Le retour de François Bayrou
Avant la trêve des confiseurs, la campagne présidentielle a pris une nouvelle configuration, celle d’un match à quatre, depuis que François Bayrou, à peine sa candidature déclarée, réalise dans les sondages d’opinion des scores à deux chiffres qui le mettent à quasi-égalité avec Marine Le Pen. Les élections de 2002 (faiblesse de Bayrou à la tête d’une Udf réduite aux acquêts par la nouvelle Ump, percée historique de Jean-Marie Le Pen) et de 2007 (très gros score de Bayrou, siphonnage de Le Pen par Sarkozy) avaient fait oublier ce cas de figure, qui fut pourtant celui de 1988 (victoire de la gauche) et de 1995 (victoire de la droite).
Bayrou, seul au centre
Ce retour du président du MoDem a plusieurs causes. La principale est la décantation au centre : retrait de Borloo, plafonnement à un étiage minimum de Morin et Villepin malgré leur entrée en course. Cette décantation n’est pas seulement le fruit de heureux hasards : la seule option qui menaçait Bayrou, celle de Borloo, fondée sur une stratégie de proximité avec Sarkozy et de substitution d’un leadership à un autre sur la même majorité, est apparue inapplicable, et moins en phase avec l’opinion centriste que la posture d’indépendance cultivée par Bayrou depuis cinq, et même dix ans. L’électeur français apprécie beaucoup moins que l’électeur américain l’homme nouveau : la constance d’un positionnement, malgré les échecs qu’elle a pu produire, donne de la crédibilité.
D’autres facteurs, plus conjoncturels, ont aussi joué leur rôle. Le besoin d’une animation, d’une bifurcation de l’histoire préécrite du duel Sarkozy-Hollande, à partir du moment où la primaire socialiste est achevée et où le président multiplie les interventions de candidat. Ce désir joue traditionnellement en faveur d’un troisième homme. Mais ce qui est à noter dans la situation présente est qu’il s’exerce en faveur d’un candidat des partis de gouvernement. Le contraste est en effet remarquable entre d’un côté les enquêtes sociologiques qui évoquent la désespérance ou la sécession silencieuse des Français « invisibles », la coupure entre deux France et, de l’autre, les dynamiques politiques depuis que la crise s’aiguise et s’allonge. Les partis d’extrême gauche ne décollent pas, Mélenchon stagne malgré ou à cause de ses outrances, et Marine Le Pen, dont on répète à l’envi qu’elle est à un niveau très supérieur à celui de son père à ce moment de la campagne, n’a plus retrouvé les 20 % depuis février, malgré sa présence médiatique et la dédiabolisation du vote FN sur le terrain. À l’exception du joli score de Montebourg à la primaire, toutes les dynamiques sont allées dans le sens de la modération : apogée de DSK en début d’année, reprise au vol de la popularité de Strauss-Kahn par Hollande dès le mois de mai, rebond du Sarkozy présidentiel à partir d’octobre après le tassement du Sarkozy ultrasécuritaire de 2010, et enfin cette progression de Bayrou quelques jours après sa déclaration de candidature, pourtant peu surprenante.
Un arbitre en position incertaine
On peut aussi interpréter cette ascension de Bayrou comme le cumul d’une indécision de l’électorat modéré entre gauche et droite avec une séduction de l’électorat tenté par une radicalisation autour de thèmes comme « acheter français ». L’alliage entre un passé pro-européen et un verbe de plus en plus gaullien, comme la posture de juge de paix sur les cibles de la gauche et de la droite (non aux 35 heures mais non aussi au paquet fiscal de Sarkozy), permet déjà à Bayrou d’espérer un rôle d’arbitre du second tour. Un arbitre qui échangerait son soutien contre une grosse dose de proportionnelle (plus importante que celle déjà obtenue du PS par les Verts), qui permettrait enfin à un (autre ?) candidat centriste d’être crédible pour un second tour en 2017. Peut-il avoir une ambition plus haute dès 2012 ? Comment pourrait-il rendre assez attractive une majorité qui se construirait en deux temps, après le premier puis après le second tour, avec une partie de chaque camp ancien ? L’exercice est acrobatique, impossible à moins qu’une aggravation supplémentaire de la crise contraigne les Français, ou les entraîne, à une union nationale à l’italienne ou à la grecque. C’est le sens du « pacte national » qu’il appelle de ses vœux.
Pour l’heure, malgré les bénéfices qu’il tire de son obstination et de l’écho que lui donne l’impact politique de la crise au niveau européen, les carences de Bayrou en troupes et en programme ne semblent pas le mettre en mesure de s’insérer entre les deux favoris. Néanmoins sa progression met en lumière leurs faiblesses. À droite, les déceptions provoquées par Sarkozy chez les centristes pourraient se traduire en ralliements au leader du MoDem. À gauche, l’inconnue prolongée du véritable programme peut donner l’impression que, malgré la nette victoire de Hollande à la primaire, il n’a pas réussi, au-delà de son cercle de fidèles, à mettre en place un système de hiérarchisation des objectifs qui conforte le rassemblement des socialistes. Ses rapports avec Martine Aubry, qui conduisent à une tension permanente sur un projet socialiste déjà bouclé et obsolète, semblent moins productifs que l’alliance nouée par Sarkozy avec Copé, qui permet au candidat de l’Ump de bâtir progressivement une offre reprenant des mesures conçues par chaque courant du parti. Hollande risque ainsi une forme d’isolement à la Bayrou. Il peut en sortir de deux façons. Soit en annonçant clairement un programme distinct du projet, mais incluant des propositions chères à toutes les gauches, comme Sarkozy candidat. Soit en renonçant, du fait des turbulences exceptionnelles de l’actualité, à un véritable programme pour répondre à Sarkozy président, à la fois au coup par coup et par des interventions d’ampleur sur des sujets centraux, comme la nouvelle Union européenne ou l’État-providence de demain.