Les Annales, une révolution historiographique
Dans cet entretien, Michelle Perrot retrace sa formation d’historienne, marquée par un profond renouvellement de l’historiographie après-guerre. Elle raconte les transformations de la discipline dans le sillage de Marc Bloch et des Annales, et défend une pratique de l’histoire vivante, portée par le plaisir de la recherche et en dialogue constant avec son temps.
Vous êtes d’une génération qui a commencé à étudier l’histoire dans l’immédiat après-guerre. Les figures de Marc Bloch et de Lucien Febvre, fondateurs de l’École des Annales1, ont-elles fait partie du paysage qui a conduit vos premiers pas en tant que chercheuse ?
Oui, absolument. En 1949, j’étais étudiante à la Sorbonne et, entre camarades préparant l’agrégation, nous lisions Marc Bloch. Cela a commencé par La Société féodale, que j’avais trouvé absolument formidable. Vinrent ensuite Les Caractères originaux de l’histoire rurale française et Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien. Marc Bloch comptait beaucoup pour nous. D’ailleurs, lorsque je suis devenue, dans les années 1960, assistante d’Ernest Labrousse – le successeur de Marc Bloch à la Sorbonne –, je l’ai rejoint au sein de ce qui s’appelait l’Institut d’histoire économique et sociale Marc Bloch. Cela dit, à l’époque, même si l’œuvre de Bloch était centrale, on ne parlait pas beaucoup de ce qui lui était arrivé personnellement. Ce n’était pas encore le résistant qu’on connaît aujourd’hui, et j’en ignore les raisons. Il est vrai que dans ces années-là, on rejetait un peu le passé – il faut aller de l’avant, voilà une injonction typique de notre génération.
Il ne faut pas non plus oublier que l’université n’aimait pas vraiment l’École des Annales. À l’époque de mes années de formation, on la critiquait comme étant le lieu de parvenus voulant passer par-dessus l’université. Lire la revue des Annales, c’était alors contester l’université et avec elle une vision monolithique de l’enseignement de l’histoire. Le principe du courant des Annales étant de mélanger les sciences sociales entre elles. Ainsi, que quelqu’un comme Labrousse ait pu être solidaire à la fois de l’université et de l’École des hautes études en sciences sociales, fortement liée aux Annales, cela n’a pas été très bien vu.
C’est alors que vous vous êtes engagée, vous aussi, dans les études d’histoire sociale et économique, en travaillant sur la question de la grève. Les analyses de Bloch, voire de l’École des Annales en général, vous ont-elles servi dans un premier temps de manuel ?
Nous trouvions dans son texte sur le métier d’historien tout ce en quoi nous croyions : la démarche de l’historien, la critique, la notion de source, la question de la distance, tout un chapitre sur l’esprit critique… c’était formidable pour notre génération. Le fait que Marc Bloch abordait des sujets neufs, comme la fameuse étude sur la rumeur2, nous montrait à quel point il pouvait y avoir toutes sortes de possibilités dans le domaine historique. Sans oublier que l’économique et le social étaient deux objets d’étude fondamentaux après la Seconde Guerre mondiale : on sortait d’un simple idéal historiographique, on entrait dans une dimension politique. Peut-être ne voyait-on pas la dimension politique de Marc Bloch à cette époque-là, mais elle a bien existé. Tous ses écrits de la Seconde Guerre mondiale, dont L’Étrange Défaite, sont critiques vis-à-vis des élites de l’entre-deux-guerres, tout comme de celles qui ont conduit à la défaite. Mais cela n’a pas été remarqué tout de suite, il a fallu attendre leur publication progressive pendant les années 1950 et 1960 ; publications portées par Lucien Febvre en témoignage de son amitié pour son collègue.
Plus encore, Bloch invente, d’une certaine manière, aussi bien avec cet article de 1922 sur les fausses rumeurs de la guerre dans les tranchées qu’avec L’Étrange Défaite, ce que l’on appellera l’« histoire du temps présent ». En ce temps-là, l’analyse de l’actualité par les historiens n’était pas très fréquente ; on estimait qu’il fallait attendre un certain temps pour que les archives refroidissent, pour ne pas se fier immédiatement aux témoignages. Or, Marc Bloch affirme alors que même un historien du Moyen Âge comme lui peut s’intéresser à l’histoire présente et en faire l’analyse. L’histoire comme discipline ne peut se résumer, d’après lui, à faire des fioritures dans le passé, mais sert au contraire à comprendre le présent. Il l’affirme explicitement dans Apologie pour l’histoire : « [L’histoire est] une science des hommes dans le temps et qui sans cesse a besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants3. »
On s’imagine difficilement, aujourd’hui, faire de l’histoire sans se poser la question de l’économique, du social, ou des images, auxquelles Marc Bloch était sensible.
