Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Saisir le moment d’un dialogue arméno-turc

juillet 2006

#Divers

La proposition de loi, déposée par les socialistes, visant à pénaliser la négation du génocide arménien, n’a pas abouti, la discussion n’ayant pas été suivie de vote le 18 mai 2006, au terme de manœuvres confuses dont les groupes parlementaires se sont rejeté la responsabilité. Le débat, en dehors du Parlement plus qu’en son sein, a été vif et pourrait s’amplifier si le groupe socialiste profite d’une prochaine niche parlementaire, à l’automne, pour déposer à nouveau sa proposition comme il l’a laissé entendre. La mobilisation de la communauté arménienne a été forte, presque aussi forte que lors du vote de la loi portant reconnaissance du génocide en 2001. Le gouvernement et les milieux d’affaires turcs ont réagi, comme à l’époque, en menaçant la France de boycott. La nouveauté est venue de l’opposition manifestée par les historiens déjà signataires à la fin 2005 d’une pétition contre toutes les lois qui disent l’histoire, de la loi Gayssot aux lois sur l’esclavage et la colonisation française, en passant par celle de 2001.

La revendication arménienne, avant même de parler de l’additif pénal, représente en effet le cas le plus pur de demande de « loi mémorielle ». L’affirmation publique de cette communauté est celle qui fait la place la plus large et presque exclusive à la déclaration d’une vérité historique par des instances politiques. À la différence des autres lois, la reconnaissance du génocide arménien n’a pas d’autre finalité que sa proclamation officielle. Elle ne vise pas, en effet, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme ni des mesures de discrimination positive et de quotas. Bien entendu dans tous leurs pays d’adoption, et comme la plupart des communautés, les Arméniens font vivre des écoles ou des centres culturels pour lesquels ils demandent des subventions. Mais toute l’intensité de leur exigence se concentre, de la municipalité aux institutions internationales, dans cette demande simple mais fondamentale de reconnaissance d’un événement historique. Elle a bien sûr une signification politique internationale, puisqu’elle s’adresse indirectement à la Turquie, État successeur des auteurs du génocide, pour lui demander de s’aligner sur cette reconnaissance. Celle-ci peut prendre la forme, dans les très nombreux pays européens où elle a été réalisée récemment, d’une motion ou d’une résolution parlementaire. En France la situation se complique, du fait d’une donnée constitutionnelle : l’interdiction faite au Parlement de prononcer de telles motions, et l’obligation dans laquelle il se trouve de donner à tous ses actes forme de loi. Une solution simple pour sortir de cette ambiguïté et manifester plus clairement ce qu’on souhaite (dans ce cas exercer une pression sur la Turquie) aurait été de modifier la constitution et de remplacer cette loi (et d’autres) par des déclarations solennelles. Au nom de quoi en effet la souveraineté politique s’interdirait-elle de se prononcer sur des événements historiques où sont engagées des questions de valeur ou d’identité ? Mais en quoi l’identité française serait-elle engagée dans cette affaire ? On peut soutenir qu’il est logique que la France, acteur majeur de la Grande Guerre et protectrice, malheureusement déjouée, des victimes arméniennes, rappelle à la Turquie le devoir universel d’assumer les pages les plus sombres du passé. Cette voie n’a pas été retenue. La voie inverse, celle d’un déploiement à son terme de la logique de la loi, jusqu’à la sanction, en germe depuis 2001 par référence à la loi Gayssot, a pu de ce fait se déployer sans alternative.

Ce durcissement a suscité des critiques, plus ou moins légitimes. La plus forte est celle de véhiculer une méfiance par rapport au régime de liberté de l’expression et de la recherche, qui pourtant ne peut que produire et stabiliser la vérité. Le mouvement des idées et des travaux confirme ce que les contemporains avaient compris : le gouvernement jeune-turc a profité de la guerre pour anéantir la population arménienne d’Anatolie. À quoi bon manifester tant d’inquiétude ? Il est sûr cependant que les historiens pétitionnaires auraient eu plus d’autorité si les historiens du xxe siècle s’étaient intéressés personnellement à un événement pas si mineur pour ses contemporains et d’importance croissante dans sa « réception » depuis 40 ans, si Pierre Nora ou Françoise Chandernagor ne s’étaient obstinés à défendre l’historien anglais spécialiste du Moyen-Orient Bernard Lewis en le comparant à l’historien Olivier Petré-Grenouilleau. Comparaison doublement faussée puisque Petré-Grenouilleau a été attaqué pour avoir élargi la vision des traites négrières, et Lewis pour avoir substitué, sans preuves, à la qualification d’holocauste présente dans les premières versions de ses travaux la formule : « Le génocide est la version arménienne de l’histoire », que le premier a effectivement été poursuivi sur la base de la loi Taubira mais le second condamné bien avant la loi de 2001, au civil, pour atteinte à la déontologie de l’historien.

