La presse survivra-t-elle à ses crises ?


Les causes de la crise actuelle de la presse sont multiples ; l’option du « tout numérique », avancée par beaucoup, n’est pas la panacée, car les recettes perdues sur le papier ne se retrouvent pas, pour l’instant, sur le web. Il faut donc repenser le modèle de la presse, tout comme celui des aides que l’État lui apporte.

On connaît bien l’histoire de ce petit pâtre qui, pour s’amuser, criait au loup, affolant ainsi tous ses collègues. Le jour où le loup est vraiment venu, le pâtre a crié encore, mais cette fois personne n’est venu, nul ne croyant plus à ses alarmes…

Depuis très longtemps et plus encore depuis une vingtaine d’années, la presse annonce sa mort prochaine avec des frissons d’angoisse et de joie mélangés. Et, chaque fois, profite de ces alarmes pour redemander des aides à l’État. Elle redoute les fusions de groupes de presse et le pouvoir des industriels, stigmatise la concurrence déloyale de la télévision, puis celle d’internet, puis celle des gratuits, déplore la puissance des ouvriers du livre, regrette que la Poste augmente ses prix et que Bruxelles ne fasse pas ce qu’il faudrait (sans bien préciser ce qu’on en attendrait)… Bref, la pauvre presse est victime du monde entier et mérite vraiment un soutien franc et massif de l’État, de préférence sans aucune contrepartie car il ne saurait être question de brider la liberté d’expression.

Alors où en est vraiment la presse ? Quelle est sa situation réelle ? Le loup est-il, cette fois, vraiment là ou n’est-ce encore qu’une fausse alerte ?

Une baisse générale

Globalement, cette fois c’est vrai, la presse va mal. Très mal. Et surtout, cela concerne désormais toutes les familles de presse. Longtemps, la baisse du lectorat n’a touché que la presse d’information générale et essentiellement les quotidiens nationaux (Pqn, presse quotidienne nationale) comme Le Monde, Le Figaro, Libération… Les régionaux, eux, résistaient assez bien à l’érosion, tandis que les newsmagazines (Le Nouvel Observateur, L’Express, Le Point…) se maintenaient et même progressaient certaines années. Surtout, la presse de loisir, elle, était stable ou même en forte progression, comme dans le cas des magazines people.

L’année 2012, année d’élection présidentielle, aurait dû permettre une remontée pour la presse d’information, fût-elle temporaire. Il n’en a rien été. La diffusion1 de la Pqn a baissé de 7, 8 % par rapport à 2011. L’ensemble des magazines a baissé de 4, 4 % et les newsmagazines de « seulement » 2, 5 %. Sur une plus longue durée, le dérapage est encore plus rude et affecte bien toutes les familles de presse : depuis 2007, la diffusion de l’ensemble de la presse grand public a chuté de 24 % avec des baisses de 16 % pour la Pqn, 10 % pour la Pqr (presse quotidienne régionale), 27 % pour l’ensemble de la presse magazine, dont 20 % pour les news, 30 % pour la famille actualités générales, actualité judiciaire et société (famille assez hétéroclite qui comprend Paris Match, Le Figaro Magazine, Le Monde diplomatique ou Le Pèlerin mais aussi Choc et Le Nouveau Détective), 39 % pour la presse économique, 28 % pour la presse people (mais une actualité récente va peut-être l’aider à remonter !), 27 % pour la presse TV, 18 % pour la presse féminine et 30 % pour la presse senior.

Si on entre plus dans le détail, la situation est encore plus préoccupante ; la diffusion payée se compose de trois éléments principaux : ventes au numéro (dites en kiosques, même si ces points de vente sont les moins nombreux du réseau), abonnements (par poste ou par portage) et ventes directes ou ventes par tiers. Ces dernières sont particulières puisque l’acheteur n’est pas le lecteur ; il s’agit d’achat d’exemplaires en grandes quantités qu’une structure fait pour les offrir à ses propres clients ; c’est le cas par exemple des hôtels ou des compagnies aériennes. Du fait des quantités achetées et de la visibilité que cela assure au titre, du fait aussi du rapport de force ici très en faveur de l’acheteur, les tarifs réels pratiqués sont très faibles, voire nuls. Parfois même, le titre doit payer pour être présent à bord ou dans la chambre.

