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Grogne à droite, cacophonie à gauche : une chance au centre

mars/avril 2008

#Divers

La baisse de popularité de Nicolas Sarkozy s’est accentuée et installée avant les élections municipales. Ses caractéristiques se sont confirmées. Le facteur majeur en est personnel : l’étalage d’un bonheur privé a été perçu comme un usage immature et désinvolte de la fonction présidentielle. Il a en quelque sorte amplifié, cristallisé et en partie déplacé la loi de la déception qui saisit les Français six mois après des élections présidentielles toujours trop riches en promesses. Le rejet de la personnalité du chef de l’État n’est pourtant pas total : il est toujours crédité de courage et de dynamisme, mais plus du tout d’une capacité à améliorer la situation du pays. On assiste en effet à une panne de stratégie, ou du moins les procédés qui avaient fait merveille à l’automne semblent se retourner contre leur auteur depuis ses vacances de Noël.

La surprise permanente, qui déplaçait les lignes du débat, apparaît, avec la suppression de la publicité sur les chaînes publiques et le parrainage des enfants victimes de la Shoah, comme un exercice solitaire et répétitif d’improvisation, même si elle garantit la poursuite du one-man show. Il y a plus drôle : autant les retours et réapparitions de la précédente épouse du président étaient reçus favorablement, et comme une réassurance par l’opinion sur la stabilité de l’homme politique, autant la présentation accélérée du coup de foudre et du nouveau mariage a inquiété le cœur de son électorat, au point que la nouvelle épouse, pourtant chanteuse de son état, doive s’abstenir de se montrer aux obsèques d’Henri Salvador. Comme si l’arrivée d’une vraie star dans la vie du président avait réveillé l’électorat d’abord, le président ensuite, du rêve un moment partagé, qu’un président peut se conduire comme une star.

Mais le plus inquiétant est ailleurs : autant l’ouverture avait apporté un supplément de légitimité et un brevet d’antisectarisme aux premières réformes, autant la réédition de cette démarche à travers le rapport Attali a suscité une bronca immédiate des députés de droite contre la morgue technocratique et pour la défense des taxis. Le trait majeur de ce retournement est bien la réticence sourde mais décisive d’un électorat de droite, soudé en 2007 autour d’un mélange de réaffirmation de valeurs d’autorité et de rupture libérale. Il se produit une sorte de décantation : oui au volontarisme, non à un exercice débraillé de la fonction présidentielle ; oui à la réduction des avantages acquis du salariat, non à celle des rentes d’artisans et commerçants. Le chemin d’une modernisation acceptable parce que fondée sur une équité des sacrifices reste semé d’embûches, comme il l’est pour la droite depuis vingt ans.

La part des élections dans le rééquilibrage

Ce n’est donc pas un retour du balancier idéologique à gauche qui explique le succès escompté par les socialistes aux municipales, mais un cocktail de rééquilibrage démocratique, de réussite du socialisme municipal et d’avantage sociologique au sein des couches qui habitent les centres-villes. Les municipales devraient sortir la gauche de l’état de dérision médiatique dans lequel elle a été réduite pendant un semestre, et auquel elle s’est prêtée dans l’épisode cafouilleux de la ratification du mini-traité européen. Mais les circonstances internes au parti vont encore provoquer leur lot de zizanies et de désordres tout le long de l’année 2008.

Aussitôt passées ces élections, une double compétition va en effet s’ouvrir : entre les deux présidentiables actuels, Ségolène Royal et Bertrand Delanoë d’une part, entre ceux-ci et tous les aspirants non présidentiables au poste de premier secrétaire de l’autre. Les lignes de clivage seront nombreuses, depuis la réforme institutionnelle, qui devient vitale pour Sarkozy, jusqu’à l’alliance au centre, puisqu’aussi bien ces élections municipales sont les premières depuis 1977 où la direction du parti ne maîtrise plus nationalement ses alliances.

Cette conjoncture insolite sauve et relance François Bayrou. Le leader du MoDem revient de loin : pillé par l’ouverture sarkozyste, incapable d’arrêter l’hémorragie de ses lieutenants, peinant à clarifier devant ses militants la complexité de ses choix d’alliance, le voici pourtant remis en selle. Tout lui profite aujourd’hui. Au premier chef, le point faible de Sarkozy par rapport à l’image présidentielle. Mais aussi la concomitance entre la cacophonie à gauche et la grogne sans porte-parole à droite, puisque Fillon est dans une obligation de discrétion et Villepin décrédibilisé pour cause de rancune personnelle. Bayrou s’attache dès lors à sculpter un profil de contre-président empreint de sagesse et de réflexion, défenseur des valeurs de laïcité, d’indépendance nationale et de refus de l’argent, et à devenir le pivot d’un rassemblement antisarkozyste, par exemple en signant, aux côtés de Royal, Delanoë et Villepin, une pétition de « vigilance républicaine » promptement dénoncée par François Hollande.

Après avoir gagné ses galons d’opposant crédible aux yeux de l’opinion de gauche, Bayrou peut travailler, en faisant vibrer des cordes gaullistes et catholiques (du moins celles d’un catholicisme plus proche de l’épiscopat que d’Emmanuelle Mignon, l’inspiratrice des discours de Sarkozy au Latran et à Riyad), à faire glisser vers lui un électorat de droite. La chance lui sourit encore en lui offrant en 2009 des élections européennes beaucoup plus favorables par leur mode proportionnel et par leur sujet. Mais il lui faudra alors concilier sa différence européenne et sa posture néogaullienne. S’il y parvient, il lui restera, pour passer du statut de junior partner dans des coalitions diverses à celui d’un centre autoritaire qui organise le changement autour de lui, à convaincre que son moralisme est autre chose qu’un immobilisme.

Michel Marian

Philosophe de formation, il travaille dans le domaine des politiques scientifiques et de recherche. Michel Marian publie régulièrement notes et articles sur la politique française dans Esprit. Il s’intéresse également à l’histoire et à la culture arméniennes, tout comme aux questions de reconnaissance du génocide arménien.…

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