La fin de l’état de grâce ne signifie pas la « chiraquisation »
La brusque dégradation de la popularité de Nicolas Sarkozy entre décembre et janvier, attestée par tous les instituts de sondage, qui le fait passer en dessous de 50 % d’opinions favorables, marque évidemment la fin de l’état de grâce, mais peut-être pas l’entrée dans une désillusion durable qui se traduirait par la « chiraquisation » de celui qui fut le candidat de la rupture. Certes spectaculaire, elle est également circonscrite, et sa différenciation selon les électorats doit être regardée de près.
Les baisses les plus fortes sont enregistrées chez les électeurs âgés, les sympathisants du MoDem et du Front national et les foyers au revenu inférieur à 2 000 euros mensuels. Cette concentration désigne les deux facteurs principaux de la défaveur : d’une part, l’étalage de la vie privée ; de l’autre, la frustration sur le pouvoir d’achat qui fait contraste avec les loisirs luxueux du chef de l’État. Elle est inquiétante pour le président de la République pour au moins trois raisons.
D’abord parce qu’elle reflète le trouble des seniors, dont on sait qu’ils ont constitué le soutien le plus massif du candidat et de son programme1 : les enquêtes qualitatives montrent que c’est moins la rupture avec son épouse que la rumeur de son remariage jugé prématuré qui les indispose. Elle jette un doute sur le sérieux de l’homme privé, voire sa lucidité dans ce qui le touche au plus près. L’affirmation, lancée par l’intéressé lors de sa conférence de presse, du sérieux de sa nouvelle relation a plutôt été ressentie comme une dénégation. Et cela surtout chez les plus de 45 ans, comme si l’entorse acceptée à la dignité présidentielle en échange du dynamisme nécessaire au redressement du pays devenait un prix trop lourd.
Cette défaveur nouvelle est inquiétante ensuite parce qu’elle érode sur ses ailes le socle de la droite unifiée qu’il avait constituée très tôt dans sa campagne. Que les préférences des électeurs du FN pour des modèles familiaux plus traditionnels aient été choquées n’est guère surprenant. Ni la personnalité de la nouvelle compagne, ni le choix de ses compagnons de vacances, ni les destinations qui ont servi de décor à l’idylle n’ont dû arranger les choses dans ce secteur de l’opinion. Plus intéressant est le revirement d’une fraction très importante des électeurs du MoDem (un quart selon le sondage Ipsos réalisé les 11-12 janvier, soit le double du lâchage du FN). Une cristallisation idéologique paraît s’opérer dans cet électorat autour de valeurs d’intégrité et de sobriété.
Enfin parce qu’elle marque une prise de distance forte d’un électorat populaire qui avait contribué à l’élection. Ici la phrase présidentielle sur l’impossibilité de vider des caisses déjà vides, qui rappelle le tournant chiraquien de l’automne 1995 ou l’aveu jospinien que « l’État ne peut pas tout faire », sonne comme la fin de la campagne permanente et de la toute-puissance du verbe. La malédiction de la droite française qui, depuis vingt ans, réduit, six mois après l’élection, sa politique à un zigzag sur place entre libéralisme et étatisme va-t-elle frapper à son tour Sarkozy ?
Peut-être pas, car trois limites à cette défaveur doivent retenir l’attention. La première est que la baisse de popularité présidentielle est beaucoup moins marquée à gauche, réelle à l’extrême gauche, mais faible chez les socialistes et cédant curieusement la place à un regain de popularité chez les communistes. Cette relativisation est certes elle-même à relativiser : les baisses à gauche avaient eu lieu à l’automne et la cote de popularité du président y demeure bien inférieure à ce qu’elle est même au MoDem. Mais elle manifeste l’élasticité du sarkozysme, capable de regagner d’un côté une partie de ce qu’il perd de l’autre. La deuxième limite vient de ce que l’évolution chez les électeurs Ump se restreint à un transfert du soutien absolu à un soutien relatif. La troisième est que la cote de François Fillon résiste et même s’améliore à gauche.