Néanmoins, même dans le cas de Lewis, le procès a eu beaucoup moins de poids que la condamnation de ses propos par une lettre collective d’intellectuels français, dont J.-P. Vernant, et l’affirmation du génocide arménien par des historiens américains, parmi lesquels les plus grands spécialistes de la Shoah. La dynamique de la judiciarisation est contre-productive et conduit à ces absurdités comme le procès intenté par les organisations arméniennes de Marseille à Jean-Marie Colombani pour avoir décrit 1915 comme une « tentative de génocide ».

Faut-il, pour autant, condamner toute revendication de mémoire et mener une critique plus radicale des « causes mémorielles » en s’attachant à démontrer qu’elles sont implacablement soumises à une logique de pénalisation et d’enkystement ? Tel est le sens de l’essai récent d’Emmanuel Terray Face aux abus de mémoire1. Il y dénonce, sans citer spécifiquement le cas arménien, cinq dérives qui font système : l’identification du trauma collectif des descendants au trauma individuel des rescapés, le glissement de la culpabilité individuelle des bourreaux à la culpabilité collective du peuple, la création de « tribunaux métaphoriques » dont le juge est l’opinion publique en lieu et place d’une action judiciaire éteinte, la surenchère de la qualification des crimes qui se polarise sur le génocide, le recours à l’imprescriptibilité comme une condamnation éternelle.

Terray lit ces dérives comme autant d’artifices idéologiques. Mais, paradoxalement, tous les éléments de son analyse, rapportés à l’expérience arménienne, n’invalident pas la revendication mémorielle mais la fondent plutôt en aidant à cerner le cumul des souffrances et des injustices et la singularité de leur « débouché politique ». Seule la dernière dérive éclaire un excès, et le risque actuel d’une impasse, manifesté par la proposition de pénalisation.

Les nœuds et les temps de la mémoire du génocide

L’émotion ressentie par les communautés arméniennes chaque fois que le génocide est nié, l’indignation exprimée quand cette négation est tolérée, sont en effet celles d’un trauma collectif. La proposition de pénalisation n’aurait pas recueilli un tel soutien si elle n’avait été présentée par ses initiateurs comme une réponse à la manifestation de nationalistes turcs tenue en avril à Berlin en l’honneur de Talaat, le principal auteur de l’extermination, et surtout à la vandalisation, le même mois, du mémorial érigé à Lyon. Patrick Devedjian a bien expliqué qu’en diaspora ces monuments tiennent la place des tombes jamais élevées en Turquie et que leur profanation est ressentie comme celle de sépultures. Mais le caractère viscéral des réactions, non seulement à l’annonce de tels actes, mais à la simple audition d’un doute, voire d’une minimisation du génocide, indique que ces gestes et ces mots sont ressentis comme une répétition de l’écrasement de la voix arménienne, au moment où elle a acquis droit de cité en Europe, comme elle l’a été dans l’Empire ottoman, au moment où celui-ci se libéralisait, et presque dans les mêmes termes. Comme si le loup revenait dans la nouvelle bergerie, et que le berger, par légèreté, lui ouvrait la porte. Pourquoi, peut-on se demander comme Terray, une identification aussi intacte après deux générations ? Les psychanalystes répondent que le travail de deuil ne peut se faire tant que la reconnaissance n’a pas eu lieu. Il me semble que cette explication est insuffisante et même fausse, depuis que la reconnaissance a eu lieu dans les pays où vivent les Arméniens. Car ils ne vivent plus, pour l’essentiel, et pour cause, en Turquie, où ils auraient pu passer le compromis de vie qui est le véritable travail de deuil, comme l’a fait dans une certaine mesure la petite minorité d’Arméniens survivant en Turquie, et, d’une autre façon, la population de la république d’Arménie. Il me semble plutôt que le déni et l’expulsion ont réactivé, sous une forme douloureuse, une capacité des Arméniens à la scission intérieure, qu’un Kant2 trouvait positive : parfaitement adaptés sous toutes les latitudes, mais d’une identité forte à l’intérieur. Seulement cette identité, qui était jadis celle d’une foi, s’est concentrée dans une douleur d’autant plus à vif qu’elle se sent importune quand elle rappelle son passé à un monde qui a absorbé sa disparition.

