Présidentielle : une élection sans surprises ?


À la mi-février, période identifiée par les analystes politiques comme le temps de la cristallisation, que les mois suivants se contentent généralement de confirmer, l’élection présidentielle paraît jouée. François Hollande frôle ou atteint 30 % d’intentions de vote au premier tour, et, phénomène inouï depuis 1965, 60 % au second.

Le discours du Bourget : une étape majeure

Le seul événement de la campagne, à ce jour, est la réussite de son premier grand meeting du Bourget le 22 janvier 2012. Ce succès s’est traduit par la mise à l’écart d’un scénario qui paraissait encore possible à la mi-janvier : celui de l’effilochage régulier de l’avance du candidat socialiste, qui aurait conduit à deux variantes : soit l’installation d’un match ouvert à quatre, incluant François Bayrou et Marine Le Pen, soit le croisement de la courbe de l’affaissement de Hollande avec celle du redressement de Nicolas Sarkozy, permettant alors à celui-ci de faire une entrée en campagne en fanfare. Il n’en a rien été, et les lendemains du Bourget ont révélé le désarroi de l’Ump, contrainte d’abandonner son procès en indécision, repris des polémiques de la primaire socialiste, pour lui substituer en toute hâte une attaque contre l’« arrogance » du challenger, et des hésitations très voyantes sur la date d’entrée en campagne de son propre candidat. Le parti a finalement dû reconnaître que la position de Nicolas Sarkozy, beaucoup moins favorable que celle des présidents sortants Mitterrand et Chirac, l’obligeait à se déclarer dès la mi-février.

Les autres effets de ce qu’on pourrait appeler la seconde ascension de Hollande ont été le tassement de Le Pen et de Bayrou, donc le retour de la bipolarisation, ainsi que la nouvelle modération de Jean-Luc Mélenchon, qui a mis au placard ses plus vives attaques contre Hollande. Enfin, et cette conséquence n’est pas la moindre, le Bourget a consacré la prééminence du candidat, de sa ligne et de ses hommes sur ceux qui tenaient l’appareil du parti et pouvaient faire de leur position une tribune pour le rappeler à l’ordre. Le dernier épisode de ce combat à peine feutré a été l’attaque de Benoît Hamon contre Jérôme Cahuzac après que celui-ci eut déclaré que les postes des 60 000 personnels de l’Éducation nationale promis par le candidat seraient financés par des non-remplacements dans d’autres ministères. Depuis, les hollandais Moscovici, Ayrault, Bel, Sapin, Cahuzac ont conquis une sorte de monopole médiatique, au point de donner l’impression de superposer un PS ou un gouvernement de demain au PS d’hier, issu du congrès de Reims, même si la nouvelle coalition, qui va de Montebourg à Collomb, est aussi large que la précédente, qui se déployait de Hamon à Strauss-Kahn.

Quelles solutions pour la droite ?

Hollande a donc réalisé au Bourget une synthèse, c’est son art, entre le positionnement de sa précampagne, une aptitude gouvernementale à hiérarchiser les priorités, d’autant plus nécessaire en temps de crise, et une prise de hauteur offrant une perspective historique à la gauche à travers l’envolée lyrique contre l’adversaire sans visage de la finance. En déclinant une série de propositions concrètes, notamment sur le thème du logement, particulièrement opportun parce qu’il avait été relancé par des associations et que la rigueur de l’hiver lui donnait une pertinence accrue. Il a aussi démenti le procès en flou qui lui était intenté, affirmé son charisme sobre, en phase avec l’air du temps, et assis son autorité sur son camp.

Bien entendu, le contexte a aussi été porteur. Le piège dans lequel Sarkozy s’est enfermé, en faisant à l’été du triple A de la France un talisman que lui seul était capable de conserver, s’est refermé en janvier avec la dégradation de cette note, qui a sonné le glas de sa prétention à écraser son adversaire par la compétence gouvernementale. S’étant lui-même privé de sa position de surplomb, le président-candidat s’est reconverti en challenger clivant sur les valeurs, en appelant à de nouvelles mesures radicales tranchant avec l’« immobilisme » de ses opposants. Mais cette nouvelle stratégie rencontre deux limites : une absence de crédibilité produite par la répétition du Sarkozy des années 2004-2006, et un enfermement dans une position minoritaire qui peut lui laisser espérer de petits progrès au premier tour, mais empêche une victoire au second. Entre le rigorisme économique de Bayrou et le populisme de Le Pen, l’addition est difficile. D’où le surgissement des sujets de sensibilité chrétienne, refus de l’euthanasie et du mariage homosexuel, étroits mais plus fédérateurs à droite.

Dès lors, on peut se demander si, devant une défaite aussi annoncée, la droite va rester inerte. Après tout, même si Hollande est à 60 % au second tour, la gauche plafonne à 40 % au premier. Elle bénéficie cependant de deux atouts, en plus du rejet du style de Sarkozy : une envie, modérée, de changement, appuyée sur les incertitudes du contexte de crise, et, surtout, le caractère consensuel de son candidat, dont fait partie la fermeté tranquille avec laquelle il a repoussé jusqu’ici les surenchères des diverses gauches de la gauche. Hollande ne fait pas peur à une grande partie de l’électorat du centre et même de droite, qui se résigne avec curiosité à sa victoire. Le seul élément qui pourrait faire évoluer ce sentiment serait une forte progression de Mélenchon. Tant que celui-ci, malgré l’affluence à ses meetings, demeure dans la zone des 10 %, il renforce le socle du second tour. Mais s’il se hissait autour de 15 %, et même si ce gain était pris sur Le Pen, son poids dans la coalition victorieuse pourrait inquiéter et provoquer un sursaut à droite. Le seul recours de celle-ci, si près de l’élection, serait alors un ralliement de caciques de l’Ump à un Bayrou qui aurait maintenu sa double ligne d’humanisme et d’austérité. Encore faudrait-il, pour que ce scénario de type 1974 (ralliement de Chirac à Giscard contre Chaban) soit possible, que Bayrou lui-même ait progressé jusqu’à 16 ou 17 %. S’il reste une bataille dans cette course en grande partie jouée, c’est donc tout de même celle du centre : Hollande doit rendre inutile le vote Bayrou par enveloppement et Sarkozy le réduire en contraignant son électorat à choisir ses valeurs.