Dreyfus Jour de gloire de Vincent Duclert

En retraçant les étapes constitutives de l'héritage dreyfusard, l'historien Vincent Duclert jette un regard nouveau et éclairant sur une Affaire qui, aujourd'hui encore, n'a rien perdu de son importance.


Le 12 juillet 1906, la Cour de cassation proclame la pleine innocence du capitaine Alfred Dreyfus. Cent ans plus tard, le président de la République française, Jacques Chirac, rend hommage au capitaine dans la cour de l’École militaire, à l’endroit même où Dreyfus est dégradé en 1895. Le 12 juillet 2025, Emmanuel Macron inscrit ce jour au calendrier des commémorations nationales, « pour la victoire de la justice et de la vérité contre la haine et l’antisémitisme ». Avec son dernier ouvrage Dreyfus Jour de gloire, l’historien Vincent Duclert détaille le processus politique et mémoriel qui a fait du 12 juillet une date constitutive de notre histoire nationale.

Au-delà même de l’histoire brûlante de l’antisémitisme français, l’Affaire, par son héritage, son traitement mémoriel et les passions qu’elle engendre, éveille nos consciences et éclaire notre passé comme notre présent. La question de l’héritage dreyfusard révèle la tension perpétuelle entre souci de cohésion nationale et besoin insatiable de vérité, de justice. Cette tension dérange et érode parfois notre rapport lisse et fantasmé à la République et à ses grandes figures : que dire du Général de Gaulle qui, dès son retour au pouvoir, interdit toute représentation cinématographique de l’Affaire ? Ou, plus surprenant encore pour le lecteur non-avisé, de Léon Blum, qui dresse un portrait pour le moins ambigu du capitaine Dreyfus dans ses Souvenirs sur l’Affaire1… Mais c’est peut-être François Mitterrand qui illustre le mieux cette tension, expliquant en 1985 qu’il ne faudrait pas exposer les armées à « un remord ».

Dreyfus Jour de gloire constitue un ouvrage essentiel dans la mesure où il s’inscrit dans notre contemporanéité immédiate – en ce 12 juillet 2026, le président de la République et le maire de Paris inaugurent la statue de l’artiste Tim, Le Sabre brisé, devant l’ancien Palais de justice, sur l’île de la Cité, cent-vingt années après la réhabilitation de Dreyfus. Mais l’écho de l’Affaire résonne autrement plus en profondeur que cela. En découvrant l’héritage politique de l’Affaire, on comprend comme les rapports de force politiques forgés par cette dernière continuent de structurer notre vie en République. On en vient parfois à penser que tout de la politique en France s’articule autour de Dreyfus, bien au-delà de l’imaginable. Comme le souligne Vincent Duclert, l’affaire Dreyfus « est aussi importante pour ce qu’elle a été dans le passé, que pour ce qu’elle signifie aujourd’hui ». Il nous suffit de constater le poids des idées maurassiennes2 et du renouveau antisémite adapté aux fluidités post-modernes, pour penser aux mots dudit Maurras, qui, lors de sa condamnation pour intelligence avec l’ennemi, s’exclame : « C’est la revanche de Dreyfus ! ».

Seulement, en répondant à l’impératif chronologique du 12 juillet, le format de Dreyfus Jour de gloire fait à la fois sa force, mais aussi sa faiblesse. Cette structure du texte lui donne parfois un accent un peu trop pédagogique. Bien que passionnant, l’enchevêtrement de recherches historiques et de longs discours politiques, le tout jalonné par des anecdotes personnelles, peut substituer le plaisir d’apprentissage au plaisir de lecture. Mais qu’importe : on sort véritablement enrichi de l’ouvrage et acquis à la cause de l’auteur. Le capitaine Alfred Dreyfus est loin d’être « un homme modeste (…) qui n’avait rien d’un héros »3 mais bien un grand homme, parti combattre pour la France sans hésitation lors de la Grande Guerre, malgré une vie faite d’injustices, de l’Île du Diable à son assassinat manqué en 1908, jusqu’à la déportation de sa petite-fille, Madeleine Lévy, à Auschwitz-Birkenau en 1945. À cet homme, la Patrie se doit d’être éternellement reconnaissante.

  • 1. Léon Blum, Souvenirs sur l’Affaire (1935), Paris, Gallimard, 1993, 160 p.
  • 2. William Blanc, « Spectres de Charles Maurras. Comment le néomaurrassisme fabrique le “ roman national ” contemporain », Revue du Crieur, n. 6, 2017, p. 144-159.
  • 3. L. Blum, Souvenirs sur l’Affaire, op. cit.