Or on constate que ce type de ventes s’est beaucoup développé. Globalement, de 2007 à 2012, ces ventes ont progressé de 31 % et atteignent 6 % du total des ventes. Historiquement, ces ventes concernaient essentiellement la Pqn, où elles comptent pour 18 % du total ; ce canal est désormais utilisé par presque toutes les familles de presse où son importance, encore réduite, se développe très vite dans toutes sortes de réseaux (taxis, banques, coiffeurs, loueurs de voitures…). Quelques exemples : presse du 7e jour (hausse de 60 % avec une part de 5 % des ventes) ; ensemble des magazines (39 % avec une part de 4 %) ; féminins (79 % avec une part de 6 %) ; seniors (8 % « seulement » mais avec une part de 15 %2)…

Ainsi, en faisant abstraction de ces « ventes » qui, la plupart du temps, ne couvrent même pas leurs coûts de fabrication, la chute de la diffusion serait encore plus nette. Au point de baisse où l’on en est, on pourrait se demander pourquoi pratiquer cette politique et développer si fort ces ventes.

Les deux faces du marché

On retrouve là une spécificité de la presse : jusqu’à présent, chaque publication comptait non pas un marché – un public – mais deux. Le lecteur d’une part, l’annonceur publicitaire d’autre part. À quelques rares publications près (soit celles qui refusent la publicité par principe comme Que choisir ? ou Le Canard enchaîné par exemple, soit celles qui, à leur corps défendant, ne peuvent en obtenir, faute de lectorat suffisant ou du fait de positionnements trop particuliers), la très grande majorité compte sur deux types de recettes venant de ces deux publics, mais la divergence de perception de la publication par ces derniers peut conduire à des choix rédactionnels parfois acrobatiques. On y reviendra. Notons d’emblée ce « jusqu’à présent » indiqué plus haut ; de fait, une des grandes difficultés de l’équation actuelle est la rupture de cet équilibre, avec un effondrement d’une partie des recettes publicitaires3. Or l’un des critères de choix d’un « support4 » plutôt qu’un autre par l’annonceur est le niveau de sa diffusion ; c’est pourquoi les éditeurs ont longtemps choisi d’accroître leur diffusion ou, au moins, d’en limiter au maximum la baisse même par des « ventes » qui leur coûtaient plus qu’elles ne leur rapportaient directement mais qui « s’amortissaient » grâce aux pages publicitaires ainsi gagnées ou préservées. Pendant toutes les années 2000, les recettes publicitaires5 comptaient en effet pour 40 à 47 % du chiffre d’affaires de l’ensemble de la presse. Malheureusement, ces recettes se sont, elles aussi, effondrées, baissant de 32 % de 2007 à 2012, et ne représentent plus que 38 % d’un total lui-même en baisse de 20 %. Les recettes de diffusion n’ont en effet baissé « que » de 10 % grâce à la résistance des abonnements d’une part et aux hausses de prix de vente en kiosque qui ont partiellement compensé la baisse du volume des ventes (même si elles y ont aussi partiellement contribué).

L’internet : peu d’économies, très peu de revenus

Pendant un certain temps, on a cru que le passage sur l’internet serait, pour la presse, le moyen de se sauver face à cet effondrement des recettes globales, tant publicitaires que de diffusion. Cette vision oubliait deux éléments : la structure de coûts de production de l’information et la structure des recettes sur l’internet.

