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Le retour de l’omniprésidence sans l’état de grâce

février 2009

#Divers

Nicolas Sarkozy n’est pour rien dans le règlement de la crise russo-ukrainienne sur le gaz : c’est la présidence tchèque de l’Union européenne qui l’a traitée et résolue en quelques jours. Mais qui s’en est rendu compte ? En tout cas pas les Français, à nouveau médusés, en ce début d’année 2009, par le spectacle de l’omniprésidence. Celle-ci continue à s’exercer sur la scène diplomatique, avec une efficacité très relative dans le conflit de Gaza et des chances de succès assez limitées pour le Nord Kivu, étant donné les relations exécrables entre la France et le Rwanda. Cependant, entre la perte de la présidence de l’Union et l’attente d’une clarification sur l’ampleur et les contours de la crise, c’est l’activisme domestique qui prend le dessus. Et les formes qu’il prend sont celles d’un retour exacerbé aux débuts du mandat, avant que le dévissage de sa popularité ne contraigne le président à davantage de sobriété, comme si la remontée de sa cote durant le bel automne de son leadership européen l’autorisait à suivre à nouveau sa pente, et peut-être à y glisser.

Des annonces en nombre, un cap général incertain

Premier caractère de ce retour : la voracité. Rien n’échappe à l’évocation présidentielle, c’est la règle de la Ve République hors cohabitation, mais sous Sarkozy l’évocation cesse d’être rare et ponctuelle, elle devient fréquente et même institutionnelle. C’est le sens qu’on peut donner à la présidence qu’il vient de s’attribuer du nouveau Haut conseil culturel, qui sera animé par Marin Karmitz. On peut donc être privé de toute fonction stratégique, comme vient de l’être Christine Albanel. On peut aussi être dépossédé de toute compétence tactique comme Xavier Darcos, qui a dû céder à Richard Descoings, le directeur de Sciences Po, le soin d’explorer les moyens de réformer le lycée, et se retrouver de surcroît flanqué d’un nouveau haut commissaire à la jeunesse en la personne de Martin Hirsch. On peut encore, comme Rachida Dati, apprendre, de son lit de maternité, qu’à sa descente de l’avion du Caire le président a décidé de supprimer les juges d’instruction. On peut surtout, comme François Fillon, découvrir tous les mois une évolution institutionnelle qui restreint la marge d’action et la visibilité de son pouvoir : réunion régulière des sept ministres préférés (même si elle ne garantit aucun de ses membres contre une mise sous tutelle comme Darcos ou un exil doré à l’Ump comme Xavier Bertrand), création d’un ministère de la Relance pour Patrick Devedjian chargé de coordonner l’action des ministères, invention du remaniement permanent et homéopathique qui prive le Premier ministre de toute consolidation pour une nouvelle étape. La réduction considérable de l’écart des cotes de popularité entre les deux têtes de l’exécutif, par rapport à ce qu’il était au début 2008, semble exempter le président de toute retenue. C’est dans cet esprit qu’il faut aussi comprendre la conduite vis-à-vis des responsables d’entreprises publiques : du projet de redonner à l’Élysée le pouvoir de nomination du président de France Télévision à l’exigence d’excuses publiques de la Sncf aux usagers pour la fermeture de la gare Saint-Lazare.

Le premier message que l’on doit retenir de ces comportements est que le président ne peut faire confiance à personne, sinon à lui-même, pour agir. Pour expliquer, il reste encore Claude Guéant et Frédéric Lefebvre. Le deuxième message, qu’a illustré la bronca anti-Rama Yade lorsque celle-ci a refusé de conduire une liste Ump, est que le sarkozysme produit des effets de cour qui deviennent, sur un signe, des effets de meute. À ce jeu, le promu le plus remarquable a été Éric Besson, limité quand même lui aussi dans son erre par la nomination d’un chargé de mission à la diversité. La troisième leçon, moins visible, est sans doute que cette surconcentration est le corollaire d’une grande perplexité sur le cap politique à fixer. La dynamique de la crise et le retour d’une résistance sociale à la réforme libérale sont rien moins que clairs. La rhétorique présidentielle vire à une espèce de mollettisme de droite : il faut changer le capitalisme mais tenir les promesses du candidat. Seulement la Grèce a fait assez peur pour qu’on abandonne la réforme des lycées et la conjonction des oppositions sur le travail du dimanche a conduit à remiser le projet.

Ni contre-pouvoirs, ni médiateurs : il n’est pas sûr qu’un pouvoir aussi empressé à faire le vide autour du Prince assure durablement sa prise sur ses propres soutiens. Le temps peut venir où, dans la majorité, beaucoup considéreront qu’il est préférable de se tenir à distance de faveurs si précaires, d’honneurs si privés de substance et d’une ligne politique de moins en moins lisible. C’est le calcul qu’a fait Jean-François Copé, à la tête du groupe parlementaire de l’Ump. L’évolution de sa rivalité avec Xavier Bertrand, devenu secrétaire général du parti, sera une des clés de l’avenir immédiat du sarkozysme.

Diversions vers la gauche

Le second caractère du retour du sarkozysme initial est l’ouverture, mais réduite et comme grimaçante. Il n’a pas été possible en effet, malgré les déchirements du congrès de Reims, d’attirer un nouveau socialiste, pas même Malek Boutih vers un poste ministériel. Ni l’ancrage accentué de Martin Hirsch, ni la mission de Marin Karmitz ne peuvent cacher cet échec. Deux moyens sont donc privilégiés pour déstabiliser la gauche. Le premier consiste à multiplier les débats fracassants qui la prennent à contre-pied. La suppression de la publicité à la télévision publique en a fourni un premier exemple : les socialistes n’ont pu en contester le principe, mais seulement les moyens et surtout la motivation. Second exemple : la suppression du juge d’instruction, qu’une partie de l’opposition accepterait si elle était accompagnée de l’indépendance du parquet, ce qui n’est bien sûr pas le cas. Toutes les réformes politiques sont biaisées par le souci premier de briser un obstacle. Et ce soupçon, désormais, les accompagne.

Le second moyen consiste à contourner le PS pour installer la gauche de la gauche en véritable opposition : c’est le sens de la charge contre le syndicat Sud à la suite de la grève de Saint-Lazare (au risque d’oublier le problème de sécurité des conducteurs qui en était l’origine) et le projet de renforcement du texte sur le service minimum qui devrait suivre, du gonflement en menace terroriste de l’ultragauche à propos du sabotage des caténaires de la Sncf, voire du projet anti-juges d’instruction qui offrira une tribune à Éva Joly, deuxième de la liste écologiste aux élections européennes.

Ces opérations de compensation ou de diversion rappellent la stratégie gaulliste classique. Mais de Gaulle avait, en contrepartie de sa rhétorique anticommuniste, des avantages plus solides à offrir aux communistes face aux socialistes : l’antiaméricanisme et le développement du secteur d’État. Sarkozy ne veut pas du premier (et son recentrage occidental lui ouvre de fait un espace diplomatique d’« influence » sur la nouvelle Amérique), et ne reprend du second qu’une tolérance au déficit budgétaire. Il ne lui reste dès lors à offrir à l’extrême gauche que le refus d’extradition des anciens brigadistes italiens, par Brésil interposé dans le cas de Cesare Battisti. C’est peu.