’oublier, même si à cette époque, d’autres problèmes plus urgents font passer au second plan cette préoccupation institutionnelle. La réflexion engagée par le nouveau pouvoir sur un changement de date des législatives, par exemple pour la placer en même temps que la présidentielle, devrait également être menée à terme.

Une droite qui a tenu sans résoudre son problème stratégique

La défaite de la droite, à l’image de celle de Sarkozy à la présidentielle, est à la fois limitée et sévère. Limitée parce qu’après les 48, 5 % de Sarkozy au second tour, les 220 députés de l’Ump ne sont pas portion négligeable. L’Ump a tenu, elle devient la force d’opposition. Mais en même temps, en ne dépassant pas 35 % au premier tour, dans un scrutin pourtant favorable au bipartisme dominant, elle réalise un score inférieur à tous ceux enregistrés par la droite de gouvernement depuis le début de la Ve République. Ce résultat traduit une impasse historique, issue de deux changements dans ses rapports avec le FN. D’un côté, la porosité accrue entre les électorats de droite et d’extrême droite sur les thèmes identitaires se heurte aux réticences d’une partie de son électorat vis-à-vis non pas des thèmes eux-mêmes, mais de la violence avec laquelle le FN les aborde, et donc aux limites de la dédiabolisation de l’extrême droite qui empêche les principaux leaders de l’Ump, à l’exception de Gérard Longuet, d’envisager une alliance avec elle, tout en marginalisant les derniers adeptes du « front républicain » de l’époque chiraquienne. La défaite de Marine Le Pen confirme l’impossibilité pour le FN de gagner dans un duel, et la publication de sa liste noire a échoué et renforcé ceux qui l’ont déjouée, Nathalie Kosciusko-Morizet ou Xavier Bertrand. De l’autre, depuis que Marine Le Pen a pris la défense de l’État-providence, aux fraudeurs près, et que la souveraineté nationale, au nom de laquelle elle combat l’Europe, inclut l’État social, le clivage programmatique est profond. La « droitisation » des valeurs occulte un autre phénomène, la reprise par le FN des thématiques ou des ambiguïtés néogaullistes vis-à-vis de l’Europe, qui réduit l’Ump à une sorte de super-Udf. Ce n’est donc pas tant une Udf qui manque face au FN, qu’un Rpr. Dans ces conditions, la reconquête du pouvoir sera difficile. Les indications données par les défaites de Morano, Guéant et les leaders de la droite populaire montrent une incapacité de ce courant à regagner au second tour à l’extrême droite ce qu’il a perdu au premier au centre. La ligne du « ni front républicain ni alliance avec le FN » a marqué une évolution, mais surtout permis de gagner du temps avant le débat qui occupera le congrès de novembre. Entre la proximité de Copé à la nouvelle réalité de la droite, sa capacité à garder la droite populaire et la stature de Fillon, son alliance probable avec Juppé, Le Maire et Baroin, pour cliver sur les valeurs de la droite républicaine, les chances sont très partagées.

Hollande entre Merkel et les syndicats

La logique institutionnelle et les contradictions de la droite n’expliquent cependant pas à elles seules un succès massif qui met les socialistes à l’abri d’une pression parlementaire des communistes, mais pas en possession des trois cinquièmes du Congrès, ce qui lui permettrait d’éviter le référendum pour faire passer le droit de vote des immigrés. L’habileté des premiers pas de la présidence Hollande y est aussi pour beaucoup. L’image du premier gouvernement, rajeuni et paritaire, a fait date. Le leitmotiv du comportement « normal » et simple, s’il a vite excité les railleries de la presse, a rencontré une attente forte de l’opinion. La réalisation d’un nombre très limité de mesures concrètes (retour à la retraite à 60 ans pour les carrières commencées entre 18 et 20 ans, allocation de rentrée scolaire, limitation des salaires de l’exécutif et des dirigeants du secteur public) a rassuré les uns sur l’écoute des préoccupations populaires, les autres sur le réalisme économique, tous sur la fermeté du nouveau détenteur du pouvoir. À défaut d’état de grâce, il a su consolider un état de bienveillance, et surtout joué de l’anxiété générale pour reporter après les législatives les choix budgétaires, sociaux et européens.

Ayant tous les pouvoirs, Hollande est désormais confronté à la nécessité de lever le voile sur le chemin qu’il compte emprunter pour redresser le pays sans passer par l’austérité, et pour réorienter l’Europe avant que la pression des marchés ne brise l’euro. Il a, jusqu’ici, évité la confrontation avec les discours de gauche selon lesquels l’affirmation de la volonté politique suffirait à tenir tête aux marchés, et leur critique des effets destructeurs des plans de rigueur chez les autres. La conférence avec les syndicats prévue en juillet ne pourra pas faire l’impasse sur les contours à venir des services publics, ni même la gestion de la fonction publique, avec peut-être des choix douloureux entre salaire et statut. Face à Merkel, il s’est posé depuis son élection en porte-parole des éclopés de l’euro, mais pourra-t-il longtemps, au nom de l’urgence des situations grecque puis espagnole, demain italienne, réclamer l’argent de l’Allemagne en contournant sa demande d’une fédéralisation accrue des politiques, d’une surveillance commune qui va plus loin que celle des déficits courants, et paraît inclure les choix de long terme comme ceux des retraites ? Par rapport à la droite française, la gauche a un avantage, celui d’avoir muselé son extrême. Cette médaille a pourtant un revers – les nonistes sont dans le PS et au gouvernement – qui conduit à des équivoques dont le temps est compté. Un début de traitement original de ce problème apparaît toutefois avec la réception à l’Élysée des trois leaders du Spd. Le risque d’enfermement hexagonal est endigué si la recherche de la solution du différend avec Merkel passe par une alliance et un compromis avec les socialistes d’outre-Rhin, qui fasse peser en retour la famille socialiste européenne dans les choix de la gauche française. Une bonne idée, dans le même sens, pourrait être d’appeler à une conférence sociale européenne.

Michel Marian

Philosophe de formation, il travaille dans le domaine des politiques scientifiques et de recherche. Michel Marian publie régulièrement notes et articles sur la politique française dans Esprit. Il s’intéresse également à l’histoire et à la culture arméniennes, tout comme aux questions de reconnaissance du génocide arménien.…

Dans le même numéro

Les mirages de l’excellence

Les stratégies d'excellence : un risque pour l'université ?

Sciences humaines et sciences exactes : les déséquilibres de l'évaluation

Les revues, l'évaluation et l'espace public intellectuel