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Dans le même numéro

Une hégémonie maintenue sur la droite ?

mars/avril 2010

#Divers

La victoire présidentielle de Nicolas Sarkozy venait d’abord de sa capacité à unifier toutes les droites. Pourra-t-il maintenir cette unité tout au long du quinquennat ? Les tiraillements se multiplient dans sa majorité. Son Premier ministre tirera-t-il parti de sa popularité ? Les autres ambitions qui s’affirment pourront-elles trouver un espace politique pour se développer ?

Entre les deux élections entourant la date de son mi-mandat la situation de Nicolas Sarkozy semble avoir radicalement changé. Les européennes avaient offert un bon résultat à l’Ump, rare pour tout parti au pouvoir. Une lourde défaite, voire une déroute, s’annonce pour les régionales. Le baromètre Ipsos-Le Point confirme le lien entre ces conjonctures électorales et la cote du Président. En juin 2009, les bonnes opinions étaient revenues à trois petits points des mauvaises ; dès octobre, elles retombaient à 10 points dessous pour atteindre 21 points d’écart en novembre. Ce décrochage a un nom, ou plutôt un prénom : Jean [Sarkozy].

Un climat dégradé à droite

Mais l’épisode ravageur de la candidature du fils du Président à la présidence de l’établissement public d’aménagement de La Défense n’a sans doute été qu’un catalyseur, comme l’indique la persistance de l’impopularité présidentielle dans les mois qui ont suivi. D’autres facteurs, plus substantiels et peut-être plus durables, sont à l’œuvre. D’une part, l’effacement du souvenir de la présidence réussie de l’Union européenne au second semestre 2008, « écrasé » par l’échec du sommet de Copenhague sur le climat. D’autre part, le passage d’une crise financière, que les gouvernements de droite ont rapidement jugulée grâce à un interventionnisme de type keynésien, à un marasme social qui les laisse plus désarmés.

Si, à un peu plus de deux ans de la prochaine élection présidentielle, Nicolas Sarkozy n’apparaît plus imbattable, ce n’est pas seulement parce que les droites européennes ne sont plus aussi assurées de leur modernité et de leur efficacité pragmatique qu’à l’époque, toute récente pourtant, où Raffaelle Simone déclarait la gauche obsolète anthropologiquement1. Ni parce qu’en France l’opposition de gauche semble – provisoirement ? – tirer parti de la nouvelle donne révélée par les européennes en conjuguant crédibilité gouvernementale du PS et renouvellement à travers une coalition pluraliste. Le signe le plus fort d’une fragilisation du Président vient en effet d’ailleurs : des tiraillements et des manifestations de grogne à droite. Le refus de la réforme territoriale telle qu’elle avait été proposée par le gouvernement, le rejet de la taxe carbone relayé par le Conseil constitutionnel présidé par Jean-Louis Debré, le retour des tensions de 2005-2006 après l’appel du procureur sur le jugement en première instance dans l’affaire Clearstream et le resurgissement de Dominique de Villepin à dix points d’intentions de vote pour un premier tour de présidentielle, la charge en règle du ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire contre Éric Besson lors du séminaire gouvernemental sur l’identité nationale, la faible adhésion aux listes présentées par la direction de l’Ump pour les régionales enfin, composent un tableau plus dégradé que les habituelles manifestations d’humeur contre les ministres d’ouverture ou les tours de chauffe de Jean-François Copé pour 2017.

Il serait pourtant très exagéré d’en déduire qu’une alternative à Sarkozy se dessine à droite. Quatre ordres de raisons rendent l’hypothèse hautement improbable.

Les atouts maîtres du Président

Institutionnellement d’abord, la France est entrée, avec le quinquennat et, au moins pour le moment, l’antécédence de la présidentielle sur les législatives, dans un système de type américain, où on a pu voir des présidents sortants battus, mais jamais empêchés de se présenter pour une réélection ni même contraints à une primaire. À cet avantage institutionnel Nicolas Sarkozy a ajouté un ciment avant 2007 : l’adhésion d’une majorité de nouveaux militants sur son nom, c’est-à-dire sur une offre politique de droite clairement affirmée2 et un verrou après 2007 : la suppression de la présidence du mouvement et le renouvellement de ses instances dirigeantes depuis l’Élysée.

