quoi servent les primaires socialistes ?
Depuis la mise en retrait brutale de Dominique Strauss-Kahn, le scénario d’une primaire socialiste de simple confirmation, déjà mis à mal par l’émergence d’un challenger crédible, François Hollande, entre janvier et mai, s’est évaporé. Il y aura une véritable primaire de compétition et, trois mois avant l’échéance, elle apparaît comme une étape plus difficile que les suivantes pour les principaux candidats.
Cette perspective est en soi un paradoxe. Quand, partout en Europe, la gauche est battue ou, comme en Espagne, promise à l’échec, au moins deux candidats du PS sont en mesure de vaincre Nicolas Sarkozy, comme si l’occupant de l’Élysée continuait à présenter un handicap personnel pour son camp. Mais de cette toile de fond internationale, et notamment de la crise grecque, il n’est pas (encore) question dans la primaire.
L’organisation d’une primaire n’est pas une première. En 2006 déjà, la désignation du candidat s’était faite en dehors du cadre d’un congrès socialiste. On peut voir dans cette évolution une prise en compte accrue de la dimension personnelle qui caractérise l’élection présidentielle française. Mais, en 2006, le corps électoral restait circonscrit aux militants socialistes, à vrai dire beaucoup plus nombreux du fait de l’abaissement à dix euros du prix de l’adhésion. Au total 178 000 adhérents avaient voté, soit 80 % des membres du PS. En 2011, c’est au moins dix fois plus de votants qu’on attend, d’un corps électoral étendu à tous les sympathisants de gauche. Le changement d’échelle du mode de sélection est censé, dans l’esprit de ses promoteurs, renforcer une dynamique de mobilisation à l’américaine, et, dans le contexte français des élections à deux tours, accélérer la légitimation du candidat socialiste par rapport aux autres candidats de gauche, préempter en quelque sorte le premier tour.
Les primaires qui inquiètent
À première vue les chausse-trappes abondent. Les difficultés d’organisation, attendues, voire provoquées, par les adversaires de l’Ump comme par certains alliés, peuvent révéler la faiblesse militante du PS ou faciliter les fraudes, auxquelles les primaires sont pourtant censées remédier. La dynamique de la lutte des egos va noyer et faire oublier le projet élaboré par le parti au printemps, à des degrés divers selon la personnalité du vainqueur. En outre le niveau de participation, s’il est faible, permettra au camp adverse de retourner cette première victoire en première défaite. Surtout, l’aiguisement de la compétition, et donc des divisions, pourrait limiter la mobilisation ultérieure, comme ce fut en partie le cas en 2007.
En tout état de cause, il en est des primaires comme de l’élection présidentielle au suffrage universel : une fois qu’elles ont été décidées, on peut (on pourra un jour) éventuellement les vider de leur sens, on ne peut pas les supprimer, comme l’ont espéré un Vauzelle avant la sortie de route de D. Strauss-Kahn, un Bartolone après.
La primaire socialiste aura donc lieu et son schéma à deux tours devrait calquer sa dynamique sur celle de l’élection présidentielle française, pas du tout sur les primaires américaines. La décantation autour de deux candidats, avec le seul imprévu possible d’une résistance ou d’un surgissement de troisième homme, semble s’imposer pour une primaire courte réduite à trois mois de campagne estivale et deux tours rapprochés, les 9 et 16 octobre.
Les seconds rôles ne surprennent guère, en effet. Ni Arnaud Montebourg, toujours pressé au point d’être à la limite du faux départ, et doté d’une thématique nouvelle pour chaque saison, aujourd’hui la « démondialisation ». Ni Manuel Valls constant dans la revendication de son droit à l’ambition et éminemment prévisible dans son enfermement à la droite du PS, aujourd’hui en Clemenceau de la guerre contre la drogue. Ni Pierre Moscovici, personnage de Zénon d’Élée, Achille qui ne rattrapera jamais la tortue, et ne cesse d’avancer dans son chemin d’émancipation pour un jour s’adresser directement à la population. Seule peut-être Ségolène Royal, réveillée par l’approche de la bataille, peut espérer décrocher un rôle complémentaire au vainqueur. Mais l’enchaînement des coups d’éclat et de mouvements de balancier très à droite et très à gauche ne devrait pas suffire à donner envie d’un remake de 2007.
Clivages de précampagne
François Hollande, déclaré depuis longtemps et Martine Aubry, candidate des plus vraisemblables, devraient donc se disputer l’honneur d’affronter Sarkozy. Il est possible qu’ils se différencient selon une ligne droite-gauche, comme inclineraient à le penser les soutiens dont dispose Aubry à la gauche du parti. Mais, à ce jour, le clivage passe d’abord par des positionnements de candidature différents.
