Positions : Loi de pénalisation du génocide arménien : le mauvais fruit de l'immobilisme du gouvernement turc
Le passage au Parlement d’un projet de loi pénalisant la négation des génocides « reconnus par la France » a ravivé le débat sur les lois mémorielles, l’a élargi à une discussion de principe sur le droit et la politique et à une interrogation d’opportunité diplomatique en ouvrant une crise avec la Turquie, car, sous sa formulation générale, la loi vise une négation précise, celle du génocide arménien.
Comment en est-on arrivé là? En 2006, un premier projet avait été voté par l’Assemblée nationale, mais, dans un calendrier préélectoral pourtant comparable à celui de 2012, n’avait pas été transmis au Sénat1. À l’époque, l’évolution intellectuelle et morale de la Turquie était frappante2. Un colloque universitaire s’était tenu sur les « Arméniens dans l’Empire ottoman », Orhan Pamuk s’exposait à des poursuites pour avoir rappelé le « massacre d’un million d’Arméniens », les obsèques du journaliste arméno-turc Hrant Dink rassemblaient 100000 personnes. Fin 2008, une pétition réunissait 30000 signatures demandant pardon aux Arméniens3, en 2010, deux commémorations publiques du 24 avril, anniversaire de la première rafle du génocide, avaient lieu à Istanbul, élargies en 2011 à quatre autres villes, dont Diyarbekir.
Le gouvernement Akp, islamo-conservateur, avait aussi marqué un net changement par rapport à ses prédécesseurs kémalistes (laïques et nationalistes) : valorisation de la présence historique des Arméniens (visite d’Erdogan à une exposition photo), tolérance à l’intérêt de la société civile pour les pages noires de l’Histoire, utilisation de formules évasives sur la nature de l’événement de 1915 par le président Gül, enfin ouverture en 2009 de pourparlers avec l’Arménie.
Seulement, si la société intellectuelle turque a continué sur ce chemin, l’Akp a, depuis deux ans, beaucoup déçu. L’ouverture à l’Arménie a été sacrifiée aux protestations de l’Azerbaïdjan, maintenant Erevan sous un blocus. La pente autoritaire du Premier ministre a prévalu, conduisant à des records de journalistes emprisonnés, le choix du nationalisme pour gagner les élections de 2011 s’est illustré par l’ordre de détruire un monument à l’amitié turco-arménienne, enfin la posture de champion de l’islam l’a détourné d’une Europe qui, certes, ne lui a guère fait d’ouvertures. Les démocrates sont devenus critiques, s’éloignant du compagnonnage qu’ils avaient accordé à l’Akp, dans la lutte prioritaire contre l’emprise de l’armée. Beaucoup considèrent que l’Akp les a leurrés, et l’Europe avec eux, le temps de se débarrasser de l’armée.
Dans ces nouvelles conditions, les Arméniens ont raidi leurs positions. Les changements en Turquie, après un moment d’incrédulité, avaient ébranlé les diasporas, une forte minorité se révélant prête à parier sur les « protocoles » arméno-turcs, qui promettaient de l’oxygène à l’Arménie et créaient une ambiguïté peut-être favorable à la survenue de la justice en incluant une « commission sur l’histoire », plutôt qu’une commission d’historiens, jugée inacceptable sur des événements dont la qualification recueille le consensus des historiens de bonne foi. La désinvolture avec laquelle la Turquie a conduit ces protocoles dans l’impasse, le refus de mener l’enquête sur les assassins de Dink jusqu’à ses commanditaires, enfin le contraste entre les propos de plus en plus clairs des intellectuels sur la catastrophe et la souffrance arméniennes et l’évitement de toute posture d’excuse sur 1915, sans même parler de génocide, par la classe politique, tout cela a bouché les perspectives entrevues. L’impatience a grandi à mesure que s’approchait le centième anniversaire du génocide.
Voilà pourquoi, en France, aux manifestations de soutien à la remise en route du processus législatif de pénalisation, squelettiques dans les années 2007 à 2009, a succédé une mobilisation croissante depuis 2010. La prise par la gauche du Sénat et l’engagement, aussitôt réitéré par François Hollande, de reprendre le projet, ont accéléré la réaction de Nicolas Sarkozy qui, en Arménie, annonce une loi si la Turquie ne bouge pas. Le voyage d’Alain Juppé à Ankara apparaît comme une dernière chance. Sa proposition que la France convoque un comité international d’historiens ne reçoit pas de réponse turque, mais seulement des protestations arméniennes. On connaît la suite.
La réaction officielle turque a frappé par sa brutalité, ciblée sur la personne de Sarkozy, son père et son grand-père, de façon odieuse, mais compréhensible, parce que le président français n’a jamais brillé par sa sympathie pour ce pays. Elle a aussi cherché à disqualifier la France en invoquant un génocide algérien, sans trouver de relais auprès des intéressés. Mais elle contraste avec celle des intellectuels. Alors que ceux-ci étaient unis en 2006, Hrant Dink compris, pour refuser une loi de pénalisation, certains, dont Baskin Oran, n’y sont plus opposés aujourd’hui, conscients que la dynamique interne du travail de mémoire est insuffisante pour obtenir une évolution politique décisive et que la pression externe, après un moment de crispation, peut avoir un effet de rappel. Etyen Mahsupian renvoie dos à dos les deux gouvernements; Erdogan, qui, en novembre dernier, a présenté de premières excuses pour le massacre prémédité de 1938 contre les Kurdes et les Alévites du Dersim, est encouragé par Ali Bayramoglou à étendre cette attitude au génocide, sans guillemets, de l’Empire ottoman. Surtout, la crainte que l’admonestation étrangère isole les partisans du travail de mémoire paraît moins fondée : les talk-shows turcs sur le sujet leur réservent toujours une place.
Mais les conséquences sont plus alarmantes en France. D’un côté, la diaspora turque, dans les jeunes générations, est tentée, face à ce qu’elle ressent comme un double rejet du musulman et du Turc, de souder identité et négationnisme, comme l’indique le relatif succès des manifestations contre la loi. De l’autre, les excès de certains adversaires de la loi, lorsqu’ils passent de la critique de principe fondée, au nom de la liberté de recherche ou d’expression, à la mise en cause du génocide arménien pour défaut d’intentionnalité prouvée (Jean Daniel), de décision de justice (Robert Badinter), ou de compétence française sur un crime sans rapport avec elle (Pierre Nora), justifient aux yeux de la communauté arménienne le besoin de « protection » face à un négationnisme d’État et à ceux qui le ménagent.
Un rappel extérieur est nécessaire pour accélérer le travail de mémoire en Turquie, mais il faut d’urgence chercher des moyens moins contre-productifs que la pénalisation : une intégration de cette mémoire au 11 Novembre, par exemple, ou une position commune des partis européens.
- 1.
Sévane Garibian, « Pour une lecture juridique des quatre lois “mémorielles” » et Olivier Mongin, « Une précipitation à retardement. Quelques perplexités sur le consensus historien », Esprit, février 2006.
- 2.
Michel Marian, « Saisir le moment d’un dialogue arméno-turc », Esprit, juillet 2006.
- 3.
Ahmet Insel, « “Au nom de l’humanité, cette conduite était un crime”. Une analyse de la demande de pardon aux Arméniens », Esprit, juin 2010.