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Europe : le choc de la crise frappe la gauche plus que la droite

novembre 2009

#Divers

Dans la panique de l’automne 2008, les clivages politiques se sont estompés mais, une fois la tourmente passée, les partis de gauche se trouvent en difficulté presque partout à travers l’Europe. Si la grille de lecture de la gauche semble trop liée à l’ancien monde industriel pour garder une pertinence aujourd’hui, elle doit désormais s’attacher au défi de l’environnement : comment inventer une nouvelle synthèse démocratique intégrant question sociale et impératif environnemental ?

Le paradoxe des élections européennes de juin 2009 est devenu le point de départ de toute réflexion sur les conséquences politiques de la crise. Moins d’un an après le krach de Lehman Brothers, sous un horizon de récession et de chômage, au terme d’une période marquée par une surenchère de discours et de mesures interventionnistes chez les gouvernants, à l’exception relative d’Angela Merkel, le message envoyé par les électeurs de l’Union européenne a été presque partout le même : consolidation des partis conservateurs, sanction des social démocrates. Leçon d’autant plus forte qu’elle s’est exprimée de façon convergente à travers le filtre de plus d’une vingtaine de campagnes nationales cloisonnées et quelle que soit la situation de ces partis : au pouvoir, en partenariat de coalition ou dans l’opposition. La crise a beau avoir été très généralement imputée à l’absence de contrôle sur l’avidité des banquiers, mais elle a quand même paru confirmer la « droitisation » de l’électorat, relevée au début des années 20001.

La fin naturelle de la gauche?

Le héraut de cette nouvelle vérité est le linguiste italien Raffaele Simone2. Il réunit les deux explications les plus couramment avancées : la gauche échoue parce qu’elle a réussi tout ce qu’elle pouvait réussir, libertés politiques et institutions sociales, au point qu’on a oublié sa paternité dans ces acquis, et qu’elle apparaît désormais sans principes ni capacité propre à agir sur les nouveaux défis de la pauvreté ou de l’environnement. Épuisée par ses succès puis discréditée par son suivisme.

Face à elle, la droite apparaît non seulement plus réactive parce que plus pragmatique, mais, et c’est l’originalité principale de Simone, plus en phase avec une évolution anthropologique de type tocquevillien, vers l’individualisme et l’hédonisme. Une droite décontractée, plutôt que décomplexée, séductrice, directement reliée à la globalisation et aux médias, bénéficierait ainsi d’un avantage durable sur une gauche de l’obligation, de l’appel au sacrifice fiscal et de l’abstraction. Un peu comme pour Fukuyama la chute du mur, en fermant la parenthèse communiste, avait remis le monde dans l’achèvement hégélien de la société de marché, pour Simone l’avènement global de la consommation culturelle ferme la parenthèse de la gauche et réoriente les sociétés vers la préférence profonde de la nature humaine pour le plaisir égoïste.

L’intérêt de cette théorie est de conclure fermement à une hégémonie culturelle de la droite. Sa présomption est de croire qu’on puisse induire de la sociologie tocquevillienne une véritable bifurcation politique au sein de l’âge démocratique. On peut d’abord objecter que son fait générateur est plus circonscrit dans l’espace et dans le temps qu’elle ne le croit. Dans l’espace : les choix électoraux des Américains et des Japonais en témoignent. Dans le temps : l’essor de Die Linke aux dernières législatives allemandes, la réélection du socialiste portugais Socrates après sa défaite aux européennes et la victoire, celle-ci attendue, du Pasok grec, peuvent servir de contre-exemples. Ces trois résultats, intervenus à l’automne, peuvent même conduire à se demander si la sortie du pire de la crise, n’est pas de nature à redonner de la marge aux partis de gauche. Le paradoxe de départ devrait ainsi se réduire à une vérité beaucoup plus temporaire : les partis de droite auraient bénéficié en juin 2009 de la prime aux solutions égoïstes dans les périodes de crise, conformément aux lois des cycles décrits par Albert Hirschman3.