La perspective de Bloch et Febvre a finalement triomphé : on s’imagine difficilement, aujourd’hui, faire de l’histoire sans se poser la question de l’économique, du social, ou des images, auxquelles Marc Bloch était sensible, sans employer directement le terme de « représentation », dont il parle beaucoup. C’est Labrousse qui, le premier, introduisit cette méthode à la Sorbonne, où jusqu’alors primait une histoire qui, si elle avait indubitablement ses qualités – il y avait bien sûr des gens extrêmement érudits et compétents, respectueux des sources, auxquels Bloch rendait hommage – demeurait sous l’emprise de l’idée selon laquelle « l’histoire est un plat qui se mange froid », et qu’il faut cinquante ans de recul pour aborder le passé. On pensait aussi qu’au niveau des sources, il y avait des choses qu’il fallait privilégier par rapport à d’autres : faire entendre les voix de personnes inconnues, voire d’anonymes – voix qu’on retrouve par exemple dans les rapports de police –, n’était pas une préoccupation de l’université telle qu’elle existait à cette époque-là.
Par ailleurs, Marc Bloch a une manière particulière de regarder les choses, paysages ou objets, en y voyant des témoins du passé. C’est très sensible dans Les Caractères originaux de l’histoire rurale française, où comprendre un paysage de son temps, paysage qui avait peut-être moins bougé que maintenant, est encore possible. Mais en retrouvant les divisions d’autrefois – l’open field, le bocage – on sent le regard du médiéviste sur le paysage rural de son présent, qui montre que, finalement, le passé est là, présent dans le présent – il palpite dans le présent.
Vous m’avez dit un jour : « Je suis assez sensible à l’air du temps », ce qui n’est pas le propre d’un bon historien, rajoutiez-vous, parce qu’il est censé travailler longtemps sur le même sujet. Or, Marc Bloch a lui-même changé de sujet plusieurs fois : il est passé des rois thaumaturges à l’analyse de la société rurale, s’adonnant ensuite à l’étude de la société de son temps. Tout compte fait, ce n’est peut-être pas le propre d’un bon historien ou d’une bonne historienne que de toujours tracer son propre sillon, sans aller voir ce qui se passe dans les marges.
Quand Pierre Nora m’a demandé un essai d’égo-histoire, je l’ai justement appelé « L’Air du temps4 ». Il y avait dans ce titre une autocritique, car si j’ai cette sensibilité, c’est peut-être parce que je ne suis pas créatrice. Je le pense toujours : c’est très bien d’être attentif à ce qui se passe, mais quelqu’un de véritablement créatif a besoin, je pense, de se refermer sur lui-même de temps en temps, afin d’écouter ses propres intuitions.
Depuis que vous pratiquez cette histoire quantitative, des nouvelles lectures de l’histoire ont vu le jour. Comment les avez-vous appréhendées ? Je pense à l’histoire des représentations, issue de l’histoire des mentalités qui remontait au temps de Marc Bloch et des Annales ; ensuite, il y a eu l’histoire du genre, qui est née après l’histoire des femmes. Plus tard, l’histoire de l’anthropocène, et aujourd’hui, une histoire queer, dont vous trouvez qu’elle est très intéressante. Comment voyez-vous donc ces renouvellements permanents de la discipline historique ?
C’est tout à l’honneur des historiens que de ne pas s’enfermer dans une problématique, lui préférant l’ouverture sur une diversité d’objets. Pareille constance dans le renouvellement trouve une incarnation éminente chez Marc Bloch : quand on relit ses écrits, on est frappé par leur ouverture vis-à-vis des préoccupations de son présent. J’y trouve une réelle incitation pour mon propre travail, d’autant plus que, quand ces courants ou ces questions nouvelles s’affirment, très souvent ils introduisent de nouvelles sources, de nouveaux objets d’étude. À titre d’exemple, je ne suis pas très ferrée sur l’histoire de l’écologie, qui se fait beaucoup aujourd’hui, mais quand j’entends une émission ou que je lis un livre sur le sujet, je me rends compte qu’une telle approche ouvre une nouvelle façon de réfléchir et de se questionner. Il y a là une façon de vivre l’histoire, en définitive, et non seulement de la faire.
