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Nicolas Sarkozy : à quitte ou double ?

mai 2010

#Divers

Par la vertu de simples élections locales, boudées de surcroît par un nombre record d’électeurs, Nicolas Sarkozy est tombé du statut d’adversaire imprenable à celui, inédit, de Président menacé de ne pouvoir même briguer un second mandat. Quoi qu’on pense de la responsabilité personnelle de l’actuel locataire de l’Élysée dans ce retournement, on peut d’abord savourer l’ironie du moment : le retour de l’antique malédiction française, celle du pouvoir empêché après deux ans ou deux ans et demi d’exercice.

La malédiction des deux ans

Qu’on se souvienne de Chirac épuisé dès 2004 par la réforme des retraites, de Jospin incapable, une fois accompli son programme prestement ficelé après la dissolution, de donner un second souffle à son action, ou plus loin dans le temps, de Mitterrand plongeant la gauche dans l’abîme en renvoyant Rocard, de Giscard au modernisme vite fané ou de Pompidou, dont le peu d’énergie qui lui restait se bornait à contenir son Premier ministre. La quasi-carbonisation de Sarkozy après les régionales confirme cette litanie des paralysies au sommet, mais elle a aussi valeur de démonstration a fortiori, car aucun de ses prédécesseurs ne pouvait se prévaloir d’une élection obtenue avec un taux de participation de 85 %. Pire encore : il est dépossédé du recours dont disposèrent Mitterrand et Chirac, la cohabitation, qui leur permit de revenir au pouvoir sous une figure nouvelle. Le quinquennat et l’antécédence régulière de la présidentielle sur les législatives privent le Président de cette ligne de fuite. L’échec de Sarkozy ira bien au-delà de lui-même, en accentuant la tragédie des institutions de la Ve République où le surinvestissement sur l’élection à un poste qui concentre un maximum de pouvoir produit à date presque fixe un rejet de même ampleur. Cette délégitimation, le quinquennat et le volontarisme envahissant de l’actuel Président l’ont aggravée en voulant la déjouer.

La défaite était pourtant annoncée de longue date. Son anticipation aurait dû alléger ses effets. C’est le contraire qui s’est produit. Le pouvoir a paru dénué de tout ressort, livré à l’isolement, à la crispation, voire au délitement. Sarkozy a refusé à Copé l’élaboration d’un « pacte majoritaire » qui aurait solennisé sa diminutio capitis, mais aussi à Fillon le grand remaniement qui aurait pu redonner du souffle au gouvernement. Il a même contraint son Premier ministre, par une mesquinerie assez voyante, à décommander une prestation télévisée. Un changement dans la hiérarchie policière, et quelques remarques acides, ont fait porter au fidèle Hortefeux lui-même le chapeau de la déception sécuritaire. Enfin, la dramatisation de la chasse à la rumeur qui visait le couple présidentiel a mis en porte à faux et éclaboussé la moitié de l’Élysée, jusqu’à l’intouchable secrétaire général Claude Guéant, obligé de révéler, en les rectifiant, ses confidences au Canard enchaîné et dont on évoque désormais la promotion ministérielle, c’est-à-dire le départ. Ces cafouillages prolongés ont remis sur le devant de la scène publique la vie privée, alors qu’on savait les effets délétères qu’avait produits l’épisode de la candidature de Jean Sarkozy à l’établissement d’aménagement de la Défense.

Le doute sur la capacité du Président à se faire réélire stimule les offres concurrentes à droite et, surtout, agrège leurs critiques. Juppé, Villepin, Copé remettent en cause le bouclier fiscal et, pour les deux premiers, le thème de la rupture et le débat sur l’identité nationale.

Aucun de ces rivaux ne menace encore sa suprématie sur la droite au premier tour. L’inclassable et insaisissable Fillon, seul, en serait peut-être capable. Mais Sarkozy le gardera sans doute à Matignon, pour le contrôler, mais aussi parce qu’il a choisi d’afficher qu’il se bat pour le maintien de la politique qu’il a engagée. Dans ce cadre, il lui reste tout de même quelques cartes à jouer : trois au moins.

Les cartes du Président

Sur le plan des équilibres politiques, ce qui l’a desservi cruellement aux régionales, la remontée du FN et l’absence d’un vivier de voix centristes pour le second tour, peut être contrecarré aux présidentielles. D’abord, il peut espérer de Marine Le Pen des ambitions différentes et donc une attitude plus conciliante que celle de son père au second tour. Ensuite, la captation de toutes les voix centristes par Europe Écologie et la gauche n’est pas fatale. Il est impératif pour Sarkozy de renoncer à sa stratégie d’écrasement au premier tour et de trouver un candidat centriste crédible, qui lui apporte une alliance de second tour. Morin ne pourrait pas tenir ce rôle, Bayrou ne le voudrait sans doute pas, Borloo serait le meilleur dans ce rôle, et sinon, pourquoi pas Martin Hirsch ?

Sur le terrain des réformes, Sarkozy a déjà choisi de continuer, car il ne doit pas être dit qu’il cède à l’immobilisme. Il poursuivra, à bas bruit, la diminution du nombre des fonctionnaires. Il soldera a minima la réforme des collectivités locales, en renonçant sans doute au scrutin à un tour. Pour la justice, il remise probablement la suppression, impossible politiquement, du juge d’instruction et se réserve la possibilité de revoir les conditions de la garde à vue. Il se concentrera sur les retraites. Dans une situation de faiblesse politique, le pari est risqué. Mais il présente un démenti éclatant à l’immobilisme préélectoral, et le bénéfice collatéral de prouver qu’il peut, pour les financer, ébrécher le bouclier fiscal à titre exceptionnel. Et surtout l’avantage inappréciable de pouvoir diviser la gauche et notamment de mettre Martine Aubry dans la difficulté de son double rôle de première secrétaire et de présidentiable.

