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Le Pen après Le Pen

février 2007

#Divers

Depuis que Jacques Chirac est presque officiellement hors jeu d’une nouvelle course à l’Élysée, Jean-Marie Le Pen est devenu l’élément le plus constant et le plus familier de l’élection présidentielle. Les sondages à deux chiffres qui l’accompagnent répètent et paraissent annoncer les scores qu’il a réalisés en 1988, 1995 et 2002. Constant en effet, mais par le potentiel de déstabilisation qu’il représente ; familier sans doute mais par l’énigme qu’il continue à véhiculer, aussi bien du fait de sa permanence dans un monde si changé, que de l’écart toujours insaisissable entre le rejet manifeste qu’il continue à susciter et l’adhésion sourde dont il continue à bénéficier. Et le cycle recommence : dès les premiers sondages, il surclasse les concurrents qui, à l’instar de Villiers, l’avaient éclipsé lors du référendum sur l’Europe ; les médias recherchent activement un troisième homme (aujourd’hui Bayrou) qui n’arrive pas à le distancer, Le Monde publie une enquête au titre alarmiste sur la banalisation de ses idées, aussitôt contestée par ceux qui constatent, en regardant les chiffres de plus près, que l’audience de ces idées stagne depuis 2002 ; le début de l’hiver est occupé par le feuilleton de sa difficulté toujours plus grande à obtenir les parrainages nécessaires à sa candidature et le mini-débat sur la légitimité de son éventuelle éviction. La dureté croissante des coups que se porteront les grands candidats relancera ensuite la crainte que tout cela lui profite…au moins autant que leur ressemblance.

Si la répétition se poursuit jusqu’au premier tour, le choc sera évidemment plus fort qu’en 2002. Il n’épargnera pas le système électoral à deux tours, qui sera accusé de donner inévitablement une prime au premier tour au plus protestataire. Il obligera à prendre conscience du décalage entre la sophistication des analyses produites après le 21 avril 2002, notamment sur l’expansion géographique du FN dans les périphéries des métropoles où les services publics n’avaient pas suivi le nouvel habitat, et la pauvreté des études actuelles qui entretient l’opacité sur le potentiel de l’extrême droite. Y a-t-il par exemple une polarisation autour de Le Pen dans les banlieues touchées par les émeutes de 2005 ? On serait bien en peine de le prédire. Et se reposera la question des causes françaises de l’enkystement d’un parti d’extrême droite, alors qu’en Europe, à l’exception, qui confirme la règle, de la Flandre, les réactions nationalistes s’expriment par flux et reflux : du discrédit plus grand d’élites politiques liées à un État plus pesant au caractère spécifique d’une immigration venue majoritairement d’anciennes colonies en quasi-contiguïté géographique, tout sera passé en revue.

Pourtant, sous les apparences de l’invariance, tout est différent. Les grands partis ont tiré certaines leçons du séisme de 2002. Et rien ne permet aujourd’hui de dire que ce ne sont pas les bonnes. Le choix des candidats a été guidé par la boussole de l’électorat populaire à retrouver et, jusqu’ici, Sarkozy et Royal ont au moins réussi à capter son attention. Au-delà de la sécurité, revendiquée par Chirac dès 2001, l’affirmation des valeurs d’ordre et de famille par les grands candidats dépossède Le Pen des contenus qu’il s’était appropriés. La situation d’opposition de la candidate socialiste, le thème de la rupture manié par Sarkozy, les accents antisystème de Bayrou relativisent la distance de Le Pen. Même leur soumission à l’Isf les rend comparables à lui, en moins riches. Le leader du FN se retrouve dès lors tiraillé entre une réclamation de paternité et un rappel de sa spécificité anti-immigration, présente comme une obsession idéologique, soigneusement distinguée des attaques anti-islamiques de Villiers et rarement accompagnée de sa traduction concrète, la préférence nationale. Cette hésitation se double d’une lutte de succession entre Marine Le Pen, stratège déterminée d’un recentrage du parti à coup d’affiches mettant en valeur les Français d’origine étrangère et de libéralisation sur l’avortement, et les barons Bruno Gollnisch et Karl Lang, désireux de faire rentrer Mégret pour peser avec lui sur la suite. Dans ce combat interne la raison du vieux chef rejoint désormais son sentiment. Il tranche en faveur de sa fille parce qu’il compte sur elle pour perpétuer sa mémoire. À ce tropisme dynastique s’ajoute peut-être le retour d’un espoir inavouable, caressé du temps de Giscard puis de Balladur : que Sarkozy le fasse rentrer dans le jeu dont Chirac l’a exclu. Le Pen a beau réver tout haut d’un second tour contre Royal, il paraît se résigner à l’ascendant de Sarkosy et s’abstient de toute méchanceté contre lui. Comme s’il préférait gérer ses 12 % à 15 % de voix en bon père de famille pour offrir un parti de « petits blancs » en appoint à un futur président qui voudrait élargir sa république des communautés.

Michel Marian

Philosophe de formation, il travaille dans le domaine des politiques scientifiques et de recherche. Michel Marian publie régulièrement notes et articles sur la politique française dans Esprit. Il s’intéresse également à l’histoire et à la culture arméniennes, tout comme aux questions de reconnaissance du génocide arménien.…

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