Le partage des rôles avec le Premier ministre
De ces correctifs on peut tirer un premier enseignement, celui de l’efficacité persistante de l’ouverture. Les vedettes du début de l’année en sont Jacques Attali, Edgar Morin, Amartya Sen et Joseph Stiglitz. Les fonctions qui leur sont dévolues sont diverses. Le rapport de la commission Attali sur les freins à la croissance, dont le contenu est parfois provocateur mais rarement novateur (sauf dans la satisfaction donnée aux baby-boomers d’abolir l’obligation de la retraite à 65 ans) et le dosage plus libéral que social-démocrate, a surtout pour but de donner une légitimité de gauche, et plus précisément de deuxième gauche, à des mesures réclamées depuis longtemps pour mettre fin à certaines rentes. Le problème viendra de la conception extensive de la rente, que le rapport étend à de larges pans du service public. La formule reprise à Edgar Morin de la « politique de civilisation » correspond plutôt à une diversion par le haut, une enveloppe attrape-tout pour redonner de la durée et de la hauteur à une action de plus en plus interpellée sur le seul pouvoir d’achat ; mais elle a produit l’effet collatéral de faire dire au philosophe que la gauche ne l’avait jamais mis à contribution. Enfin, les réflexions attendues des deux économistes de réputation mondiale réunissent les deux objectifs d’offrir satisfaction aux critiques du tout économique et d’offrir un bouclier de prestige contre de probables mauvais résultats de la croissance.
La seconde leçon de cette convergence d’une partie de la gauche et de l’Ump autour d’une indulgence envers Sarkozy et d’une adhésion accrue à Fillon vient sans doute du crédit accordé à la méthode ébauchée pour les réformes de structure. Le mélange de détermination et de négociation mis en œuvre pour la suppression des régimes spéciaux, l’autonomie des universités et plus encore les mesures de flexisécurité paraît de nature à débloquer l’ankylose française. La coopération des syndicats, FO et Cgt comprises, indique que la page ouverte en 1995 est tournée.
En bref, le trouble porte, ou plutôt revient différemment, sur la personnalité de Sarkozy, l’impatience grandit sur les résultats mais l’intérêt persiste pour la méthode. Les conséquences à tirer pour le chef de l’État paraissent simples. L’urgence est de mettre un terme au doute ravageur, non plus à gauche sur son sectarisme, mais dans le cœur de son électorat sur sa désinvolture, sur le mélange de ses motivations privées et de ses actions publiques, comme dans le cas du voyage en Jordanie qui a pris des allures de revanche contre une épouse infidèle (la visite à Pétra). Une diète médiatique sur le privé l’obligera à compenser en proximité sur le terrain. Il a déjà commencé avec les pêcheurs de Boulogne, en présence de Jack Lang. Sur le fond, la fin de l’état de grâce devrait pousser Sarkozy, non pas à l’immobilisme chiraquien, mais à un redoublement réformiste. L’identification, patiemment acquise, des réformes à Fillon, devrait permettre un nouveau partage des tâches, plus éloigné de la « monarchie élective » et plus proche de la tradition de la Ve République. À Fillon le déverrouillage social, à Sarkozy la politique de civilisation.
Car Sarkozy entend aller plus loin. Sa remise en cause du modèle français ne se cantonne pas à l’économie2. L’affirmation de la solidarité atlantique, la défense d’une « laïcité positive » et du rôle des religions à condition qu’elles acceptent le pluralisme, redessinent une place de la France dans le monde très différente de celle forgée par le gaullisme. Cette vision est propre au chef de l’État et, pour le moment, en attente d’un soutien politique de substitution à celui qu’une majorité de la gauche avait apporté à de Gaulle puis à Chirac. Sa consolidation dépend donc du rétablissement personnel du président. En revanche, le quitus accordé à Fillon encourage le gouvernement, une fois passé le moment probablement difficile des municipales, à poursuivre dans la voie des réformes libérales.
- 1.
Voir plus précisément « Un “quinqua” pour les seniors. Des arbitrages entre générations » dans le numéro d’Esprit sur le sarkozysme, novembre 2007.
- 2.
Comme le montre bien l’essai de Patrick Jarreau, la Droite contre l’exception française, Paris, Plon, 2008.