Le glissement de la culpabilité individuelle à la culpabilité collective, que Terray dénonce en reprenant Jaspers, est une tentation que l’histoire de la Turquie a beaucoup alimentée. Même si le nazisme a en effet réemployé l’antijudaïsme chrétien et l’antisémitisme moderne, il marque une rupture et une parenthèse dans l’histoire allemande. Le génocide de 1915, quant à lui, a succédé aux grands massacres à teinture religieuse du sultan Abdul Hamid à la fin du xixe siècle, il a été perpétré par des jeunes Turcs qui avaient accédé au pouvoir avec un programme d’entente multiconfessionnelle, puis entériné et effacé par la république kémaliste. Il est un peu difficile, au regard de ce passif, de faire valoir que l’identité turque depuis un siècle est dissociable de l’anéantissement des Arméniens. Parmi les récits les plus symboliques du génocide figure toujours celui du député arménien Zohrab, ami personnel de Talaat, jusqu’à la minute du 24 avril 1915, où il fut embarqué avec les autres intellectuels dans un train, avant de finir fusillé dans un fossé. La crainte de la trahison après les gestes de confiance est immense.

En 1919, des tribunaux ont poursuivi, dans la Turquie occupée par les puissances de l’Entente, les responsables, grands et petits, de l’extermination. Ils ont été dispersés dès la prise de pouvoir des nationalistes emmenés par Kemal. En 1920, un traité a été signé à Sèvres créant une grande Arménie sur le nord-est de l’Anatolie. Il n’a jamais été ratifié du fait de l’avancée des troupes kémalistes. Pendant quarante ans, les Arméniens ont été occupés à survivre et à se diviser entre communistes qui construisaient la petite Arménie soviétique et nationalistes qui entretenaient dans les enceintes internationales le mirage d’un retour au traité de Sèvres. Dans les années 1960, la détente, la lassitude et le nouveau climat introduit par le procès Eichmann et la Convention de l’Onu sur l’imprescriptibilité du génocide les ont rapprochés et mobilisés autour d’une revendication de justice, criée dans les rues d’Erevan dès 1965. Elle a pris la forme d’une demande de reconnaissance internationale du génocide, conçue comme une stratégie de pression indirecte sur la Turquie. Ce tournant de la diplomatie vers la morale a rencontré l’adhésion unanime des Arméniens, qui y ont trouvé une langue pour demander justice, la validation par la lettre des textes internationaux sur les critères du génocide et la connivence avec le progrès des droits de l’homme dans l’échelle des valeurs et l’agenda des institutions. Depuis 40 ans, cette cause a été en effet présentée devant des « tribunaux métaphoriques3 » très divers et y a enregistré des progrès sans doute irréversibles. Il ne s’agit certes pas de droit positif, mais au nom de quoi pourrait-on s’indigner que le temps n’ait pu effacer un crime en aucune façon sanctionné ?

Certes, le concept de génocide n’existait pas en 1915, mais il ne s’agit pas pour autant d’une projection artificielle de catégories et de sensibilités contemporaines, ni d’une concurrence tardive à la Shoah. L’extermination des Arméniens a été qualifiée de crime de lèse-humanité dès 1916 par l’Entente, qui a annoncé que les gouvernants d’Istanbul en seraient tenus responsables personnellement. L’ébranlement produit par l’événement, succédant à des massacres déjà connus, a été ressenti en premier lieu par des Juifs. Ils y décelaient l’imminence d’autres catastrophes qui succéderaient aux pogroms : l’ambassadeur américain Morgenthau qui a tenté d’arrêter Talaat, le romancier autrichien Werfel qui en a donné un récit puissant avec Les 40 jours du Moussa Dagh et surtout le juriste polonais Lemkin, l’inventeur du concept de génocide, qui a expliqué que sa vocation s’était déterminée lors des séances du procès à Berlin de l’assassin arménien de Talaat. Vrai procès, celui-là, mais suivi d’acquittement pour Tehlirian, qui portait le prénom prédestiné de Soghomon (Salomon)…

