En vue des manœuvres d’automne
Le second semestre 2008 sera dominé par la présidence française de l’Union européenne et la tenue du congrès de Reims qui élira un nouveau premier secrétaire du parti socialiste. La simultanéité des deux événements est de pur hasard, mais leur coïncidence produit des interactions. D’une part, les contraintes diplomatiques repoussent à 2009 la scansion du quinquennat que représenterait la nomination d’un nouveau Premier ministre et, de ce fait, déplacent les projecteurs sur la compétition socialiste. De l’autre, cette compétition empêchera les socialistes de présenter une critique cohérente de la présidence française, qui leur offrira plutôt de multiples occasions de se démarquer les uns des autres.
Une telle conjoncture pourrait donc profiter à François Bayrou. Sa contestation de la présidence française, qui visera à construire une « présidence fantôme », portera plus fort que celle des leaders socialistes. D’autant que le président du MoDem a accompli une mue sur l’Europe en recyclant les thèmes et la posture qui lui ont réussi lors de la présidentielle de 2007. Il n’est plus un europhile béat, il va devenir un Européen véhément qui comprend les raisons des nonistes de tous pays et exige de la protection, de la proximité et du social. Un ton finalement assez proche de Sarkozy, mais dans une situation où ce dernier sera moins libre de ses protestations, et qui devrait permettre au leader centriste de juger sévèrement le président français à ses résultats en fin de semestre.
L’Europe après le « non » irlandais
De fait l’enjeu de cette présidence s’est brutalement alourdi pour Sarkozy avec le non irlandais. La réussite du minitraité de Lisbonne en a été annulée. Il devra donc courir deux lièvres à la fois : redoubler d’imagination pour contourner le coup d’arrêt institutionnel et obtenir un accord significatif sur un sujet environnemental ou fiscal. D’autres dossiers, comme celui de l’immigration, seront mis en scène pour démontrer que la politique française, loin d’être radicale, est plutôt centriste, voire de centre gauche. Toutefois quelques échecs pourraient aussi avoir la vertu de relégitimer, par contraste, une action réformatrice maintenue à l’intérieur, malgré la montée, résistible, des oppositions.
L’événement irlandais aura aussi des conséquences sur le congrès socialiste. Il réveille évidemment les plus ardents des tenants du non comme Jean-Luc Melenchon. Mais, au-delà, il peut produire l’effet inverse et donner une prime à la clarté des choix réformistes. Il dérange en effet la longue marche de recentrage des fabiusiens, en rappelant aux strauss-kahniens les vrais enjeux des divisions d’hier. Il rend dès lors plus difficile la survie de la coalition dite « des carpes et des lapins », dont le seul ciment est d’empêcher la désignation comme premier secrétaire d’un des deux principaux présidentiables, et dont le premier résultat a été de brandir face à eux la menace de la candidature d’une troisième présidentiable, Martine Aubry, mieux en cour à la gauche du parti.
De l’audace et de la stratégie
Si cette gauche redevient infréquentable pour tous ceux qui veulent relancer des politiques européennes, et que la bataille doive se gagner au centre droit, on doit constater que Delanoë a pris une réelle avance sur Royal. Adepte comme elle de la prise du parti par la droite, il a substitué aux hardiesses désordonnées de l’ex-candidate une « audace », pour reprendre le titre dantonien de son livre, globale : sa défense du libéralisme représente la pose d’une digue face à la surenchère gauchiste, comparable à la défense des Pershing par Mitterrand à la fin des années 1970. Ce signe fort lui a rallié Michel Rocard. D’autres gestes procèdent d’une opposition implicite à la posture de Royal : l’accent mis sur les talents (dans l’entreprise ou le sport) plutôt que sur les victimes, la revendication de fidélité personnelle « à Lionel, Claude et Daniel », dédicataires de son livre, qui vaut ancrage politique dans la tradition socialiste. L’ensemble donne plus de poids aux mots d’ordre « libéraux de gauche » comme le droit de vote des immigrés aux élections locales.
Bref, Delanoë, en quelques semaines, a renvoyé Royal au passé, avec un art consommé dont on a du mal à imaginer qu’il n’ait pas été mûri avec Lionel. Il ne suscite pas, comme elle, de rejet chez une majorité de dirigeants du parti. En réponse à ceux qui ne souhaitent pas que la désignation du premier secrétaire soit celle du candidat, il a indiqué qu’elle ne pouvait pas l’être, la seule question étant d’amener le PS dans la meilleure position possible quand il aurait à désigner son candidat, en 2011. Cette avance ne vaut pas déjà victoire. Elle n’a pas encore créé de dynamique décisive. La marche sera longue jusqu’en novembre. Elle passera par une floraison de contributions, puis par une course aux alliances, où il faudra intégrer des propositions de la base, simuler des jonctions jusqu’à entraîner les grosses fédérations, construire une majorité mais trouver des points de clivage qui lui évitent d’être pléthorique pour ne pas retomber dans l’édredon des années Hollande. Parler avec tout le monde le plus longtemps possible, puis rompre à coup sûr, bref pratiquer un jeu de dupes : petite politique et grand art. À ce jeu Aubry dispose d’un avantage : elle est la moins clivante dans le parti, elle se retrouve même au centre tant que les strauss-kahniens collent aux fabiusiens ; mais Delanoë s’est construit un atout maître : il peut fixer des balises à gauche comme à droite (vote immigré et libéralisme). Royal devra sans doute se contenter d’un rôle de recours dans l’opposition.