On peut encore ajouter une limitation plus structurelle à ce modèle de la nature humaine portant à droite. Toute construction politique qui livre la délibération publique et la décision à un ensemble d’acteurs suffisamment nombreux et donc hétérogène, soit par exemple la cité athénienne (vue par Aristote) ou même la république romaine (vue par Machiavel), met aux prises durablement un parti de l’égalité et un parti de la moindre égalité, de la différenciation par le mérite ou l’effort, qu’on appelle depuis le xixe siècle la gauche et la droite. Bien sûr s’ajoute souvent à cette première clé de division, une seconde, qui oppose le libéralisme des mœurs au conservatisme4. Retraduite en ces termes, l’argumentation de Simone consiste à dire que la droite a récemment opéré un tournant sur la seconde clé, vers le libéralisme moral, et que celle-ci est désormais décisive par rapport à la première clé, celle de l’égalité économique, qui était déterminante pour Norberto Bobbio5. Or ces deux arguments sont discutables : que la droite ait capté à son profit le libéralisme moral, que celui-ci soit devenu décisif par rapport aux divisions organisées autour des sujets économiques et sociaux.

Ou la possibilité d’une relève de la gauche par l’écologie

Pourtant, même si l’on admet que la droite n’est pas par nature à l’abri parce qu’en phase avec le mouvement du monde, même si l’on maintient que la gauche a structurellement vocation à exister et à alterner au pouvoir, on doit garder à l’esprit la dimension historique des enjeux actuels, à savoir la résonance durable du choc subi en 1989. Décantée et reformulée, la question de la fin de la gauche devient celle de la fin du socialisme ou de la social-démocratie comme idéologie (et force politique) de vertébration de la gauche. Cette question est aiguë en France, entre élections européennes et régionales, mais elle est latente dans toute l’Europe. De même que le radicalisme (ou le libéralisme whig) avait perdu après la Grande Guerre son hégémonie face à un ensemble socialiste-communiste, les socialistes restés seuls après 1989 vont-ils céder devant une nouvelle force idéologique et politique ? Cette question distingue la période qui vient de s’ouvrir de celle qui l’a précédée, où le choix à faire était celui du placement du curseur entre une gauche étatiste à la Lafontaine et une gauche de marché à la Blair (au moins Blair 1).

Ailleurs en Europe, hormis en Belgique et au Luxembourg, l’écologie n’a que faiblement progressé. Mais souvent les socialistes ont fait encore moins bien que leurs camarades français, cédant des voix à des partis centristes. Pourtant la vague verte française, même si elle a bénéficié d’une capacité de son leader à fédérer des sensibilités critiques au-delà de l’environnement, ainsi que du dérapage de son concurrent centriste, pourrait annoncer un glissement plus général.

Car l’écologie, comme idéologie concurrente, présente un certain nombre d’avantages sur des plans où le socialisme est affaibli. Deux notamment. D’abord, un nouveau rapport à l’histoire qui prend le contre-pied du progressisme socialiste en dessinant un horizon à l’action qui peut varier de l’urgente décroissance au développement durable en passant par la décélération. Il y a loin bien sûr d’une variante à l’autre, du fondamentalisme quasi religieux de l’écologie profonde aux certitudes scientifiques d’ingénieurs qui ont trouvé leur nouvelle boussole et plus encore aux rêves bobos de centres-villes conviviaux et homogènes. Mais elles témoignent d’un foisonnement qui rappelle le socialisme du milieu du xixe siècle, avant que Marx et Engels n’y mettent bon ordre au nom des promesses de la science matérialiste. Et elles dessinent une géographie des compromis possibles par rapport à une direction claire. Les socialistes, eux, paraissent rétrécis dans leurs attentes, en panne d’image forte de l’avenir, coincés entre cet axe écologique et un productivisme qui reste l’apanage de la droite, et au service duquel celle-ci enrôle la croissance verte, le nucléaire « propre » et une philosophie du libre-arbitre (à la base du principe du pollueur-payeur).

L’écologie offre aussi une ressource morale nouvelle : elle fait le lien entre un besoin nouveau de régulation mondiale et la responsabilité individuelle dans les comportements. L’altruisme qui caractérisait l’engagement de gauche traditionnel paraît s’être dissout à la fois dans l’inefficacité à combattre les nouvelles inégalités et dans la concentration sur la défense de certains acquis sociaux et la conquête de certaines prébendes locales. L’écologie prend la relève, en créant une nouvelle ressource d’autorité face à l’individualisme démocratique, et en situant le débat de la globalisation avec les pays émergents sur un terrain qui ouvre au compromis planétaire ou justifiera le protectionnisme. Les partis socialistes, reconnaît Henri Weber, « sont devenus des partis essentiellement nationaux… Ils ont pratiqué en Europe des stratégies non coopératives6 ». C’est aussi pour cela qu’ils n’arrivent pas à se distinguer de la droite sur la régulation internationale, et que les écologistes leur retirent la capacité à incarner l’aspiration universaliste.