Chaque publication présente ses propres caractéristiques techniques. Si l’on prend le cas d’un magazine tiré à 200000 exemplaires, diffusé à 80 % par abonnement, le coût des journalistes (y compris iconographie et maquette) est de 40 % du total, le papier de 6, 5 %6, l’impression de 6, 1 % ; l’ensemble des coûts de distribution (frais postaux, routage, gestion des abonnements, vente en kiosque) compte pour 17 %. À cela s’ajoutent des coûts de promotion et des autres personnels (équipes de diffusion et de publicité) ainsi que les frais de structure, d’études, d’informatique pour 30 %. On peut discuter ces chiffres selon les types de presse, leurs modes de distribution et leurs volumes de diffusion. Il n’empêche : la part de dépenses directement liées au support papier n’est que d’environ 20 %, pas beaucoup plus. Et la part des journalistes, à peu près incompressible si l’on veut produire le même niveau et la même quantité d’informations, atteint environ 40 %. À quoi s’ajoutent tous les coûts de structure et de promotion ainsi que des coûts informatiques (serveurs…) nettement supérieurs dans une version internet de l’information. Au total, le passage sur l’internet ne permet donc de réduire les coûts par rapport à une diffusion papier que d’un tiers au grand maximum (toutes conditions sociales égales par ailleurs).

Face à cela, les recettes d’un support de presse internet sont très réduites. Pour la publicité, les tarifs pour toucher le même nombre de personnes sont en moyenne… dix fois plus faibles sur l’internet par rapport au papier. Quant aux recettes de diffusion, elles sont très faibles puisque le marché a longtemps été habitué à la gratuité totale. Et le passage au payant est une guerre difficile qui, jusqu’ici, a donné bien peu de résultats, tant en nombre d’acheteurs qu’en montant acceptable. On évoque souvent un basculement de la publicité du papier vers le web. Ce n’est pas faux, mais ceux qui en profitent le plus, et de très loin, sont les gros acteurs que sont Google, Microsoft, Facebook, Orange… et dont les audiences7 sont, de loin, les plus fortes. Les premiers groupes de presse n’apparaissent qu’en 7e position avec l’ensemble Lagardère (et encore cela inclut-il Doctissimo à côté de Télé 7 Jours ou Elle), en 14e position avec web 66 (qui regroupe 66 titres de Pqr) et en 16e position avec le groupe Figaro. Ces trois regroupements de presse (qui incluent d’ailleurs aussi des sites purement web) sont les premiers de la presse mais ils restent bien loin des leaders et leurs recettes sont proportionnées à leur classement.

On le voit, la substitution du web au papier reste très aléatoire, avec des coûts un peu inférieurs mais des recettes littéralement effondrées.

Si l’internet n’est pas la solution, que faire ?

Quel que soit le type de presse auquel elle se rattache, une publication a des caractéristiques communes à tout produit. Le mot peut faire bondir ! Cependant, comme tout produit, une publication doit se penser avec des contraintes de production, des coûts ; elle doit viser un ou des marchés ; elle doit trouver des circuits de distribution et des recettes. Comme tout produit, elle est soumise à la règle des 5 P, chère aux marketeurs : public (la cible, ou plutôt, dans le cas de la presse, les cibles), produit (la publication élaborée pour tenter de répondre aux besoins du public), mise en place (les canaux de distribution), promotion/publicité, prix (à quel prix vendre sa publication en kiosque, par abonnement et/ou par l’internet). Une partie de ces 5 P sont du seul ressort de la publication mais d’autres, tels que les canaux de distribution, sont très liés aux offres disponibles et donc aux capacités à mutualiser.

Les contraintes de la presse

Avant de reprendre ces points, il convient de rappeler quelques éléments très particuliers du secteur de la presse. Le premier, on l’a vu, est le fait d’avoir deux cibles à satisfaire en même temps, lecteurs et annonceurs.

Deuxième caractéristique : le « produit » presse n’est pas défini par le marketing mais par les journalistes. C’est sans doute un des rares secteurs où les producteurs définissent eux-mêmes le produit. Certes, à chaque parution, il est naturel que ce soit la rédaction et elle seule qui choisisse ce qu’elle publie ; mais, bien souvent le cadre dans lequel cela s’inscrit, la ligne rédactionnelle et la maquette sont aussi créés par les rédactions qui considèrent souvent avec suspicion les titres, comme ceux du groupe Prisma, où d’autres que des journalistes ont conçu ce cadre.

