La droite débordée ?


La droite républicaine a remporté aux élections municipales une victoire d’une ampleur historique, supérieure, par le nombre de villes conquises (environ cent cinquante) aux triomphes socialistes de 1977 et de 2008, qui avaient tous deux préparé le succès de la gauche aux présidentielles suivantes.

Et pourtant, malgré un second succès prévisible aux européennes, malgré le prolongement de l’impopularité record du président Hollande, l’horizon de son opposition ne s’est pas éclairé, bien au contraire. Ses divisions se sont même accrues, aussi bien entre ses partis qu’au sein du principal d’entre eux. La gauche n’y est pas pour rien, malgré sa faiblesse électorale, et le Front national non plus, malgré les limites de sa percée.

Le tournant amorcé dès janvier vers la politique de l’offre, incarné par la nomination de Manuel Valls à Matignon et manifesté par la concentration du gouvernement sur la réduction des dépenses publiques et la mise entre parenthèses de réformes sociétales clivantes, a fini par produire quelques effets.

Un regain centriste

Le premier d’entre eux est le ressurgissement d’un centre autonome. Il avait été ébauché dès le rapprochement en 2013 du MoDem et de l’Udi dans « L’alternative », rendu possible du côté de Bayrou par la mauvaise manière de la gauche à son endroit aux législatives de 2012 malgré son soutien à Hollande au second tour de la présidentielle, et du côté de Borloo par l’effet repoussoir des querelles de l’Ump à l’occasion de l’élection de son président à la fin 2012. Cristallisé en 2014 par la victoire de François Bayrou à Pau, malgré la mauvaise humeur de la plupart des leaders de l’Ump, à l’exception d’Alain Juppé, et sur fond de bonne tenue générale des centristes aux municipales, ce réveil a franchi un pas avec l’abstention d’une majorité de députés centristes sur le pacte de responsabilité présenté par Manuel Valls.

L’accession d’Yves Jégo à la présidence intérimaire de l’Udi, du fait du retrait de Jean-Louis Borloo, et l’élection à la présidence du groupe parlementaire de Philippe Vigier face à François Sauvadet marquent aussi cette inflexion vers un positionnement plus affirmé. Bien entendu, comme l’a noté Gérard Grumberg, cette autonomie retrouvée sur le plan parlementaire ne peut se traduire sur le plan électoral tant que reste en vigueur le système électoral bipolaire avec son absence complète de représentation proportionnelle. Ce contraste entre un programme gouvernemental déporté vers le centre et la persistance d’alignements politiques classiques, interrompus par quelques votes de « majorités d’idées », est encore plus frappant qu’à l’époque où Michel Rocard était Premier ministre. Mais il sera cultivé des deux côtés tant que l’exécutif socialiste ne considérera pas qu’une alliance au centre est le seul moyen de se sauver, et que les centristes goûteront la satisfaction retrouvée de peser sur les choix de l’Ump. Une nouvelle occasion de manifester leur liberté pourra en effet se présenter lors du vote, s’il a lieu, de la réforme constitutionnelle portant suppression des conseils généraux.

Les divisions de l’Ump

Pour l’heure, ce regain centriste a lui-même pour effet de provoquer une course au centre des principaux leaders de l’Ump. Juppé, au faîte de sa popularité et principal gagnant à titre personnel des municipales, s’autorise à redessiner les limites de la famille, en réintégrant Bayrou d’un côté, en appelant à l’exclusion d’Henri Guaino de l’autre. François Fillon, douché par son dérapage de l’automne en direction du FN, s’est également recentré et a défendu fermement le bilan européen de son gouvernement. Nicolas Sarkozy lui-même laisse entendre par ses proches qu’il ne reviendra pas dans un positionnement droitier.

Ces confidences n’engagent que ceux qui les relaient et ceux qui les croient, mais elles disent un climat, paradoxal en période de hautes eaux du FN. Et d’ailleurs une fêlure est apparue, à l’occasion de la campagne européenne, entre ces leaders de premier plan et certains de leurs challengers, plus soucieux de trouver un langage qui parle aux électeurs tentés par le populisme : Guaino, constant dans son souverainisme mais loin d’être isolé, Laurent Wauquiez, qui veut « tout changer » pour revenir à l’Europe des Six, et même Xavier Bertrand, qui souhaite prendre ses distances avec l’Allemagne. Dès lors, Jean-François Copé, dans son rôle de président du parti, a dû s’essayer à une formule d’équilibre, qui marque mieux la différence de l’Ump par rapport aux socialistes : elle défend l’« Europe de l’efficacité » plutôt que l’« Europe de la volonté ».

Les deux grands partis ont pourtant plus de mal que d’habitude à marquer leurs différences sur l’Europe, à un moment où celui qui est au pouvoir a repris à son compte une bonne partie de la politique de l’autre. Leurs positions frappent surtout par leur symétrie : le PS en contestataire du bilan d’une Commission de droite et l’Ump en critique d’un gouvernement français mauvais élève de l’Europe. Cela explique que l’Ump n’ait pas cherché à animer la campagne, espérant plutôt tirer des bénéfices automatiques de l’impopularité du pouvoir, et que le PS au contraire, après une hésitation, ait déclaré plus vivement sa flamme européenne et dramatisé l’enjeu du score de l’extrême droite. Mais la victoire prévisible de l’Ump paraît limitée au court terme, et ses divisions sur l’Europe aussi ravageuses à plus long terme que le furent celles du PS lors du référendum de 2005.

Le pouvoir socialiste aurait-il mangé son pain noir ? C’est en tout cas l’image d’une coupure entre deux périodes qu’il essaie d’installer, en projetant de repousser les élections régionales à 2016, c’est-à-dire le plus loin possible des défaites aux municipales, aux européennes et bientôt au Sénat. Entre-temps, le chantier de la réforme territoriale devrait lui permettre de faire diversion en attendant la reprise économique, d’apparaître comme porteur de réformes structurelles et d’enfoncer chez ses adversaires un coin qui pourrait aller loin.

Car, derrière la défense attendue des positions acquises, qui touche aussi de nombreux élus locaux socialistes, se profile une fracture plus transversale et plus ancienne, entre les jacobins de l’ex-Rpr, Juppé, Fillon, Copé, unis dans la dénonciation de la fédéralisation de la France en dix trop grandes régions, et les girondins comme Raffarin, rejoint par Balladur et sans doute les centristes, qui ne voient pas cette réforme d’un mauvais œil. Double avantage pour le gouvernement. D’abord, une répartition des rôles qui réserve aux socialistes le débat populaire sur la place du curseur entre redressement économique et compensations sociales et cantonne la droite dans les divisions idéologiques. Ensuite, une possible résurrection de l’Udf, qui, à l’heure où le PS est systématiquement distancé au premier tour des élections par l’Ump et le FN, semble être la seule solution pour lui permettre de se qualifier à nouveau au second.

15 mai 2014