Une troisième thématique émerge et embarrasse les partis dominants, socialistes mais aussi conservateurs : celle de l’exigence d’intégrité civique. Elle est comme la contrepartie que l’opinion (ou une partie de celle-ci) exige en échange de son acceptation des nouvelles formes du pouvoir, plus pragmatiques, c’est-à-dire plus personnalisées, plus réactives, plus dérogatoires aussi à la démocratie traditionnelle. Cette tendance, punitive, qui flirte avec le populisme chic, paraît en effet l’emporter, parce que plus efficace, sur une démarche plus constitutionnaliste. On l’a vue à l’œuvre en Grande-Bretagne, après le scandale des notes de frais, dans la poussée des libéraux démocrates aux européennes, en Italie dans la bonne tenue du parti du juge Di Pietro. En France ce courant, incarné un moment par François Bayrou, a rejoint l’écologie politique à travers les figures des juges de l’affaire Elf, Joly et Vichniewsky.

À droite comme à gauche : des composantes en tension

La tentation, dès lors, est forte de considérer que ces ressources et ces thèmes cristallisent un électorat suffisamment porteur pour que la victoire électorale soit promise à ceux, écologistes, socialistes ou centristes qui sauront le mieux les faire fructifier. On peut alors s’appuyer sur les travaux de Richard Florida7, chers aux maires de grandes villes, qui expliquent que la classe créative, largement entendue puisqu’elle rassemble chercheurs, artistes mais aussi sportifs ou secrétaires médicales, représente 30 % de la population des métropoles et qu’elle y crée l’essentiel de la richesse et de la compétitivité, en améliorant leur attractivité par sa tolérance à la diversité.

Une vision aussi optimiste oublie plusieurs éléments de contradiction. Des contradictions internes à la « classe créative » comme celle, générationnelle et de statut, entre les pirates et les défenseurs des droits d’auteurs et brevets. Des contradictions internes (aux immigrés) et externes (avec les petits Blancs) entre le multiculturalisme, plutôt en recul dans ses berceaux britannique et néerlandais, et le républicanisme. En termes électoraux les socialistes doivent en effet compter sur trois composantes : les « créatifs », les jeunes de banlieue et un élément populaire qu’on peut décrire, en suivant Pierre Martin, comme les « milieux ruraux de tradition de gauche laïque et les anciens milieux ouvriers ». On retrouve les difficultés à concilier ces soutiens8 dans le cas type de l’élection présidentielle de 2007 où Ségolène Royal a attiré un vote des banlieues, et retrouvé partiellement un vote populaire perdu par Jospin mais au prix d’une désaffection des bobos qui se sont tournés vers Bayrou. En 2009, ceux-ci ont plébiscité Cohn-Bendit. les banlieues ont choisi l’abstention et les socialistes n’ont pu compter que sur les milieux populaires.

Les courants nouveaux du « système postindustriel », écologistes, civiques, créateurs sont donc effectivement en position de faire basculer les campagnes et il est important pour chaque camp de les attirer, mais à condition d’avoir préalablement ou en tout cas simultanément réalisé l’unité en leur sein.

À ce jeu de l’unification, les droites européennes ont rencontré dans les années 2000 des succès supérieurs à ceux des gauches9. Elles ont en effet bâti des compromis ou des bricolages plus habiles, aussi bien sur le plan « platonicien » (plus de liberté des mœurs mais plus de sécurité) que sur le plan « aristotélicien » (plus de dérégulation mais plus d’intervention de crise). Elles ont ainsi pu rassembler leur soutien traditionnel chez les entrepreneurs petits et grands, eux-mêmes en expansion sociologique, et les couches précarisées ou reléguées par l’économie globalisée, qu’elles ont reprises à l’extrême droite. Un ressort majeur de ce succès vient du vieillissement des populations et de leur demande de sécurité. Mais aussi de l’habileté psychologique des droites qui ont vu que la peur n’était pas la seule motivation d’un électorat gris à la durée de vie de plus en plus longue et ont su lui offrir des ressources supplémentaires de liberté en détaxant les héritages. Cependant, ces équilibres sont par nature précaires et l’ouverture hédoniste peut créer de fortes tensions entre le cœur d’électorat et ses franges, redonnant de l’espace à l’extrême, voire à l’ultra-droite (en France le bloc identitaire, qui manifeste simultanément contre Frédéric Mitterrand et l’adhésion de la Turquie).

