Marc Bloch et « la solidarité des âges »
Dans sa biographie intellectuelle de Marc Bloch, Peter Schöttler dessine le portrait d’un historien pour qui comprendre le passé supposait de garder les yeux ouverts sur le présent. De son engagement républicain à son entrée dans la Résistance, son parcours témoigne d’une même exigence : celle d’une histoire vivante, attentive aux sociétés et à la « solidarité des âges ».
En ouverture du passionnant essai qu’il consacre à Marc Bloch, l’historien allemand Peter Schöttler s’interroge sur ce que disent de lui les photographies du grand médiéviste à différentes époques de son existence. Qui était cet homme, au regard pénétrant, au sourire discret et légèrement ironique, qu’on décrivait comme réservé, voire austère, intransigeant sur les valeurs, aimant l’ordre et la rigueur, détestant le mensonge ? Quelle était la philosophie de celui qui se disait « historien le matin et philosophe le soir », qui adorait enseigner et pour lequel être historien, c’était avant tout aimer la vie ?
C’est à travers la lecture des livres, articles, carnets et correspondances de Marc Bloch, mais aussi des principaux auteurs des ouvrages qui composaient son imposante bibliothèque1 et des témoignages de ceux qui constituaient son cercle familial, universitaire ou amical que Peter Schöttler reconstitue, avec toute la rigueur et la probité chères à Marc Bloch, le parcours intellectuel de ce dernier et en dresse un portrait plus complexe et nuancé que celui de cette « icône historiographique » qu’il est devenu dans les années 1980.
L’auteur a fait le choix d’« une recherche multidirectionnelle et de solliciter outre les questions relatives à l’histoire de la réception, les questions épistémiques, une sorte de consentement positif des sources qui devrait constituer la base réelle de toute recherche sérieuse ». « En cherchant le sous-jacent », comme recommandait de le faire Marc Bloch, qui détestait « l’histoire intellectuelle désincarnée et a fortiori, la biographie », mais aussi en interrogeant les déterminations premières, collectives autant qu’individuelles pour mieux reconstituer l’existence de son sujet.
Français, un point c’est tout
Tout prédestinait sans doute Marc Bloch à embrasser, comme son père Gustave Bloch, une carrière d’historien. Juif né en Alsace, républicain laïc, reçu major à l’École normale supérieure (ENS), Gustave Bloch choisit la France après la signature du Traité de Francfort par lequel la France défaite abandonne l’Alsace et la Moselle au Reich. À l’ENS où il enseigne, il est proche d’Émile Durkheim. Marc Bloch, qui dira qu’il doit le meilleur de sa formation à son père, suit ses traces en étant reçu à l’ENS puis à l’agrégation d’histoire en 1908. Mais surtout, s’il affirme ne se sentir Juif que face à un antisémite, il se revendique « Français, un point c’est tout. »
« J’ai été élevé, soulignait-il, dans le culte de ces traditions patriotiques dont les Israélites de l’exode alsacien furent toujours les plus fervents mainteneurs. La France j’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. » Peter Schöttler précise : « Comme la plupart des “Israélites” de vieille souche, Bloch n’était donc pas favorable au sionisme. L’idée d’appartenir à deux peuples à la fois lui était étrangère. »
À l’ENS, alors dirigée par Ernest Lavisse, Marc Bloch a pour professeur d’histoire Charles Seignobos dont il réprouvera la conception historicisante de l’enseignement. Ernest Renan, Hippolyte Taine, Émile Durkheim, Jules Michelet et Numa Denis Fustel de Coulanges sont ses références. Il se passionne pour la « géographie humaine » de Paul Vidal de la Blache et manifeste un réel intérêt pour la question ouvrière et l’histoire du socialisme : il devient membre du Groupe des études socialistes (GES) et de la SFIO2. À Ulm « le soutien à Dreyfus et l’enthousiasme pour une république démocratique et laïque vont de soi », rappelle Shöttler.