Les conditions mêmes de cette histoire : la destruction de la majorité de la population arménienne, l’expulsion des autres, l’acharnement mis par tant de gouvernements turcs à faire taire d’abord la voix du souvenir (comme par exemple l’intervention dans les années 1930 auprès de la Fox pour qu’elle ne produise pas l’adaptation du roman de Werfel par Mamoulian), puis à reprendre la propagande même des auteurs du génocide sur les mesures de précaution contre les révoltes arméniennes sur le front russe et la simple déportation qui a mal tourné, tout cela incite bien des Arméniens à tirer un trait sur la Turquie et à aspirer à la seule joie amère de pouvoir la faire désigner du doigt par une communauté internationale de plus en plus rassemblée, de réclamer et obtenir, à chaque occasion, l’anathème. Quoi que fasse la Turquie, ce serait toujours trop peu et désormais trop tard. Chacun des épisodes de cette bataille qui dure depuis quatre décennies peut donner l’impression aux Arméniens d’avoir à repartir de zéro ; de recevoir, sous forme de sommation ou d’insinuation, une nouvelle sommation à la preuve ; de perdre pied dans un combat contre une hydre turque toujours plus puissante de son économie, de sa diplomatie, de son armée, de sa démographie et enfin de ses amitiés européennes. Comme s’il y avait eu trop de répétitions, dans les actes et les discours, avant et après ce génocide, pour que s’arrêtent les cauchemars.

Plus le temps passe, plus nombreux sont les massacres contemporains condamnés et mis en procès, plus l’impatience et l’indignation arméniennes s’accroissent, alors qu’il s’agit d’un recommencement dans la conscience collective. Le plus souvent, en effet, les interrogations des tiers qui s’expriment devant la demande de reconnaissance, si dépourvues de tact qu’elles soient, témoignent de divers degrés d’ignorance. Elles sont perçues comme une mise en doute alors qu’elles témoignent plutôt d’un début de prise de conscience. En Turquie aussi, ce phénomène s’amorce et la question arménienne commence à en redevenir une pour ce pays.

La république turque : rupture et solidarité avec les Jeunes-Turcs

Il convient maintenant d’analyser plus précisément, au-delà de l’image de répétition massive, la diversité des attitudes turques face au problème posé par la trace du génocide arménien. Cette entreprise n’aurait été que d’un intérêt mineur il y a encore quelques années, elle est déterminante aujourd’hui, dans le contexte doublement nouveau des négociations d’adhésion à l’Europe et du gouvernement « islamiste modéré » de l’Akp.

Deux historiens peuvent servir de références. Le premier est – hélas ! – Bernard Lewis, quand il décrit la succession des formules idéologiques de construction de l’État moderne, dans un Empire ottoman confronté aux idées et à la puissance des nations européennes. Les tentatives de créer un État ottoman libéral et multiconfessionnel à partir du milieu du xixe siècle se heurtent aux nationalismes chrétiens qui triomphent dans les Balkans et à une réaction de la base musulmane. Vient alors le régime brutal du sultan Abdul Hamid qui fait appel à une propagande panislamiste pour sauver les restes de l’Empire et livre les populations arméniennes aux massacres de rapine des tribus kurdes. Ce despotisme est renversé par des militaires modernistes, les Jeunes-Turcs, appuyés par les minorités notamment arméniennes. Confronté à de nouveaux démembrements de l’Empire, dans les Balkans, leur régime se durcit, construit une identité nouvelle sur une base ethnique turque (à partir d’un autre modèle européen), et bientôt, stimulé par la guerre, panturque, pour porter l’offensive dans l’Empire russe. Sur ce chemin, les Arméniens gênent et disparaissent. Il n’y a plus de place pour eux (même si à partir de la fin des années 1960 Lewis récuse le mot d’holocauste). Après la défaite, le kémalisme représente la solution durable : renoncement aux terres musulmanes arabes, aux populations turques du Caucase et de l’Asie centrale, construction d’une identité turque sur le territoire restant, après expulsion des Arméniens rescapés et échange des Grecs, à partir des populations musulmanes présentes (Turcs, Kurdes et musulmans réfugiés). Une identité homogène et moderne, l’islam étant ostentatoirement soumis dans cette nouvelle identité dont il constitue pourtant la condition de fait. Le premier trait du kémalisme est donc la rupture avec l’Empire ottoman, qui implique l’effacement du passé. Sous cet angle, le silence sur le génocide arménien ne se distingue guère de l’abandon de l’alphabet arabe.

