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Un gouvernement entre deux étapes

août/sept. 2009

#Divers

Nicolas Sarkozy est sorti renforcé des élections européennes. Il a d’abord et surtout tenu à le confirmer à sa majorité en opérant seul le remaniement gouvernemental. Quelques mois avant ces élections, celle-ci commençait à se demander si le jeu en solo du président était encore de nature à produire des résultats dans les urnes, et l’on explorait la piste d’un gouvernement de « poids lourds » incluant Alain Juppé et Philippe Séguin.

De poids lourds il semblerait qu’on n’ait plus besoin, et l’une des rares à être présente au gouvernement, Michèle Alliot-Marie, a même été la victime la plus inattendue d’un oukaze présidentiel qui l’a évincée de l’Intérieur. Quant à Alain Juppé, sa nomination comme copilote de la réflexion sur l’utilisation du grand emprunt a été expliquée indirectement, par le besoin de faire bonne mesure, avec Michel Rocard en partenaire, pour rappeler à François Fillon que tous les choix relevaient de l’Élysée, et pas seulement de l’« impulsion » donnée au Congrès de Versailles. Mais on peut aussi penser que Juppé lui-même est ainsi mis au défi de faire des propositions plutôt que de soigner son image de recours.

Les autres opérations du remaniement ont surtout consisté à manifester la capacité présidentielle à sanctionner (même des sarkozystes comme Jego ou Karoutchi), à promouvoir (Chatel à l’Éducation ou Le Maire à l’Agriculture), à charger d’honneurs (Jean-Louis Borloo dont la liste des attributions est désormais aussi longue que celle des titres du maréchal Ney), à reconnaître le travail parlementaire (Raincourt, Mercier, Apparu). Le Sénat est bien servi, à un moment où on aura besoin d’hommes influents pour le convaincre de coopérer à une réforme des collectivités territoriales.

Sécurité, territoires, crise

Mais il y a aussi Hortefeux à l’Intérieur. Ce choix n’est pas seulement celui d’un prince devenu (encore) plus puissant dans son camp. Il montre que, sous la façade de démonstration de force affichée dans la réunion du Congrès, Sarkozy n’est pas si dupe de son succès. Il a constaté le recul de l’Ump dans l’électorat populaire du nord, de l’est, du sud-est, dans les anciens fiefs du FN. Il sait que la sécurité peut remonter dans l’agenda. Pour reprendre l’initiative sur ce terrain, il a besoin d’une confiance absolue, sur les hommes, les discours et les statistiques, avec le titulaire de la place Beauvau. Aussitôt nommé, Hortefeux a fait savoir que le dernier semestre a marqué un recul dans la lutte contre la délinquance. L’histoire peut donc recommencer : le jugement de 2012 se fera par rapport à 2009, et non par rapport à 2002. À moins que, dans l’opposition, certains prennent le sujet au sérieux, au lieu de déplorer simplement l’abondance des lois sécuritaires. Manuel Valls est de ceux-là et, curieusement, Jean-François Copé, le dernier leader de l’Ump à cultiver sa singularité, a montré qu’il souhaitait un débat de longue durée avec lui.

La deuxième priorité sera la réforme des collectivités territoriales. Ici le calendrier sert bien le président : 2009 se situe entre le rapport Balladur et les élections régionales où le PS doit remettre en jeu vingt régions. À l’heure de la crise, où le modèle social français se voit offrir « une nouvelle chance » par le président, le populisme de droite peut trouver une nouvelle cible dans l’hypertrophie des élus locaux. Ce thème a déjà fleuri en Italie. Il sert de contre-feu à la revendication de gauche contre le cumul des mandats. Il va contraindre le PS à mener une double bataille, dans les régions et sur l’organisation territoriale, au risque de semer la zizanie entre ses élus et de passer pour un défenseur de positions acquises et coûteuses pour la collectivité.

La troisième priorité devrait être celle de la réponse à la crise. Mais sur ce plan, il semble que l’urgence de Sarkozy soit d’attendre. François Fillon avait cru bien faire en convoquant, six jours après Versailles, une réunion gouvernementale consacrée à l’emprunt pour séparer au plus vite le bon grain de l’investissement d’avenir et l’ivraie des dépenses de fonctionnement. Las ! La nomination de Juppé et Rocard lui a rappelé qu’il convenait de se hâter lentement jusqu’à l’automne. Et l’omniprésent conseiller élyséen, Henri Guaino, prend plaisir à ajouter à la liste connue de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, « le patrimonial, le social et l’humain ».

Il se confirme ainsi que le projet de l’emprunt est d’abord une machine à blanchir le déficit, à tenter de faire oublier aussi le péché originel du paquet fiscal. Ainsi qu’à réaffirmer, en trompe-l’œil, le refus d’augmenter les impôts. L’incertitude sur la date de sortie de la crise sert d’argument à cette politique que Denis Kessler a décrite comme « le pastis pour guérir la gueule de bois ». Le message de Sarkozy au Congrès pouvait se résumer à « Pendant la crise, ce n’est pas après la crise ». Place donc à l’ultrakeynésianisme, avec ses visions d’avenir sur une gouvernance mondiale plus représentative et, dans le présent, sa fin de non-recevoir aux Allemands en quête de rigueur. La comparaison de la crise avec la guerre et la référence au Conseil national de la Résistance permettent d’ouvrir une concertation longue, jusqu’en 2010, avec les partenaires sociaux, pour mouiller tout le monde dans cette rénovation du modèle français.

La stratégie de l’agitation d’idées

Mais cette triangulation n’a rien de la troisième voie blairiste. Elle n’est pas non plus – pas encore ? – l’immobilisme chiraquien. Il s’agit plutôt d’agiter un mélange des extrêmes. D’un côté, on maintient la poussée libérale (dans sa version sarkozyste de valorisation du travail) grâce à des propositions parlementaires sur le travail du dimanche, le travail en congé-maladie, l’extension du service minimum, la retraite à 67 ans, qui ont le don d’irriter les syndicats car la loi n’oblige pas les parlementaires à les consulter. De l’autre, on continue à clamer l’ouverture et, le vivier s’étant asséché, on la pratique sur un nom (Mitterrand) ou une politique dilatoire (Rocard). Enfin on reconquiert sur la gauche la défense des artistes (loi Hadopi), ou de ceux qui se prétendent tels (Frédéric Lefebvre appuyé par Jack Lang, soutenant le rappeur Orelsan et sa chanson Sale pute, écartés des Francofolies par Ségolène Royal).

Il est trop tôt pour dire ce qui sortira de ce shaker : nouvelle synthèse, piétinement bavard ou retombée en deçà de 1983 par décrochement avec l’Allemagne ? Quelques tests seront importants, comme les suites données au rapport Houillon sur l’encadrement de la rémunération des dirigeants d’entreprise ou à la commission Hirsch sur la jeunesse. Quant à la gauche, elle devra choisir entre une surenchère mimétique qui lui permettrait d’espérer le soutien de l’extrême gauche et un rappel du combat contre la dette qui lui apporterait l’alliance du centre.