Cela dit aussi quelque chose du plaisir de l’historien. Dans Apologie pour l’histoire, à son petit-fils lui demandant ce qu’est l’histoire et à quoi elle peut servir, Marc Bloch commence par dire que l’histoire est quelque chose de « distrayant ». Il y a cette dimension de plaisir qu’on oublie souvent quand on parle des historiens et des historiennes, d’une surprise qui permet une analyse nouvelle d’une situation qu’on pensait connue – ce simple geste est déjà en lui-même un grand moment de remue-méninges. Qu’en pensez-vous ?
Aller aux archives, ouvrir un dossier, découvrir des documents manuscrits en se disant qu’il y a tant d’années, des gens les ont écrits ; tout cela est en effet un très grand plaisir. Quand j’ai travaillé sur Lucie Baud, ouvrière qui fut parmi les premières militantes syndicalistes (1870-1913), j’ai vraiment eu l’impression de rencontrer une personne en découvrant comment elle avait vécu et où elle habitait – parce que je suis allée à Vizille visiter les lieux, en quelque sorte retrouver ses traces. Certes, la mise en scène, dans l’écriture, peut se révéler plus difficile, mais le plaisir demeure à tous les niveaux. Je dirais que le métier d’historienne dans son intégralité est un métier réjouissant. Et on le voit à la façon dont, en général, les historiens restent très attachés à leur pratique et prolongent ce plaisir en dehors de toute catégorie d’âge : il n’y a pas de raison de s’arrêter en histoire, il y a toujours quelque chose à faire. Dans ma carrière, les moments les plus importants ont toujours été les maîtrises et les thèses que j’ai dirigées, parce qu’alors les étudiants étaient eux-mêmes plongés dans les documents, connaissaient ce plaisir ou cette difficulté dont nous venons de parler. Et là, je crois pouvoir dire qu’il n’y avait plus de hiérarchie : nous étions ensemble dans les mêmes perspectives, ce qui a toujours constitué pour moi un grand plaisir.
Comment jugez-vous, aujourd’hui, le désir d’une certaine fixité historique que l’on sent poindre dans la société française d’aujourd’hui, et qui tend à revenir à un récit ancien de l’histoire de France ? En miroir, comment appréciez-vous les tentatives de réinvention de cette même histoire ?
C’est un sujet qui m’interroge considérablement. Ce n’est qu’une hypothèse de ma part, assez banale par ailleurs, mais il est possible que la fluidité des temps que nous vivons, où les objets se succèdent à toute allure, donne une espèce de besoin de retrouver des structures, une stabilité, une assurance. Dans la recherche du passé, de structures du passé qui se présentent comme solides, il y a un désir de se rassurer, en trouvant des racines fermes. Je pense que ce conflit entre une volonté de stabilité et un courant plus ouvert s’est toujours produit. Il est probablement plus aigu aujourd’hui en raison même de ce que nous vivons. À cet égard, je suis surprise de voir ce que le wokisme entraîne comme cri d’orfraie : être « éveillé », alors là, s’il y a bien une chose qu’il faut être en histoire, c’est ça ! Ce conflit mérite donc l’analyse, et peut-être faut-il aller plus loin que ce que nous sommes en train de faire, en mesurant jusqu’au bout l’importance de cette réaction un peu conservatrice, compréhensible par ailleurs, et en même temps de ces idées dites nouvelles, qui bouleversent les visions de l’histoire déjà instituées.
Propos recueillis par Emmanuel Laurentin et retranscrits par Gregorio Cattaneo
- 1. L’École des Annales est un courant historiographique français fondé au xxe siècle autour de Marc Bloch et Lucien Febvre. Sans avoir été une véritable « école », le courant a rassemblé des historiens et historiennes dans la revue des Annales, fondée en 1929, et se distinguait par une approche globale de l’histoire, privilégiant les structures de longue durée et l’étude des sociétés plutôt que les seuls événements politiques (ndlr).
- 2. Voir Marc Bloch, Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, Paris, Éditions Allia, 1999.
- 3. Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien [1949], Paris, Dunod, 2020, p. 97.
- 4. Michelle Perrot, « L’Air du temps », dans Pierre Nora (sous la dir. de), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987.