Mais il faut lire un autre historien, le Néerlandais Zürcher4, qui s’intéresse moins à l’idéologie qu’aux parcours des acteurs. Il montre comment la progression foudroyante du kémalisme dans la Turquie occupée des années 1919-1920 est due à l’appui des cadres locaux du comité Union et Progrès. C’est ce qui permet de comprendre le second trait du kémalisme, dont les conséquences se font surtout sentir sur le traitement du génocide arménien : la solidarité avec les Jeunes-Turcs, malgré l’exécution en 1926 de quelques-uns de leurs dirigeants accusés de complot. C’est elle qui explique la mise en mausolée sur la « colline des héros » des cendres de Talaat après leur restitution par Hitler en 1942 et de celles d’Enver, autre membre du triumvirat jeune-turc, rendues à la chute du communisme. C’est cela qui explique surtout la solidarité constante, spontanée, des gouvernements turcs, à partir de l’essor de la revendication arménienne, avec les arguments de minimisation et de camouflage du crime présentés dès l’origine, devenus histoire officielle et propagande d’État. On pourrait avancer que n’importe quel État aurait plaidé de même, face au puissant voisin qu’était l’Union soviétique en période de guerre froide. Seulement le géant communiste s’est effondré, l’Arménie ne représente pas un danger territorial et cette solidarité a continué, comme si, de ce côté, l’affaire touchait aussi viscéralement à l’identité que du côté arménien.

Le retour de la question arménienne en Turquie

Mais cette loi a un corollaire : plus on s’écarte du kémalisme, plus la question arménienne peut se dépassionner chez les politiques turcs. Déjà Turgut Ozal avait dans les années 1980 fait savoir que certains excès de propagande étaient ridicules et contre-productifs, notamment ceux qui font état d’une symétrie des pertes, voire d’un génocide des Turcs par les Arméniens, même si cela n’a pas empêché, depuis, l’érection de contre-stèles dans des villes de l’est de la Turquie. Mais c’est le gouvernement actuel qui a ouvert des portes. Le Premier ministre Erdogan est allé visiter un centre culturel arménien – première absolue –, pour y célébrer des échanges séculaires, il a laissé se tenir les 24 et 25 septembre dans une université privée un colloque d’intellectuels (première également) sur les événements de 1915 (intitulé : « Les Arméniens ottomans au temps du déclin de l’empire »), il a suspendu les poursuites engagées contre l’intellectuel arménien de Turquie Hrant Dink. Enfin l’analyse sémantique de ses propos et de ceux de son ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, montre une distance prise avec la thèse officielle de la négation, décrite comme une donnée de fait, une position à débattre, plutôt qu’affirmée comme une certitude définitive.

La pression européenne est évidemment un facteur déterminant de ces nouvelles attitudes et elle suscite également une vigoureuse réaction nationaliste. Mais ce serait de la myopie de ne pas relever que celle-ci est presque toujours orchestrée par l’opposition de gauche kémaliste (le Chk de D. Baykal) et mise en œuvre par les appareils d’État (armée, universités publiques, justice). Ce que le gouvernement Erdogan a fait de pire sur la question arménienne est précisément ce qu’il a fait avec l’opposition, à savoir la proposition au président arménien de mettre en place une commission d’historiens. Vieille idée qui ne peut qu’enfiévrer la diaspora, à la fois parce qu’elle l’exclut en bilatéralisant le problème avec la république d’Arménie et qu’elle paraît annoncer un marchandage sur la vérité historique. L’action en direction des diasporas turques d’Europe pour qu’elles relayent une propagande antiarménienne montre aussi que le changement en Turquie est partiel, fragile et réversible, à la différence de celui enregistré dans l’opinion publique européenne vis-à-vis du génocide arménien. Lorsque des groupes de la diaspora turque se livrent à des intimidations physiques et à un chantage à la censure contre toute évocation du génocide, comme à la mi-juin 2006 contre deux photos d’A. Agoudjian au sein d’une exposition à Valentigney dans le Doubs, il est urgent de les faire condamner et de stopper ce processus d’identification collective dans la haine.