Politiquement ensuite, le principal accomplissement du sarkozysme, la réduction du Front national, qui avait été le casse-tête de la droite française pendant plus de vingt ans, requiert un effort continu, comme l’a montré la poussée des extrêmes droites aux dernières élections européennes. Mais cet effort est couronné de succès puisque l’extrême droite française s’est située à cette occasion assez bas dans le palmarès. Le débat sur l’identité nationale n’a pas eu, contrairement aux avertissements de la gauche, d’effet de renflouement pour le FN. Cependant, la forte baisse moyenne du FN n’empêche pas une légère remontée dans ses zones de vieille implantation et donc quelques triangulaires régionales dont une au moins, en Alsace, pourrait faire perdre une collectivité à la droite. Sur le long terme le marqueur sécuritaire constitue, pour un électorat senior en croissance, un signal essentiel, sur lequel Sarkozy s’est construit une rente durable. Il doit donc moins se défier d’une saturation par rapport à la politique de la peur, que d’une résurgence du FN. Ce qu’il fait…

Aucune sensibilité idéologique ne menace non plus, malgré la grogne, l’unité de l’Ump. Les libéraux peuvent regretter que les réformes n’aillent pas assez vite, que le rapport Attali ait été abandonné à la première menace des chauffeurs de taxi, que la politique économique de la France, surtout depuis la crise, continue à sauver les grandes entreprises plutôt qu’à stimuler les petites. Mais qui d’autre irait plus loin ? Les gaullistes peuvent émettre des réserves, comme François Baroin, sur la réintégration de la France dans le commandement de l’Otan, mais ce discours a moins d’impact dans l’ère Obama. Leur fraction souverainiste, autour d’un Dupont-Aignan dont la notoriété progresse, peut vouloir tirer parti des déboires de l’euro, mais le bouleversement induit par les pays émergents incite plutôt les Européens à resserrer les rangs. Ajoutons que la plume d’Henri Guaino, la gestion très nationale de l’Europe par Sarkozy, le rôle du Président dans le G20 et sa recherche d’alliance transcontinentale avec Lula, fait vibrer quelques cordes gaullistes. Les centristes enfin ont du mal à s’approprier des thèmes qui ne soient pas tôt ou tard réintégrés par le gouvernement : le combat contre la dette par François Fillon, la justice par Michèle Alliot-Marie. Le problème, ici, est plutôt à l’inverse. L’Ump a si bien réussi son homogénéisation, son siphonnage du Front national, et enfin son asphyxie de François Bayrou, qu’elle se retrouve privée de réserves de second tour. À cette difficulté majeure, qui confirme les anciennes théories de Lipset et Rokkan sur le multipartisme structurel de l’Europe continentale, Nicolas Sarkozy a tenté d’apporter trois solutions. La suppression du second tour, sérieusement envisagée, est jugée comme un quitte ou double trop aventureux par sa majorité. La séduction vis-à-vis du nouveau parti centriste, Europe Écologie, déplaît aux mêmes. L’attribution de places de choix aux appendices que sont le Nouveau centre et tous les autres ralliés de la majorité présidentielle, si elle renforce des figures locales, n’apporte guère de voix et mécontente nombre d’anciens cadres de l’Ump. Reste le pari sur la dynamique créée par le premier tour.