Comme l’affaire Dreyfus, la Première Guerre mondiale constitue une expérience fondatrice pour Marc Bloch. Elle fut pour lui « une immense expérience de psychologie sociale ». Pour Carlo Ginzburg, dont la vocation d’historien était née, racontait-il, à la lecture des Rois thaumaturges : « On y retrouve l’expérience de la guerre. Tout se passe, explique-t-il, comme si Marc Bloch avait cherché à donner une forme à l’expérience de la régression archaïque, au débordement d’émotions irrationnelles et apparemment incontrôlables que provoque la guerre3. »
Après 1914, à Strasbourg où il est nommé professeur, Bloch fait la connaissance de Lucien Febvre, de six ans son aîné, avec lequel il se lie d’amitié et fonde quelques années plus tard Les Annales. Les deux hommes, bien que différents, se respectent et partagent les mêmes idées et une même conception de l’histoire. Sur l’insistance de Febvre et malgré l’opposition de Bloch qui doit se retirer, après l’adoption des lois aryennes, la publication de la revue n’est pas suspendue. La franchise de leurs échanges et l’absence de toute complaisance intellectuelle l’un vis-à-vis de l’autre, comme en attestent leurs correspondances ou les recensions qu’ils publient de leurs ouvrages respectifs, prouvent la solidité de leur amitié. En témoigne aussi la dédicace de Marc Bloch à Lucien Febvre dans son Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien en mai 1941 : « Longuement nous avons combattu de concert, pour une histoire plus large et plus humaine. La tâche commune au moment où j’écris subit bien des menaces. Non par notre faute. Nous sommes les vaincus provisoires d’un injuste destin. »
C’est à Strasbourg également que Bloch rencontre son maître, Henri Pirenne : « Ses écrits, explique-t-il, témoignent du miraculeux équilibre qu’il sut maintenir entre les deux faces du métier d’historien. Jamais il ne reniera les patients travaux de laboratoire. Jamais non plus il n’en fit une fin en soi. […] L’érudition pour l’érudition est un jeu. Il aima toujours l’œuvre de synthèse, avec ce que ce mot comporte de conjectures nécessaires, fécondes. Il comprenait combien l’exactitude scientifique, loin de nuire aux intuitions de l’esprit, les dirige et tout à la fois les renforce et en augmente la portée. » Travailleur acharné, Marc Bloch collecte les témoignages, cultive le goût de la vérité et du doute, se méfie des schématismes, des fausses nouvelles comme des évidences, du dogmatisme, de l’érudition gratuite et des idéologies. « L’histoire est un mode de connaissance scientifique et n’a donc point à porter de jugement de valeur. Jusque dans l’action nous jugeons beaucoup trop, il faut comprendre. Nous ne comprenons jamais assez ». Les historiens ne sont « ni prédicateurs, ni juges, tout au plus juges d’instruction ».
La profondeur de l’Histoire
Avant la guerre, Marc Bloch avait séjourné plus d’un an en Allemagne, puis en Angleterre où il s’initie aux méthodologies qui y sont appliquées par les historiens depuis le milieu du xixe siècle. Fort de cette expérience européenne, rare pour son époque, Il introduit en France les méthodes régressive et comparative, indispensables à ses yeux pour qui veut étudier, notamment, l’histoire rurale. « L’intelligence des témoignages, rares et obscurs, par où nous pouvons pénétrer ces âges lointains n’est guère accessible qu’à l’historien qui, les yeux largement ouverts sur la vie, s’aide pour interpréter les vieux textes des réalités du présent ou d’un passé tout proche. Ainsi, tour à tour ce qui fut jette la lumière sur ce qui est et la reçoit de lui4. » Façon d’exprimer cette nécessaire « solidarité des âges », si importante pour Marc Bloch, qui oblige l’historien, ce grand questionneur du temps.