Mais deux éléments de ce changement sont extrêmement importants et d’ailleurs liés. Le premier est l’émergence d’un courant d’intellectuels, de membres de la société civile, qui comprennent des historiens eux-mêmes soucieux de ne pas apparaître comme des historiens, mais plutôt comme des citoyens. Ces personnalités représentent l’aile humaniste de la société civile sur laquelle s’appuie, paradoxalement à nos yeux d’Occidentaux, l’Akp contre « l’État profond » laïc et nationaliste. Ils ont fait de la question arménienne une question qui leur appartient et met en jeu l’identité future de la Turquie, par rapport à ses minorités et à l’Europe. Cet engagement politico-intellectuel trouve un relais dans une véritable et nouvelle curiosité populaire pour les Arméniens, manifestée par le succès d’une exposition photo sur leur vie au début du xxe siècle et, plus troublant, par le succès du récit5 d’une journaliste qui a appris de sa grand-mère sur le tard qu’elle était arménienne islamisée pendant le génocide. Le tabou d’État n’est plus seulement contesté par les plaintes des familles arméniennes, mais par la révélation de secrets de familles turques et kurdes.

Le second est constitué par l’affirmation, au sein de ces cercles, d’intellectuels arméniens qui se revendiquent comme tels et dont la figure de proue est Hrant Dink. Autour d’eux, pour la première fois depuis le génocide, les Arméniens de Turquie sortent de la survie pour réaccéder à la vie publique (et, ironiquement, accueillir des immigrants de la république d’Arménie !).

Le génocide de 1915 n’est pas la Shoah : une entrée pour un travail de mémoire

Ces réalités, précaires mais historiquement très significatives, doivent être prises en compte, à leur double niveau, celui de la société civile et celui de la politique. Au niveau de la société civile, un travail commun de mémoire pourrait commencer, qui implique, avec les Arméniens de Turquie, des membres des diasporas. Il ne faut pas se cacher qu’une grande partie de ces intellectuels turcs ne prononcent pas encore le mot de génocide, non par peur ou absence de conviction, mais par un souci de ne pas faire dérailler le processus. Cette abstention irrite la majorité de la diaspora qui craint de voir se dessiner un second recul : après la renonciation de fait à la revendication des territoires, une résignation à accepter des excuses limitées et sans conséquences. Mais cette abstention permet en contrepartie d’élargir la mise en mémoire des relations turco-arméniennes, comme on le voit dans la résurgence de la question des Arméniennes islamisées. Cet élargissement ne doit pas être une dilution, mais faire droit à tout ce qui distingue ce génocide de la Shoah et en quelque sorte la déborde. Le sort des Arméniens n’est pas la Shoah semble dire en effet aujourd’hui l’opinion moyenne turque, qui s’est distanciée de la propagande de négation mais rappelle la motivation d’abord « politique » de l’entreprise, pour réclamer ainsi des ménagements sur le mot. Mais cette différence est à double entrée, et la deuxième entrée, celle par laquelle l’extermination de 1915 déborde par ses suites la Shoah, peut être celle d’un travail de mémoire commun. L’expulsion d’une vie et d’une terre qui avait représenté les trois quarts du berceau de la civilisation arménienne représente une souffrance différente (le dernier film de Guédiguian Le voyage en Arménie dit cet attachement à la terre, symbolisé par l’amour du mont Ararat « resté » en Turquie). Et le déni de vérité et de justice opposé pendant si longtemps aux rescapés et à leurs descendants est une souffrance supplémentaire. Le critère pour choisir ceux avec qui dialoguer n’est donc pas, selon moi, la formulation préalable du mot, mais l’intention droite de ceux qui reconnaissent qu’un tort immense a été commis vis-à-vis d’un million d’innocents, qui veulent sortir leurs concitoyens de l’ignorance de ces souffrances et chercher les formes de réparation adaptées. Ce faisant, ils commencent à donner un contenu de fait, au-delà des mots, à la reconnaissance. Ce critère me paraît rempli par les intellectuels qui ont signé dans Libération6 une lettre mettant en garde contre les dangers d’une loi sur la pénalisation : « Aucun être doté d’humanité ne saurait nier la barbarie en 1915. Toute quête d’une justification à son sujet serait vaine. »