Qui de toute façon pourrait s’affirmer face à Sarkozy ? Copé s’inscrit clairement dans le sillage du Président aussi bien par son positionnement politique, libéral en économie et sévère sur la burqa, que dans sa posture d’insolence graduée pour aboutir en 2017. Villepin a la motivation de la rage et quelques députés fidèles, mais peu de sympathies dans la base de l’Ump, une ligne politique peu claire. En bref il a « davantage la figure d’un fossoyeur que d’un successeur », selon le mot de Jean-Louis Bourlanges, qui pensait peut-être à un personnage de Lucky Luke. D’autres peuvent espérer un rôle de recours. Alliot-Marie qui fut présidente élue du Rpr, ministre dans des postes importants, et qui va associer son nom, dans une période sécuritaire, à une réforme libérale de la garde à vue. Juppé, qui s’est humanisé en acceptant ses échecs au contact du terrain bordelais, et pourrait échapper au destin contrarié d’un Giscard ou d’un Fabius, en mettant son autorité au service d’une opération de sauvetage d’urgence de la droite. Fillon enfin qui, dans ce jeu inversé entre Président et Premier ministre qu’a introduit l’hyperprésident, est devenu l’arbitre et celui qui recolle les morceaux de la majorité en trois circonstances récentes : la réforme territoriale, où il a remplacé Sarkozy pour calmer des élus en colère, le grand emprunt où il a recadré Guaino qui avait suscité une opération de pression sur le gouvernement par pétition de députés interposée, et le débat sur l’identité qu’il a suspendu par un séminaire de thérapie collective. Mais contre Sarkozy ? Il faudrait qu’il sorte du gouvernement assez vite pour construire une option critique crédible. Et qu’il soit capable d’audace.

Ainsi muni d’une assurance institutionnelle par le légitimisme présidentialiste, d’une assurance vieillesse personnelle par la captation de la sécurité, protégé par la dispersion et la faiblesse des contestations idéologiques et des figures concurrentes, Nicolas Sarkozy ne risque guère l’éviction par sa majorité, qu’ont pu connaître une Thatcher ou un Prodi. Mais il existe un danger plus immédiat que l’alternance interne : la démobilisation du camp majoritaire, dont les élections régionales peuvent être une répétition générale.

Les affaires qui font pschitt et celles qui font boum

Trois causes de démobilisation sont déjà observables et pourraient se développer : le désaccord sur le style présidentiel, l’irritation devant les effets de la centralisation du pouvoir, l’incertitude sur le cap poursuivi.

On a pu constater que le jugement sur les interférences entre les émotions de l’homme privé Sarkozy et les devoirs de la charge présidentielle a été à l’origine des deux dévissages de la cote de popularité présidentielle, à l’automne 2007 et à l’automne 2009. Le premier avait commencé avec l’annonce du divorce, s’était amplifié avec l’étalage du début de la relation avec Carla Bruni, et achevé avec le mariage. Sarkozy s’était aliéné une partie du cœur de l’électorat de droite, rétrospectivement froissé par le mensonge d’une campagne menée avec Cecilia et inquiet d’une présidence qui serait marquée par l’instabilité affective. Un si fort effet de souffle, quand on le compare à l’innocuité politique des rumeurs sur les liaisons extraconjugales de Giscard ou sur la double vie familiale de Mitterrand, vient du changement d’époque. Époque de peoplisation et de paparazzisation, répercutée par un homme politique à la fois trop réceptif et trop sûr de sa capacité à maîtriser les images.

La seconde chute a été provoquée par l’affaire Jean Sarkozy. Là encore on pourrait rappeler que Jean-Christophe Mitterrand avait bénéficié des petits avantages de la « Françafrique » sans effet négatif sur son père. La différence vient de l’appui tacite mais voyant accordé un long moment par le Président à l’ambition sans fard et sans titre de son fils. C’est d’abord la bravade qui n’a pas plu, la présomption que l’obéissance des soutiens politiques du père (au gouvernement, dans les Hauts-de-Seine) valait reconnaissance des mérites du fils, et en filigrane le spectre de la tyrannie sous la monarchie élective. Il est remarquable que cette préférence paternelle n’ait pas choqué les agriculteurs, ni les artisans et chefs d’entreprise, mais qu’elle ait eu des effets délétères chez les cadres comme chez les ouvriers et les employés (comparaison des baromètres Ipsos-Le Point de septembre 2009 et janvier 2010). Ce rejet a connu une réplique, à échelle limitée, avec l’appel sur Clearstream, dont une partie significative de l’opinion de droite a retenu une justice aux ordres d’un Président sacrifiant à sa rancune, plutôt que l’incohérence d’un jugement de première instance si discret sur les motivations des coupables.