La gauche se trouve quant à elle dans une situation plus difficile, sinon d’impasse, au moins de piétinement historique. La droite dispose d’un message clair et praticable : le marché comme règle, l’intervention de l’État-nation en cas d’urgence. Chacun comprend qu’il existe une autre hiérarchie de valeurs, de gauche, où la solidarité occupe une place centrale. Mais aujourd’hui la solidarité est malaisée à concrétiser et, de surcroît, la gauche peine à lui donner une application légitime. Premier problème : le décalage entre l’horizon d’attente de la solidarité, mondial ou européen, et le cadre électoral national.

Second problème : l’écart entre les statuts et les droits qu’elle défend comme un condensé des acquis historiques obtenus à travers l’extension de l’État et le mouvement accéléré dans lequel est entraînée, mi-subissant mi-consentante, la majorité de la population. Ce contraste psychologique, et même sémantique, prend un relief accru dans une période où le statut peut encore être défendu mais plus désigné comme modèle ou avenir. Il est à la fois impossible aux socialistes de se dissoudre dans le postindustriel et suicidaire pour eux de se priver d’une flexibilité par rapport à la dépense publique, d’une liberté de penser par rapport aux inégalités avivées par la crise, en termes d’aménagement du territoire et d’accès aux services publics, d’une attention réelle au monde de l’entreprise privée. S’il leur reste une fonction politique à tenir, elle suppose qu’ils apportent une compréhension plus large que celle de leurs nouveaux concurrents. Qu’ils intègrent le rêve de l’auto-entreprise, très présent dans les nouvelles générations, et l’amélioration de la vie dans l’entreprise ou des droits des intérimaires, qui constituent encore l’essentiel de la vie de ceux qui se rêvent auto-entrepreneurs. Qu’ils dégagent des principes pour trouver des solutions concrètes entre le républicanisme (incarné par leur allié communiste) et la tolérance multiculturelle. Refigurer une utopie concrète, une société mondiale souhaitable dans quelques décennies, permettrait de surcroît à leurs leaders de réagir plus vivement, sur le spectre large d’émotions qui leur est nécessaire pour exister dans les démocraties d’opinion. À défaut d’une telle adaptation, leur électorat servira de force d’appoint défensive dans une scène politique recomposée et peut-être plus oligarchique, où l’écologie représenterait la doctrine de référence de la gauche face à une droite nationale et productiviste.

  • *.

    Voir sa chronique politique régulière dans Esprit.

  • 1.

    Quoique cette droitisation ait été contestée avant la crise, voir Étienne Schweisguth, « Le trompe l’œil de la droitisation », dans Revue française de science politique, n° 3-4, 2007, extraits dans Problèmes politiques et sociaux, mars 2009.

  • 2.

    Raffaele Simone, « Pourquoi l’Occident ne va pas à gauche ? », dans Le Débat, septembre octobre 2009.

  • 3.

    Albert O. Hirschman, Bonheur privé, action publique, rééd. Paris, Hachette, 2006.

  • 4.

    On peut faire remonter une telle lecture à Platon qui, dans la République, critique la démocratie comme régime du règne illimité du désir et du désordre normatif.

  • 5.

    Norberto Bobbio, Droite et gauche, Paris, Le Seuil, 1996.

  • 6.

    Henri Weber, « Socialisme : la troisième refondation », dans Le Monde du 25 août 2009.

  • 7.

    Richard Florida, “The rise of the créative class”, article de 2002 disponible sur le web.

  • 8.

    Pierre Martin, « Les élections européennes des 6 et 7 juin 2009 », dans Commentaire, n° 127, automne 2009.

  • 9.

    Marc Lazar, « Pourquoi la droite s’impose-t-elle en Europe ? », Esprit, juin 2008.

Michel Marian

Philosophe de formation, il travaille dans le domaine des politiques scientifiques et de recherche. Michel Marian publie régulièrement notes et articles sur la politique française dans Esprit. Il s’intéresse également à l’histoire et à la culture arméniennes, tout comme aux questions de reconnaissance du génocide arménien.…

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