Troisième caractéristique : l’intervention de l’État est très importante ; les secteurs économiques où l’État intervient sont nombreux, de la défense à la construction par exemple. Mais c’est surtout en tant que client/donneur d’ordres. Dans le cas de la presse, c’est essentiellement par ses subventions, qui conditionnent une bonne part de l’économie du secteur : Tva à 2, 10 %, aides au service postal et au portage, aides aux diffuseurs de presse, aides à la modernisation, soutien à l’Afp (l’une des sources principales d’informations dont le coût est réduit pour la presse écrite mais aussi audiovisuelle grâce aux commandes de l’État)…

Quatrième caractéristique : la presse est aussi une activité industrielle et pas seulement intellectuelle. Les investissements sont lourds, que la production soit réalisée en propre ou sous-traitée ; les délais sont toujours très courts et obligent à de réelles acrobaties pour que la distribution soit effectuée dans les temps : pour un quotidien, la péremption est bien plus rapide que pour un yaourt !

Enfin, en France, pour des raisons historiques, une bonne partie de la presse se veut hors du champ capitaliste : à la Libération, lors de l’épuration des dirigeants collabos, les résistants ont pris le pouvoir dans les journaux pour y diffuser leurs idées sans toujours avoir les compétences techniques qu’ils ont transférées au Livre (syndicat qui, comme son nom ne l’indique pas, n’opère que dans la presse) qui a pris, de ce fait, une place très particulière et très forte.

Ces caractéristiques ne facilitent pas les remises en question, encore réduites par le sentiment du filet de sauvetage que continue d’assurer l’État presque sans contreparties.

Les raisons d’être de la presse

Côté « produit », il faut d’abord savoir de quoi l’on parle. Le mot « presse » est un fourre-tout commode de types de productions si diverses que les mettre ensemble n’a guère de sens, sinon l’avantage que cela permet de mettre en avant toute exception (et une telle diversité les fait fourmiller) pour justifier un immobilisme considérable. Ici, on appellera « presse », ce qui ressort de l’information politico-sociale du citoyen et/ou des entreprises. Mais on exclura la presse de divertissement. Ainsi, on inclura les quotidiens généralistes (nationaux ou locaux) ou plus spécialisés (économie…) mais pas le sport ou les chevaux ; on inclura aussi les newsmagazines, les revues professionnelles, les revues politiques et sociales mais pas les magazines de télévision, les magazines people ou les magazines de loisir. Toutes ces dernières publications sont sans doute estimables mais n’ont aucun rôle direct dans l’information et la formation du citoyen à titre personnel ou professionnel. Ce n’est ni bien ni mal ; c’est juste un constat sur deux types différents d’objet social.

Quelle que soit leur périodicité, les diverses publications devraient respecter plusieurs principes. En premier, il s’agit de bien choisir la cible que l’on vise. Et c’est clairement le lecteur qui doit l’emporter sur l’annonceur. Ce dernier n’investira pas dans le titre selon ses goûts mais seulement si le lectorat est bien celui qu’il vise. Inutile donc, voire contre-productif, de vouloir flatter l’annonceur8.

Deuxième principe, celui de proximité avec le lecteur. Cela semble évident et pourtant nombre de titres s’en éloignent chroniquement, préférant parfois les grandes envolées géostratégiques là où le lecteur préférerait savoir ce qui se passe près de chez lui. Cela s’applique aussi bien à la Pqr que, par exemple à Courrier international qui, après avoir été très général à ses débuts, a su montrer comment la France était vue d’ailleurs. Mais, troisième principe, cette proximité ne doit pas sombrer dans l’esprit partisan. Bien sûr, le titre a une ligne rédactionnelle. Cependant, son information ne doit pas être prévisible. Un titre peut être de droite ou de gauche, peu importe. Mais s’il traite d’une politique (de Hollande ou de Sarkozy), on ne doit pas savoir ce qui sera dit avant de lire l’article. Sur ce plan, la chute des ventes a un effet désastreux sur beaucoup de publications qui se recroquevillent sur leur lectorat de base ; elles se transforment ainsi en « mini-pravdas » qui se contentent de conforter leur noyau dur dans leurs convictions de base, sans réellement apporter d’information. Et ce mouvement est renforcé par l’évolution économique : il est bien moins coûteux de réaliser un journal éditorialisant qu’un réel outil d’investigation. Le cas de Marianne a assez largement « contaminé » nombre de ses confrères en les poussant vers cette voie éditorialisante. Mais ce qui était possible pour un seul titre et a assuré un temps sa bonne fortune perd toute efficacité si c’est généralisé à nombre de magazines et de quotidiens. À l’inverse, les titres qui continuent d’investir sont ceux dont les ventes résistent, tels, dans des genres très différents, Les Échos ou La Croix9.