Dans tous ces cas, Nicolas Sarkozy paie le prix de la personnalisation extrême qu’il recherche par ailleurs. Il ne paie d’ailleurs que ce prix-là. Il est frappant de constater qu’il n’y a eu ni affaire Pérol ni affaire Buisson. La nomination d’un membre du cabinet présidentiel, François Pérol, à la tête d’une banque dont il était chargé du dossier à l’Élysée aurait pu être considérée comme une régression par rapport aux mesures de moralisation du pantouflage mises en œuvre depuis quinze ans. Il n’en a rien été, soit du fait de la technicité du dossier, soit que l’opinion ait vu là une volonté louable de mettre les banques au pas. La Cour des comptes, sous la présidence du regretté Philippe Séguin, a épinglé l’extraordinaire martingale inventée par un autre conseiller présidentiel, Patrick Buisson, qui a réussi à être donneur d’ordre, dans un marché sans appel d’offres, à une société présidée par son fils, pour la mise en forme de questions sur des mesures gouvernementales ou des déclarations élyséennes, posées ensuite par un institut de sondages et publiées dans Le Figaro et Lci, pratiquement sans bourse délier pour ces deux médias. Ce parfait mélange de gâchis d’argent public, d’enrichissement personnel et de manipulation de l’opinion a fait l’objet d’une demande de commission parlementaire par le PS, soutenue en fait par la voix presque solitaire de Delphine Batho, et étouffée par la droite, précisément par Jean-François Copé au nom de la… séparation des pouvoirs. On peut en déduire qu’une telle enquête aurait sérieusement gêné la présidence, et se demander ce que Copé a obtenu de ce soutien inattendu, outre une réputation d’impartialité.

Mais on doit surtout observer, de cette différence entre affaires qui font boum et affaires qui font pschitt, que l’opinion de droite accepte (encore ?) assez bien l’abus de pouvoir s’il sert les objectifs ou les intérêts généraux de son camp, qu’en revanche elle tolère mal les débordements personnels du chef de l’État, qu’ils soient de faiblesse, de népotisme ou de ressentiment. Équation difficile pour un Nicolas Sarkozy qui a fait, dans la conquête du pouvoir, du caractère direct, décomplexé, émotionnel, polarisant, de sa communication un ressort essentiel de sa capacité de mobilisation, très supérieure à celle de tous les leaders de droite depuis de Gaulle. Or la frontière n’est pas si facile à fixer entre l’offensif qui ressoudera son camp (le « karcher ») ou même plus largement (contre les banquiers) et l’offensant qui laisse des blessures (le « casse-toi pauv’con », preuve surtout de perte de sang-froid, ou l’ironie des vœux de 2009 aux universitaires).

