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La primaire : un réenchantement de la politique ?

novembre 2011

#Divers

Les mois de septembre et d’octobre ont été écrasés médiatiquement par la primaire socialiste. Celle-ci a rempli, et même dépassé, les objectifs de ses promoteurs. La très forte participation, quoique inférieure à la fameuse primaire italienne, qui avait vu quatre millions d’électeurs donner la victoire à Romano Prodi, a manifesté un potentiel de remobilisation politique très positif, après une suite d’élections marquées par les progrès de l’abstention. Elle a créé une dynamique de légitimation du vainqueur, qui a creusé l’écart au second tour. Et, de façon plus surprenante encore pour tous ceux qui pouvaient craindre une décrédibilisation d’un parti autodéssaisi de son pouvoir de sélection ou le creusement d’un gouffre entre le projet du parti et celui du candidat, le parti socialiste est ressorti globalement grandi par la bonne tenue de débats dont l’audience a été croissante, la qualité individuelle des compétiteurs et la représentativité du panel qu’ils ont constitué dans la variété des positionnements et des générations. L’événement s’inscrit dans une double tendance : une tendance française à la polarisation par la présidentielle et un besoin général de démocratie plus participative qui conduit la classe politique française à envisager la généralisation, à l’italienne, de la méthode des primaires, notamment aux municipales, dont on sait qu’elles sont les seules élections, avec la présidentielle, à intéresser vraiment les citoyens.

Restent deux questions qui pourraient, au terme de la campagne électorale, nuancer ce jugement unanime et presque euphorique. D’abord, la différence du système français de primaire à deux tours aussi bien avec le système italien à un tour qu’avec le système américain de désignation de délégués jusqu’à ce que majorité s’ensuive. Or, le modèle français crée une logique de surtension dans la semaine du second tour, qui pourrait laisser des séquelles pour la suite du processus, notamment en fournissant quelques arguments et formules assassines à l’adversaire. Ensuite, les indications, encore partielles, dont on dispose sur l’électorat de la primaire, montrent qu’il se caractérise moins que prévu par sa proximité au PS, car de nombreux écologistes, Front de gauche et centristes ont aussi voté, que par sa surpolitisation et peut-être par la sous-représentation de certaines catégories, notamment les jeunes. Il restera donc beaucoup à faire pour étendre sa dynamique à un électorat plus large.

L’intuition et la posture

Ces défis seront ceux de François Hollande, puisque c’est lui qui a gagné la primaire. L’homme des synthèses l’a emporté fondamentalement parce qu’il s’est installé très tôt dans une position qui marie la solitude présente de la vocation et de la trajectoire présidentielle, donc une certaine distance vis-à-vis du parti, avec un passé au service de ce dernier et de son unité. C’est la raison pour laquelle il a pu justifier sa candidature, avant même le retrait de Dominique Strauss-Kahn, et se retrouver favori dès la sortie de route de celui-ci. Cette « présidentialité » supérieure, notée par les enquêtes d’opinion, a pu ensuite résister au profil alternatif proposé par Martine Aubry, qui se présentait comme supérieure en capacité à trancher. Pourquoi ? Sans doute parce que les qualités consensuelles, prouvées par les ralliements du second tour, ont été jugées plus décisives pour faire la différence avec Sarkozy que l’affirmation de combativité de sa concurrente.

On peut dégager deux règles de cette victoire. La première est celle de la prime à l’intelligence du moment politique. Hollande n’a pas encore brillé par sa vision. Le développement de la formule du « réenchantement du rêve français » y pourvoira peut-être. Mais il a manifesté une intuition exceptionnelle de la situation. En martelant deux ou trois priorités, limitées mais destinées à montrer que le rôle d’un candidat à la présidence est de marquer de grandes orientations. En prenant le risque de revendiquer sa normalité, il s’est différencié implicitement de Dsk, et il a saisi un des motifs du rejet du style Sarkozy. En acceptant des règles du jeu qu’il n’avait pas fixées, jusqu’à celle du maintien d’Aubry à Solférino, et en ne répondant pas aux attaques de plus en plus dures de sa concurrente, il a confirmé sa présidentialité par son sang-froid.

La seconde règle est que le parti, ou du moins la candidature, ne se prend plus par la gauche. Jospin face à Emmanuelli, Royal en 2006 l’avaient déjà montré. Mais, en 2011, tant la fermeté de Hollande sur la priorité de résorption de la dette que l’échec des attaques contre la « gauche molle » ou le « flou » du candidat sur la règle d’or constituent un résultat politique plus clair. Les notes les plus politiques de l’allocution improvisée de Hollande devant ses supporters le soir du second tour (condamnation des écologistes pour avoir tenté de peser sur la primaire, ironie sur le goût de la confrontation de Jean-Luc Mélenchon, appel à ceux « qui ne sont plus de droite ») dessinent un espace d’alliances différent de celui de la gauche plurielle. Lorsque Hollande invoque de façon récurrente le cauchemar du 21 avril 2002, on peut penser qu’il y inclut l’échec de cette gauche gouvernementale divisée et emportée dans la surenchère de ses petites différences. Avec élégance, Lionel Jospin a salué le « talent » politique de son successeur.

L’amorce des critiques de campagne

Est-ce à dire que cette victoire sur la gauche de la gauche est sans reste ? Pas complètement. La résistance de Hollande à la surenchère antinucléaire d’Aubry confirme certes la marginalisation des écologistes, déjà amorcée par le piétinement de la candidature d’Eva Joly. Mais le bon score de Montebourg redonne de l’espoir à Mélenchon. C’est de ce côté que la cohabitation entre la campagne de Hollande et l’appareil aubryste du PS peut s’avérer la plus délicate, si celui-ci était tenté d’apporter ses propres réponses aux propositions du leader du Front de gauche. Il y aura là un test de l’effet de la primaire. Si celui-ci est durable, une frange importante de cet électorat, après être passée, par réalisme, de Montebourg à Hollande au second tour de la primaire, ne devrait pas revenir en arrière au premier tour de la présidentielle en votant Mélenchon.

L’autre test pour la primaire pourrait être, plus paradoxalement, celui de la persistance ou pas du thème de l’indécision du candidat Hollande, qui est ce qui l’a le plus gêné. À première vue, c’est une arme de choix pour la droite, et Jean-François Copé n’a pas tardé à s’en saisir. Mais, à rebours, si Aubry a échoué à en faire une clé de la victoire, pourquoi Sarkozy y parviendrait-il ? Il est plus probable que la bataille de la vraie campagne portera plutôt sur le terrain gauche-droite des dépenses et de la fiscalité. Sur ce plan, le pronostic est moins rose. Au fur et à mesure que son projet se précisera, Hollande devra faire des concessions à la crise, au risque de perdre à chaque fois des voix sur sa gauche.