« Ce qu’il y a de plus profond pourrait bien être ce qu’il y a de plus sûr », écrit-il. Profondeur qui avec l’unité et l’étendue caractérisent « l’histoire totale », dont Les Annales feront leur emblème et dont le père est Henri Pirenne. « Une fois de plus vous nous avez donné la meilleure leçon de méthode, écrit Bloch à Pirenne, ce qui me frappe le plus dans votre grand œuvre, c’est le sens profond qui s’y marque entre les divers ordres de phénomènes. […] Les liens ne sont si clairement mis en lumière que parce qu’ils ont été d’abord compris et sentis. C’est de l’histoire, tout simplement de l’histoire totale. » Pour Marc Bloch « ce n’est ni le sol, ni le sang qui déterminent comme une fatalité mystique le destin d’une nation, précise Schöttler, mais uniquement son histoire, économique, sociale, culturelle, politique ».
À propos du regard de l’historien sur la montée du nazisme, Peter Schöttler explique : « Désormais formé à la politique et à la stratégie militaire, il se dit qu’après l’annexion de l’Autriche et les concessions territoriales obtenues à Munich, le gouvernement hitlérien ne va pas manquer de développer de nouvelles ambitions en commençant par les territoires polonais perdus à Versailles. » Bloch est impitoyable sur l’attitude de sa génération qui ne peut, écrit-il dans L’Étrange Défaite, qu’avoir « mauvaise conscience ». « Car même si nous n’étions pas des prophètes, celle-ci aurait pu prévoir suffisamment tôt que le Traité de Versailles et la politique de représailles isoleraient la France et provoqueraient les Allemands à une nouvelle guerre, au lieu de soutenir outre Rhin les forces pacifiques et démocratiques. […] Et pourtant paresseusement, lâchement nous avons laissé faire. Nous avons préféré nous confiner dans la craintive quiétude de nos ateliers. Puissent nos cadets nous pardonner le sang qui est sur nos mains. »
Marc Bloch fait partie des rares enseignants juifs autorisés à poursuivre leur enseignement, malgré les lois anti-juives jusqu’en 1942, date à laquelle il rejoint le réseau Franc-Tireur à Lyon dont il prend la responsabilité de la propagande. Rejoindre la Résistance était pour lui inéluctable, « la modeste moralité de l’honnête homme ». Le 8 mars 1944, il est arrêté par la Gestapo et emprisonné à Montluc. Après avoir été torturé par Klaus Barbie, il est fusillé le 16 juin 1944 comme chef de la Résistance « judéo-communiste ».
Dans l’hommage qu’il rend à son ami dans le numéro des Annales au lendemain de la Libération, Lucien Febvre répond sans doute, en partie et à sa façon, à la question que pose Peter Schöttler en ouverture de ce stimulant essai sur un homme inspirant et exemplaire par les temps que nous traversons : « Deux Marc Bloch ? Celui de la Résistance, le Martyr ? Celui de l’Université, l’Historien ? Deux Bloch ? Non. Un seul. Il n’y en a jamais eu qu’un. Le nôtre, puis-je dire ici, dans les Annales, le même. Le même quand, assis dans sa chaire, il faisait de l’histoire, notre histoire, vivante et militante, ou quand, au front par deux fois, il obéissait, les armes à la main, à l’appel profond de tout ce que cette histoire remuait en lui. »
- 1. La bibliothèque de l’appartement de la rue de Sèvres de Simonne Vidal et Marc Bloch comptait plus de 5 000 ouvrages ; elle a été pillée par la Wehrmacht entre 1941 et 1942. 1 600 volumes ont été restitués à la famille Bloch après la guerre. Les ouvrages retrouvés ont été confiés à la bibliothèque Halphen d’histoire médiévale de la Sorbonne.
- 2. Certains biographes de Marc Bloch ont contesté qu’il ait appartenu à quelque mouvement de gauche. Peter Schöttler démontre que si Bloch se gardait de toute idéologie en tant qu’historien, son engagement à gauche était réel, comme l’a prouvé son soutien à l’Espagne républicaine ou la signature du Manifeste en faveur de la Tchécoslovaquie.
- 3. Voir Marc Bloch, Les Rois thaumaturges [1924], préface de Carlo Ginzburg, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2026.
- 4. M. Bloch, Les Caractères originaux de l’histoire rurale française [1931], Paris, Armand Colin, 2026.
Marc Bloch. Une biographie intelectuelle
Peter Schöttler