Sur le plan politique, la complication est double. La première est turque et vient de ce qu’on pourrait appeler la difficulté à régler le niveau de pression. La pression graduelle de l’Europe, qui n’a pas fait de la reconnaissance une condition expresse à l’adhésion, a eu en 2004-2005 des effets positifs, en permettant à l’Akp de lever des tabous et de désarmer quelque peu les nationalistes. Mais en 2006, à un an des élections turques, le climat a changé et la poussée nationaliste est perceptible. Les Arméniens ne doivent pas renoncer à rappeler leur revendication, mais il serait sans doute sage de la raffermir au lendemain de ces élections turques, en obtenant alors de l’Europe qu’elle lie expressément l’adhésion à la reconnaissance du génocide. La prospérité économique de ce pays est, dans ce contexte, un atout, et pas un obstacle, pour un tournant symbolique majeur.

La seconde complication est française. Le débat sur l’entrée de la Turquie en Europe a renforcé, au sein d’une communauté traditionnellement plus liée à la gauche, les tenants du non de principe à la Turquie, et singulièrement Philippe de Villiers. Ce contexte politique, auquel s’est ajoutée l’indignation devant les profanations de Lyon, explique le succès de la proposition faite par le parti dachnak, majoritaire dans la diaspora, à son allié socialiste de déposer la proposition de pénalisation. Face à ceux qui excluent la Turquie, le PS devait concrétiser sa ligne d’accord de principe mais sous conditions, dont celle de la reconnaissance. Mais la voie qu’il a choisie représente une impasse et, pire, un double jeu. Sa responsabilité politique, et même historique, quand on se souvient du rôle de Jaurès dans la défense des Arméniens, devrait être d’obtenir une déclaration commune sur le génocide avec une force politique turque. Le malheur pour lui est que son homologue au sein de la 2e internationale est le Chk, encore plus bureaucratique et chauvin depuis que Kemal Dervis s’en est retiré. Si le PS et ses alliés arméniens ne se donnent pas comme priorité de changer leur allié en Turquie en fonction du critère arménien, leurs initiatives ne seront que poudre aux yeux7. Ils devraient, pour commencer, chercher à faire pression commune avec leurs homologues allemands, qui ont aussi bougé par rapport à la Turquie.

Le film de Guédiguian se termine par un rêve : celui du vieux chauffeur de taxi qui constate que l’Ararat n’est rien pour les Turcs alors qu’il est tout pour les Arméniens et déclare que le jour où ils le rendront – car ils le rendront après l’avoir constaté – il ira fumer sa cigarette sur ses pentes. Des rêves redeviennent possibles. Pour aider à leur réalisation, il faut trouver les bons interlocuteurs.

  • 1.

    Emmanuel Terray, Face aux abus de mémoire, Paris, Actes Sud, 2006.

  • 2.

    Anthropologie III 2 c (éd. Garnier-Flammarion, p. 307).

  • 3.

    Je les ai moi-même appelés « tribunaux fictifs » dans une contribution cosignée avec G. Malkassian à une brochure publiée par la Jeunesse arménienne de France et Aircrige en 2006 : Amnésie internationale, la responsabilité des États.

  • 4.

    M. Zürcher, The Young Turk Factor, voir aussi le débat dans Esprit (février 1999) autour de la controverse sur A. Veinstein.

  • 5.

    Fetiye Cetin, le Livre de ma grand-mère, La Tour-d’Aigues, L’Aube, 2006.

  • 6.

    Libération, « Rebonds », 1er mai 2006.

  • 7.

    Je ne parle pas des actions positives comme le mémorial de Lyon ou la brochure sur le génocide voulues par G. Collomb et J.-P. Huchon.