Enfin, il lui serait utile de réenchanter son image, de retrouver une forme d’exceptionnalité. Le calendrier de 2011 lui apportera certes la double présidence du G8 et du G20, mais une réédition de l’activisme international de 2008 serait insuffisante. Une piste plus intéressante a été suggérée par l’entretien donné au Figaro Magazine à la veille des régionales : une pause en 2011 accompagnée d’une évaluation des réformes. La capacité à réformer reste le point fort de Sarkozy auprès de son électorat de 2007. Une grande évaluation indépendante, aux allures de reddition des comptes, à laquelle serait suspendue la décision de se représenter, aurait le triple avantage de la surprise, du progrès démocratique et de la cohérence avec la culture de la performance1. Elle illustrerait parfaitement le quitte ou double ? qui est dans le caractère du personnage et dans sa situation.

Une candidate naturelle pour le PS

Pour les socialistes, l’embellie des régionales dépasse toutes les espérances. Ils se trouvent débarrassés de l’hypothèque que faisait planer Bayrou sur le premier tour de la présidentielle, et simultanément favorisés pour les législatives par les perspectives de triangulaires dues à la remontée du FN. Le paysage de leurs alliances redevient aussi très encourageant. À leur gauche, le Front de gauche a pris nettement le pas sur l’extrême gauche, et il se confirme que leur allié principal sera Europe Écologie, mais ramené à une position qui ne lui permet pas de rivaliser pour le leadership de l’opposition. Cet allié présente un double avantage : sa présence authentifie un renouvellement de la thématique socialiste, et son positionnement devrait épargner au PS les surenchères dépensières.

La conduite de la campagne a, de plus, illustré l’unité des socialistes, à l’exception, notable mais sans doute résorbable, du Languedoc-Roussillon. Les appréhensions de déchirements au soir du premier tour sur une alliance avec le MoDem ne se sont pas réalisées, confortant la stratégie de Martine Aubry et la faisant émerger comme candidate naturelle. Statut que les sondages d’après régionales ont manifesté en la donnant pour la première fois victorieuse de Sarkozy. Tout incite les socialistes à interpréter ce résultat, au-delà de la démotivation et de la défiance vis-à-vis de Sarkozy, comme le signe d’un glissement fort en faveur de la justice sociale, et d’une adhésion à l’aptitude de la gauche à sortir le pays de la crise et à peser plus efficacement pour la régulation des marchés. Le souvenir de 1997, où l’annonce des emplois-jeunes avait accéléré la sortie de crise, peut jouer en ce sens, et déjà Laurent Fabius ébauche un « booster » complémentaire d’emplois-seniors.

Les retraites : un cheval de Troie ?

Toutefois un premier piège se présente devant Aubry : la coïncidence entre le débat sur les retraites et la phase de préprimaires de la gauche. L’atout de la première secrétaire réside dans sa majorité au sein du PS, plus forte sans aucun doute que son score du congrès de Reims, et appuyée sur son alliance avec Fabius et, encore aujourd’hui, Strauss-Kahn, ainsi que sur la garantie qu’elle a apportée de pouvoir réaliser l’alliance de toute la gauche. Dès lors la tentation est forte pour elle de fuir le débat sur la réforme des retraites en dénonçant sa dramatisation, sa précipitation et d’en sortir par le haut en proposant une grande politique de la vieillesse. Le jeu de ses rivaux, Hollande et Valls en premier lieu, appuyés sans doute par quelques grands élus locaux, visera à contraindre le PS à définir une position réaliste. Frédéric Lefebvre, le porte-parole de l’Ump, ne s’est d’ailleurs pas fait faute, avec sa subtilité légendaire, de vanter la sagesse de Hollande. Aubry devrait pourtant gagner cette bataille, appuyée sur le besoin d’unité des militants, la perspective de primaires qui contraignent à civiliser les débats.

Sur les retraites, il est peu douteux qu’elle parvienne à imposer le maintien du symbole des 60 ans. Mais si elle pousse le curseur plus loin vers la gauche, la Cgt et FO, jusqu’à refuser tout allongement de la durée des cotisations, elle pourrait en payer le prix : un déficit de présidentiabilité et la libération d’un espace au centre.

Sur le plan de l’image présidentielle, la première secrétaire étoffe sa réponse. Dès le congrès de Reims, elle se définissait par sa référence aux valeurs de la gauche, présentées dans un discours aux accents hugoliens. Aujourd’hui, elle les renouvelle en développant une philosophie du soin, que, curieusement, Royal pratiquait en 2007 sans la théoriser. Reste à savoir si cette construction produira l’effet d’incarnation dont on dit qu’il est nécessaire aux victoires présidentielles, si en quelque sorte l’infirmière qui veille sur les autres supplantera le petit patron qui se lève tôt le matin.

Quant à l’espace libéré au centre, il pourrait déclencher une nouvelle dynamique politique en 2011, soit dans la mouvance socialiste (l’offensive contrée de Hollande rendrait par exemple plus nécessaire la candidature de Dominique Strauss-Kahn), soit en dehors d’elle (et alors la réforme des retraites aurait joué un rôle de cheval de Troie analogue au référendum européen de 2005).

  • 1.

    Voir Alexis Tadié, « Gordon Brown : l’état de grâce ou comment s’en débarrasser », Esprit, novembre 2007.

Michel Marian

Philosophe de formation, il travaille dans le domaine des politiques scientifiques et de recherche. Michel Marian publie régulièrement notes et articles sur la politique française dans Esprit. Il s’intéresse également à l’histoire et à la culture arméniennes, tout comme aux questions de reconnaissance du génocide arménien.…

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