Que reste-t-il de la gauche ?
On a dit du quinquennat qu’il accélérait les rythmes politiques. Mais on pensait il y a peu que cette évolution devait beaucoup à la personnalité survoltée de Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, le contraste est d’autant plus frappant entre le caractère placide de François Hollande et la vitesse du changement dans le changement. 2012 a condensé 1981 et 1983.
Un tournant malgré tout
Certes l’euphorie, l’ambition, l’illusion de mai 1981 étaient absentes de mai 2012, du fait de la crise de la dette souveraine et de la menace sur l’euro. Néanmoins, l’espoir existait qu’une priorité donnée à la justice sur l’enrichissement soit possible, à condition de prendre au sérieux l’impératif de désendettement. Quelques mesures de justice ou de politique keynésienne ont été prises à l’été : augmentation de l’allocation de rentrée scolaire, retour partiel à la retraite à soixante ans, emplois d’avenir, et le désendettement s’est appuyé sur le relèvement des impôts plutôt que sur la diminution de la dépense publique. Ce choix est très vite devenu le péché originel du retour de la gauche au pouvoir. En effet, malgré les fortes décisions prises par les Européens au début de l’été, où Hollande a joué son rôle au côté des Italiens Monti et Draghi, le sauvetage de l’euro a cédé la place à la menace de récession européenne. Dès lors, les milieux d’affaires ont pu craindre que la pression fiscale continue sans limite, et convaincre que la croissance passerait d’abord par la restauration de leur capacité exportatrice, et donc par la limitation de leurs charges. Les « pigeons » des start-up ont obtenu le retrait de la taxation à 60% sur la vente d’entreprise, symbole d’un coup d’arrêt à la croissance de la fiscalité, puis le rapport Gallois, salué par le Medef, a conduit le gouvernement à un rétropédalage fiscal sur les entreprises à travers un plan de crédits d’impôts, financé par une augmentation de la Tva et une très forte diminution de la dépense publique.
Cette « révolution copernicienne », selon le mot de Pierre Moscovici, a eu lieu en un petit mois. De la politique économique de la gauche, il ne reste rien. Ni la doctrine qui voulait que le coût du travail ne fût pas le principal obstacle à la compétitivité (disparue dès l’intervention télévisée de Hollande en septembre), ni le choix de la Csg plutôt que celui de la Tva, pourtant « l’impôt le plus injuste », ni même, au moins dans le discours de Jean-Marc Ayrault après la remise du rapport Gallois, l’idée de contreparties ou de sélectivité en échange du crédit d’impôts, disparues au profit de la préférence de droite pour les règles simples et générales. En un mot, le choix de la compétitivité de 2012 paraît aussi fort et aussi douloureux que celui de la désinflation de 1983 et il a la même motivation : la solidarité (ou l’interdépendance) européenne. L’alliance nouée au moment de l’élection de Hollande avec les Italiens et les Espagnols autour de l’adjonction de la croissance au traité européen a tourné à l’avantage de l’interprétation de ces derniers, sur ce point d’accord avec Merkel : la croissance passe par une politique de l’offre. Six mois à peine après l’élection, un glissement de majorité n’est plus tabou : Hollande parle de la sortie des écologistes comme d’une possibilité et Stéphane Le Foll évoque comme simplement prématurée une entrée de Bayrou. D’où l’amertume au sein d’une partie de la gauche, du Front de gauche aux Verts, en passant par Libération et les économistes. Mais il n’est pas sûr que l’électorat de gauche, exposé chaque jour aux informations alarmantes sur la crise économique, ne soit pas acquis à ce réalisme ou ce pragmatisme, même s’il est imposé par la grogne foudroyante des patrons.
Quelles marges de manœuvre ?
Que reste-t-il alors à la gauche pour marquer son passage au pouvoir, avant l’hypothétique réussite économique dans quelques années ? Le « sociétal » ne peut être utilisé qu’avec parcimonie : sans doute parce qu’il a trop servi de diversion à l’époque de Mitterrand, mais surtout parce que le magistère reconquis par la droite en économie déborde sur les questions de société. L’opinion reste majoritairement favorable au mariage homosexuel, mais, à mesure que le débat se prolonge, l’assistance médicale à la procréation est massivement rejetée et l’adoption, présente dans le projet de loi, devient minoritaire. Quant au droit de vote des étrangers aux élections locales, Hollande avait averti, dès l’entre deux tours, que l’absence de majorité qualifiée poserait la question du choix d’aller au référendum.
Dès lors, les enchères montent autour de la négociation des partenaires sociaux sur le marché du travail, qualifiée par le président de la République d’occasion pour un « compromis historique ». Les gages donnés aux patrons devraient permettre au gouvernement d’accroître la pression sur eux. Mais les contreparties qu’ils tardent à proposer au pacte compétitivité-emploi et à la flexibilité ne dépendent pas que d’eux. L’extension de la formation professionnelle, qui devrait être l’un des piliers majeurs de ce compromis, n’est guère attractive dans sa configuration actuelle en France et mériterait un engagement gouvernemental au moins aussi fort que celui en faveur du scolaire.
Plus généralement, l’argent rendu aux chefs d’entreprise devrait être échangé contre du pouvoir. Le temps est sans doute venu d’une seconde génération de lois Auroux : abaissement des seuils pour la présence d’un délégué syndical, participation aux instances de décisions stratégiques. Il serait équitable aussi que l’importante population privée d’emploi soit représentée, par exemple dans des conseils économiques et sociaux dans les territoires.
Une meilleure distribution du pouvoir passe aussi par les institutions politiques elles-mêmes. Sur ce plan, malgré une louable fermeté contre le cumul des mandats ou le pantouflage, on peut déplorer la timidité du rapport Jospin sur deux points. La restriction de la dose de proportionnelle à un maximum de 10 % est insuffisante au moment où les équilibres politiques sont plus évolutifs, et la proposition de conserver le même écart, minime, entre la présidentielle et les législatives ne peut que confirmer le désintérêt de l’électorat pour ces dernières et le faible poids du Parlement, mais on pouvait difficilement demander à Lionel Jospin et Olivier Schrameck, son ancien directeur de cabinet, de se déjuger de leur monumentale erreur de 2001 (l’inversion de calendrier).