Le vague à l’âme des élus locaux

Seconde cause de désenchantement : la centralisation du pouvoir. Il ne s’agit pas ici de l’omniprésidence qui transforme les ministres en personnages falots, ni de certaines décisions régressives en termes de libertés publiques comme la nomination par l’Élysée du président de France Télévisions, ni même, pour le moment, de l’annonce de la suppression du juge d’instruction sans coupure en contrepartie du lien entre le parquet et le ministère. Tout cela n’émeut guère la droite. Non, il s’agit de la centralisation au sens administratif, de la re-centralisation à l’œuvre après vingt-cinq ans d’évolutions décentralisatrices. Après l’essai d’Alain Duhamel peignant Sarkozy en Bonaparte3 et les best-sellers de Patrick Rambaud4 sur la cour de Nicolas Ier, c’est le jacobinisme qu’on craint, la lame de Robespierre qui a percé sous la figure presque bonasse de ces monarques… et la Gironde qui s’est dressée derrière Juppé et Raffarin contre la réforme territoriale répondant à la grande remise en ordre des territoires demandée par la commission Balladur. Mais les concessions obtenues (garantie de compensation intégrale de la taxe professionnelle pour 2010, renoncement probable au régime électoral à un tour) sont faibles. Le procès en gabegie intenté par l’État aux collectivités territoriales paraît un rejet de responsabilité infondé, la remontée en puissance des préfets qui imposent, au-delà de la loi, des regroupements de communes, voire de communautés, inquiète partout. Le projet du Grand Paris couronne symboliquement ce mouvement de reprise par l’État des leviers de commande. Le double mouvement ainsi imprimé rappelle celui de la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher : réduction de la dépense publique en général, politisation plus forte de l’État. Les réformes de l’organisation territoriale de l’État (justice, hôpitaux, armée) sont passées tant bien que mal en 2007 et 2008. Après tout, il s’agissait de s’en prendre à des fonctionnaires. La « rationalisation » de son organisation politique, dans le double sens d’une remise en dépendance financière et d’une spécialisation des collectivités, passe beaucoup plus mal : les collectivités perdent avec la taxe professionnelle une partie de leur autonomie fiscale et, avec l’obligation qui leur est faite de s’en tenir à leur spécialité, leur autonomie budgétaire. Cette saisie soudaine de leur portefeuille explique une bonne part de la démobilisation des élus de droite pour les régionales, et pourrait aboutir, lorsqu’elle rentrera dans les faits d’ici un ou deux ans, à la disparition de toute une série de filets de sécurité constitués par les aides des régions et départements aux petites communes, ou de toutes les collectivités à des associations hors de leur domaine de compétence. Cela s’appelle scier la branche sur laquelle on est assis. Un équilibre semble ainsi se rompre. C’est l’autre visage, plus interne à la classe politique, de la difficulté du réformisme sarkozyste, à trouver langue avec les médiations de métiers, juges (surtout d’instruction), médecins (surtout généralistes) ou professeurs, au-delà des managers.

Des résultats demain

Le point crucial reste cependant celui du cap politique dans une période qui n’a plus grand-chose à voir avec 2007. La ligne du candidat Sarkozy était celle d’une réforme libérale d’ampleur inscrite dans un cadre politique national renouvelé. On peut décrire cet alliage comme un pâté de cheval (libéral) et d’alouette (étatiste) ou, selon les termes de Jean-Marie Colombani, comme un corpus de droite agrémenté de signaux de gauche (y compris sur des questions sociétales comme la suppression de la double peine, sur les nouveaux droits du Parlement dans la réforme constitutionnelle, ou sur les mesures de discrimination positive pour la réussite scolaire). Ou encore, à travers l’image de Thomas Legrand, comme un sapin avec des boules de décoration5. La question est de savoir si la réforme libérale et notamment l’emblématique « travailler plus pour gagner plus » garde une actualité en période de suppressions nettes d’emplois et d’accumulation des chômeurs en fin de droits et, en contrepoint, si les mesures de régulation structurelles ont un quelconque impact face aux conséquences sociales de la crise et à l’accentuation de la redistribution mondiale des cartes économiques. À ces questions le président de la République a répondu, lors de son émission de TF1 de janvier avec un panel de Français : « Je maintiendrai. » Il a réaffirmé les fondamentaux du sarkozysme en plaidant, d’une part, à nouveau pour la récompense de l’effort, en défendant la priorité donnée à la poursuite de l’allègement des charges de l’État et des entreprises, et en excipant, d’autre part, de ses remontrances au patron de Renault pour illustrer l’image d’un État protecteur contre les délocalisations.

L’argumentaire libéral se trouve sans doute renforcé par le spectre de la faillite grecque et la révélation de l’absolue nécessité pour tous les pays de préserver la réputation de leur signature. Et la critique, souvent répétée depuis la suppression des régimes spéciaux, des réformes sarkozystes, comme de demi-réformes payées de concessions immédiates très onéreuses, ou même celle de la Cour des comptes contre le caractère mécanique de la suppression d’un poste de fonctionnaire sur deux départs à la retraite, sont trop idéalistes pour emporter la conviction d’un électorat de droite qui attend des bénéfices structurels de ces réformes. Mais elles soulignent un problème de temporalité politique. La politique libérale demeure comme en suspens, le pari du gouvernement de réduire les déficits après avoir considérablement augmenté ceux-ci pour parer à la crise est rien moins que gagné.