Un homme décidé et presque seul face à une femme que presque tous les hiérarques du parti appellent à prendre ses responsabilités et qui attend d’être totalement prête. Cette configuration illustre merveilleusement l’hésitation des socialistes entre une figure présidentialiste et une figure parlementariste de l’élection. Non sans un paradoxe. Hollande qu’on accuse de mollesse, et dont le principal poste a été celui de premier secrétaire du PS, a choisi d’illustrer l’itinéraire le plus présidentialiste qui soit, au point de synthétiser les images de Mitterrand et de Chirac, et de se voir décerner un brevet d’homme d’État par le second. Ce qui risque de lui faire perdre le suffrage de Lionel Jospin. De Mitterrand, il imite en effet le thème de la « France unie » de 1988, et de Chirac la traversée du désert de 1993 et l’appui sur un tout petit nombre de fidèles mais de qualité (Sapin, Vallini, Ayrault).
À l’inverse Aubry, qu’on dit autoritaire, qui a été numéro 2 du gouvernement et de Péchiney, à qui l’on doit la décision des primaires après le congrès de Reims, semble épouser les attentes des notables du parti depuis 3 ans : chef de motion pour bloquer Delanoë puis Royal pour le compte de Fabius et de Strauss-Kahn, première secrétaire évitant les divisions programmatiques pour offrir un parti uni au candidat probable Strauss-Kahn et se réservant sans doute dans cette hypothèse Matignon, finalement candidate au terme d’une longue préparation pour ne pas refuser ses responsabilités après le retrait de D. Strauss-Kahn. Le rapport d’Aubry au pouvoir s’assimile à celui du philosophe de la République de Platon, d’autant plus légitime à l’exercer qu’il le désire moins.
Le temps de l’avant-primaire a joué pour Hollande. Il a accepté les règles fixées par ses rivaux (les primaires élargies au peuple de gauche, le calendrier étiré pour D. Strauss-Kahn, l’abandon ou pas du poste de première secrétaire en cas de candidature d’Aubry), en se montrant à la fois distant et beau joueur et en laissant à d’autres (Royal surtout) le soin de contester. Sa campagne s’accompagne d’un début de légende (« le candidat normal », adoubé par l’« humour corrézien » d’un prédécesseur). Son éloignement de longue date par rapport aux espoirs mis en D. Strauss-Kahn lui a plus servi qu’à Martine Aubry le rassemblement émotionnel après la sidération de l’événement new-yorkais. Les chiffres montrent qu’il mord au centre sans perdre à l’extrême gauche.
Mais, de l’autre côté, la pression légitimiste à l’unité dissuade les ralliements à Hollande, d’où l’impression d’un « passage à vide » du challenger devenu favori. Les soutiens devraient au contraire pleuvoir pour Aubry le jour de sa déclaration, la dynamique de l’affrontement peut faire pencher le curseur à gauche surtout si Sarkozy abandonne la réserve qui lui réussit actuellement pour provoquer les socialistes à une posture plus combative. Après la saison Hollande, il devrait y avoir un moment Aubry. La tactique de celle-ci devrait être d’abord de délégitimer la candidature d’Hollande en ramenant leurs différences à une opposition entre le sérieux collectif (et féminin) et le jeu personnel (et masculin). Si elle échoue, en clair si elle ne se hisse pas très vite à un niveau qui la mette, comme lui, à l’abri d’une élimination au premier tour, il lui restera l’option de rejeter Hollande à droite. Mais cette option est dangereuse car elle conduira à opposer le peuple de gauche destiné à voter à la primaire aux centristes et au marais qui font aujourd’hui l’avance de Hollande. Celui-ci devrait, quant à lui, tenter d’assimiler la candidature de sa rivale à une fonction tribunicienne, étroitement partisane, qui réduit le potentiel d’opposition à Sarkozy.
Deux paramètres pourraient faire la décision. Le premier sera la bonne distance du candidat au parti. Hollande a commencé à l’expérimenter. Aubry, caparaçonnée de trop nombreux alliés, court deux risques en rentrant en campagne. Le premier est d’accumuler les mécontents, comme l’indique déjà la bataille feutrée autour du poste de premier secrétaire intérimaire peut-être promis à Harlem Désir. Le jour de la déclaration de candidature sera celui de l’avalanche des soutiens. Mais le lendemain risque d’être celui de la levée de boucliers des petits candidats contre le fonctionnement du parti en campagne interne. Le second, de devoir donner trop brusquement des marques fortes de son indépendance de candidate. Et dès lors de trahir son image de rassembleuse.
L’autre paramètre est celui du rapport aux autres forces de gauche, et notamment aux écologistes. Certes les 32 000 électeurs inscrits à la primaire d’Eelv pèsent peu par rapport au corps électoral espéré par les socialistes, mais leur primaire de fin juin a des allures de répétition générale. Éva Joly, appuyée par la plupart des leaders historiques des Verts en face d’un Nicolas Hulot, qui mord au centre et enregistre des ralliements disparates et personnalisés (Bougrain-Dubourg, Bové, Hessel), préfigurent en quelque sorte le duel Aubry-Hollande, voire un choix historique entre un retour de la gauche plurielle et l’annonce d’une alliance plus floue et plus large.