Waad derrière la caméra
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Pour Sama : La femme à la caméra

Entretien avec Waad al-Kateab et Edward Watts

Ironie du sort, Waad al-Kateab a toujours voulu être journaliste, un métier jugé trop dangereux par son père dans un pays privé de liberté d’expression. C’est ainsi qu’elle se trouve à Alep, inscrite à l’université en économie et marketing, quand le soulèvement contre le régime syrien éclate en mars 2011. Et qu’elle se forme vite au journalisme citoyen au sein de cette révolution populaire et non violente qui sera par la suite brutalement militarisée, confessionnalisée et internationalisée. Cinq ans durant, elle filme, de l’intérieur et à hauteur de femme : des documents bruts, des entretiens, de petits reportages… mais aussi des souvenirs plus personnels, intimes, d’une adolescente qui devient adulte, qui tombe amoureuse du « Docteur Hamza », un jeune médecin rencontré dans les manifestations, qui se marie dans le huis clos d’un hôpital clandestin et qui donne naissance, au milieu des horreurs, à un enfant d’espoir qui s’appellera Sama (« ciel »). Le long métrage qui, finalement, s’adressera à Sama est à la fois le témoignage et le résultat de ce quotidien que Waad al-Kateab a enregistré. Quand je l’ai rencontrée avec son coréalisateur, le documentariste britannique Edward Watts, c’est ce double processus que j’ai voulu explorer en retraçant le long making-off : sur le vif à Alep-Est et ensuite à Londres, où ces instantanés du passé (quelque 500 heures de matière brute) ont été métamorphosés en récit vivant et pérenne. Notre entretien, en anglais, a été enregistré à Paris juste avant la sortie française de Pour Sama en octobre 2019 (le DVD sort en France le 3 mars 2020 chez KMBO).

J’imagine que vous aviez un smartphone quand la révolution a commencé, mais y avait-il des groupes à Alep, comme ailleurs en Syrie, où les journalistes citoyens pouvaient obtenir des conseils ? Ou bien êtes-vous complètement autodidacte ?

Waad al-Kateab – Il n’y avait pas ­d’organisation, seulement des individus, des gens comme moi et mes amis à l’université. Nous nous entraidions. Mon cousin, par exemple, a obtenu un peu d’argent d’un autre cousin qui travaillait à l’étranger. Quand la révolution a commencé, celui-ci lui a demandé s’il avait besoin de quoi que ce soit, mon cousin lui a suggéré d’acquérir cinq caméras espions et j’en ai obtenu une. Elles étaient très petites, cachées dans un stylo, et la qualité n’était pas bonne. Nous ne savions pas comment les utiliser, mais à l’époque elles nous semblaient très professionnelles.

Même nos téléphones n’étaient pas des smartphones ; ils disposaient d’une caméra rudimentaire, de mauvaise qualité, mais cela signifiait que quelqu’un pouvait prouver que quelque chose était en train de se passer.

Avec le temps, nous avons commenc&e

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Miriam Rosen

Miriam Rosen est journaliste culturelle et traductrice. Ses articles sur la photo et le cinéma paraissent dans des revues telles que Fisheye Magazine, 9Lives-Magazine.com et Mouvement. 

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Le dossier, coordonné par Bernard Perret, regrette que la prise de conscience de la crise écologique ait si peu d’effet encore sur la science et les réalités économiques. C’est tout notre cadre de pensée qu’il faudrait remettre en chantier, si l’on veut que l’économie devienne soutenable. À lire aussi dans ce numéro : survivre à Auschwitz, vivre avec Alzheimer, le Hirak algérien, le jeu dangereux entre l’Iran et les États-Unis et un entretien avec les réalisateurs de Pour Sama.