Sarkozy à mi-mandat : dépenser plus pour gagner plus


À mi-mandat, Nicolas Sarkozy paraît dans une forme qu’on pourrait situer à mi-chemin entre celles de ses deux prédécesseurs, Jacques Chirac et… Lionel Jospin, à pareille époque. Fin 2004, Jacques Chirac avait enregistré des défaites si lourdes aux élections intermédiaires, régionales puis européennes, qu’il était devenu clair pour son camp qu’il faudrait changer de leadership et probablement d’orientation. À l’inverse, Lionel Jospin, Premier ministre d’une cohabitation quinquennale, pouvait se flatter, en 1999, de très bons sondages et d’une primauté incontestée sur son camp. Il se crut dès lors dispensé de donner un second souffle à son gouvernement comme à la coalition de « gauche plurielle », et fut conduit à une défaite inattendue et cuisante. Fin 2009, l’actuel président ne connaît ni l’alerte dépassée de Chirac, puisqu’il a réussi un bon résultat aux européennes, ni la bonne cote trompeuse de Jospin puisque sa popularité a recommencé à dégringoler à la rentrée.

Faible adhésion mais pas de rejet en bloc

Cette bride courte dans laquelle l’opinion le tient le contraint à la précaution active, voire frénétique, pour préserver le capital acquis en 2007 et qu’on pourrait résumer en un socle électoral de premier tour de près de 30 %, soit dix de plus que Chirac, acquis principalement aux dépens du FN. Les ballons d’essai sur la castration chimique ou le couvre-feu pour les moins de 13 ans, le débat sur l’identité nationale, peut-être aussi la suppression du juge d’instruction, vont dans ce sens. Asphyxier le Front national avant que Marine Le Pen ait les coudées franches est une tâche de tous les jours. Son utilité a été rappelée par les bons scores de l’extrême droite dans des pays voisins ou par les vagues suscitées chez les militants de base de la droite après la redécouverte des aventures thaïlandaises de Frédéric Mitterrand par la même Marine Le Pen.

Une telle application à chasser l’extrême droite de ses terres pourrait provoquer à gauche, voire au centre, un rejet du personnage. Et tel a failli être le cas. Mais failli seulement. Sauf dans quelques poches (d’âge en particulier), Sarkozy a enrayé ce rejet, grâce à l’ouverture et à l’espèce de mithridatisation à laquelle il a accoutumé le pays en pratiquant l’alternance entre durcissement et ouverture. D’autant que l’ouverture n’est pas seulement un moyen de désorienter les socialistes (Jouyet sur l’Europe, Rocard sur l’emprunt), mais aussi de les ringardiser en captant les thèmes qui parlent à la jeunesse (taxe carbone, smic jeunes…). Si ce mouvement cyclique semble désormais bien rôdé pour décourager une réaction de rejet global, tout en épousant les humeurs de l’opinion, la répétition peut engendrer la lassitude et le scepticisme.

L’étau budgétaire

Au-delà de cet aller-retour tactique érigé en stratégie, le candidat Sarkozy de 2012, déjà à moitié déclaré, sait qu’il sera jugé sur la capacité du président à mettre en œuvre les orientations du candidat de 2007 et sur la valeur de ses résultats. Sur ce plan, on l’a souvent remarqué, la crise de 2008 a pris le programme sarkozyste de dérégulation et de critique du modèle français à contre-pied. On a dû noter pourtant, à la lumière des élections européennes, que le néokeynésianisme soudain, transitoire et pragmatique des partis de droite, a drainé un soutien plus fort que les discours, à défaut de projets, sociaux-démocrates. Mais ce test n’est sans doute qu’un répit. Sarkozy ne peut s’exonérer durablement de l’obligation de défendre son programme et de retrouver une cohérence. D’où certains de ses choix récents. Il se crispe sur la loi en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat (dite loi Tepa), parce qu’elle est l’emblème de 2007, au risque d’être accusé d’injustice lors de toute nouvelle mesure fiscale.

Vers le désendettement… structurel

Plus paradoxalement, il fait le pari de la dépense (dite d’investissement) contre le désendettement, en espérant à court terme que le déficit français passera inaperçu au milieu de tant d’autres, parce qu’il pense être jugé, un peu plus tard, sur une amélioration globale du taux de croissance. Celle-ci suppose aussi une action efficace pour diminuer les charges structurelles, ce qui explique le non-remplacement d’un départ en retraite sur deux dans la fonction publique d’État et, pour une part, la réforme des services publics et des collectivités locales. Cet effort est maintenu, mais il n’est pas sûr que ses fruits seront mesurables en peu de temps. D’où la place prise dans le prébilan par d’autres changements plus symboliques, comme la fin des régimes spéciaux de retraite ou le service minimum en cas de grève. Mais ici les résultats sont mitigés, soit parce que le coût de la négociation a été très lourd financièrement (pour les régimes spéciaux), soit qu’une grève, comme celle du Rer en novembre, mette en doute la réalité de l’évolution.

Curieusement, la volonté affichée de continuer les réformes suscite aujourd’hui plus de grogne dans la majorité que de résistance dans l’opposition. En joignant la réforme de la fiscalité locale à celle des collectivités territoriales, Sarkozy a pensé faire coup double : réduire les dépenses publiques pesant sur les entreprises et rogner les positions de la gauche. Mais il a sous-estimé l’importance du filet de sécurité constitué par les services publics locaux face à la réduction de l’État, et créé une menace pour tous les gestionnaires territoriaux. La crainte, pour les élus de droite, de se voir privés de leurs quelques espoirs de reconquête aux régionales surpasse dès lors l’intérêt à plus long terme que leur promet le président en amorçant une véritable révolution du régime électoral, par l’introduction du scrutin majoritaire à un tour qui, en l’état actuel, assurerait à la droite unie une rente durable.

Ce n’est bien sûr pas assez pour dessiner une alternative à droite. Mais l’accumulation des irritations, jointe à une candidature dissidente comme celle de Villepin, pourrait éroder le socle des 30 % et réduire dangereusement l’écart de premier tour avec le premier candidat de l’opposition, quel qu’il soit. Après les régionales, pour réenchanter son camp et donner un autre rythme à son mandat, Sarkozy aura tout intérêt, s’il change de Premier ministre, à cesser de faire le vide autour de lui, et à choisir une personnalité forte plutôt qu’un homme-lige.