Quant au versant régulateur, le retour des spéculateurs pourrait conduire même la droite à ne plus se contenter de discours morigénateurs contre les paradis fiscaux ou les traders et créer un espace pour des programmes plus autoritaires et protectionnistes. L’horizon serait alors celui d’un 1983 à l’envers, où la France prendrait ses distances avec l’Allemagne. Enfin les « boules de Noël » de la discrimination positive pourraient provoquer une mauvaise surprise sociologique au gouvernement : la frange basse des classes moyennes, dont les conditions de vie ne vont pas s’améliorer avec les mesures de rigueur, pourrait s’irriter de se retrouver à chaque fois du mauvais côté de la frontière, un peu comme les ouvriers privés d’heures supplémentaires s’étaient détournés de Jospin après les 35 heures.

Le scénario le plus probable reste cependant celui d’une polarisation à la sortie des régionales, dictée par le rapprochement de la présidentielle, l’ouverture du chantier des retraites et sans doute de mesures d’économies sur la Sécurité sociale. Mais les moyens politiques de Nicolas Sarkozy de ressouder son camp dépendront pour beaucoup du nombre de régions qu’il aura réussi à sauver ou à reconquérir. Plus celui-ci s’approchera de zéro, plus la peur de l’activisme réformiste pourrait croître à droite et peser pour un nouveau cours, plus rassurant, mais très inadapté aux convictions et au caractère d’un leader difficile à remplacer.

D’autant qu’une troisième voie semble se dessiner entre un libéralisme réaffirmé comme un pari et un protectionnisme encore marginal : celle d’une poursuite modérée des politiques de soutien à l’activité, tant que la reprise n’est pas confirmée. L’anxiété croît en Europe sur la bonne position du curseur entre la réduction de la dette et l’encouragement à la croissance. La grande popularité de Dominique Strauss-Kahn traduit ce sentiment, même chez les électeurs de droite6 et le risque nouveau pour Sarkozy est qu’ils recherchent la compétence avant la volonté.

C’est cette conjoncture psychologique que le Président semble vouloir anticiper, en essayant de refaire de la politique autrement, en donnant « du temps » au chantier des retraites. Son camp ressemble aujourd’hui à l’opinion grecque : craignant les réformes mais les jugeant inévitables. Mais il est minoritaire, quoique encore faiblement entamé, et l’espace de compréhension, de diffusion à d’autres fractions de l’électorat s’est réduit. C’est cette porosité qu’il lui faut impérativement recréer, en infusant plus de négociation dans l’activisme, en laissant l’attente de décision se reformer. Un jeu difficile, à contre-emploi…

  • *.

    Voir son précédent article, « Europe : le choc de la crise frappe la gauche plus que la droite » (novembre 2009) et sa chronique politique régulière dans Esprit.

  • 1.

    Raffaele Simone, « Pourquoi l’Occident ne va pas à gauche ? », Le Débat, septembre-octobre 2009.

  • 2.

    Florence Haegel, « La vittoria di Sarkozy e il futuro del Ump », Il Mulino, 2007, dossier sur « La Francia di Sarkozy », dirigé par Gianfranco Baldini et Marc Lazar. Du même auteur : « La mobilisation partisane de droite », Revue française de science politique, février 2009.

  • 3.

    Alain Duhamel, la Marche consulaire, Paris, Plon, 2009.

  • 4.

    Patrick Rambaud, Chronique du règne de Nicolas Ier, Paris, Grasset, 2008 avec des suites en 2009 et 2010.

  • 5.

    Thomas Legrand, Ce n’est rien qu’un président qui nous fait perdre du temps, Paris, Stock, coll. « Parti pris », 2010.

  • 6.

    Dominique Strauss-Kahn recueille 68 % d’opinions favorables (63 % chez les électeurs socialistes), soit 15 points de plus au baromètre Ipsos-Le Point de janvier 2010 par rapport à septembre 2009.

Michel Marian

Philosophe de formation, il travaille dans le domaine des politiques scientifiques et de recherche. Michel Marian publie régulièrement notes et articles sur la politique française dans Esprit. Il s’intéresse également à l’histoire et à la culture arméniennes, tout comme aux questions de reconnaissance du génocide arménien.…

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