Quatrième principe : ne pas croire que le lecteur sait tout ; il convient donc de l’aider et de savoir régulièrement resituer le sujet traité : le besoin de remise en perspective est considérable pour le lecteur ; mais, en plus, c’est une aide au journaliste car ça l’oblige à remettre à plat son sujet et, ainsi, à mieux l’éclairer. Le cinquième principe est un principe positif. Il ne s’agit pas de sombrer dans un optimisme béat, surtout en période de crise longue. Mais, précisément, si cette crise est longue, il faut pouvoir repérer les signes positifs. Un exemple ? Régulièrement, au moins depuis la guerre du Biafra (1967-1970), la presse écrite et, plus encore, la presse audiovisuelle évoque la faim dans le monde avec des accents dramatiques. Pourtant, si en 1969, 33 % de la population mondiale était touchée par la malnutrition, elle n’atteint « plus que » 15 % en 2010 ; c’est encore beaucoup trop (cela représente 925 millions de personnes en sous-nutrition en 2010). Mais on ne peut faire, chaque année, comme si rien n’avait été fait, comme si la situation restait toujours aussi dramatique ; ce n’est pas de savoir qu’on a déjà progressé qui empêche de continuer sa route, mais plutôt de croire que rien ne sert à rien et que la misère ne cesse d’empirer quoi qu’on fasse. Sixième principe : celui du plaisir de la lecture. Longtemps, les journalistes se sont répétés avec gourmandise la formule qu’on attribue à Hubert Beuve-Méry, « faites chiant ! ». Si tant est que cela ait jamais été vrai, en tout cas, aujourd’hui, on doit absolument se situer aux antipodes de cette « ligne ». La concurrence des autres médias est telle qu’il est inconcevable de ne pas prendre de plaisir avec sa publication. Ce qui ne signifie pas que tous doivent s’aligner sur la présentation la plus simple (voire simpliste) et une multiplication des « trucs » visuels : la notion de plaisir diffère selon le lectorat ! Le cas de la revue XXI, à la fois belle et exigeante, est très parlant.

Beaucoup de publications devraient sérieusement reprendre ces principes en considération et se remettre en question. Car une part importante de la crise de la presse tient au non-respect de ces « principes » et à la non-prise en compte réelle des lecteurs par les éditeurs. Malheureusement, cette crise est arrivée à un point qu’un titre ne peut plus se sauver seul. L’effondrement des réseaux de vente est tel, en effet, que, même considérablement améliorée, une publication risque de ne pas pouvoir se vendre plus, donc de ne pas rééquilibrer ses comptes et ses capacités d’investissement et de développement. Dans les 5 P, on ne reprendra pas ici la question de la promotion des titres qui leur est vraiment propre et dépend de chaque positionnement ; on ne s’attardera guère sur la question de la tarification qui, elle aussi, est liée à chaque titre. Notons cependant deux points : la course à la hausse des tarifs s’explique par la chute des recettes et l’étranglement des groupes de presse, mais elle ne fait que repousser l’échéance en aggravant la situation. Quelle est en effet la réelle justification de payer deux euros un quotidien quand on en trouve gratuitement dans le métro avec une information sans doute plus réduite mais tout à fait estimable et souvent plus proche du lecteur ? Difficile d’être convaincu quand un grand newsmagazine augmente son tarif de près de 10 % et explique qu’il va ainsi rendre un meilleur service mais que, du coup, il réduit sa pagination et ne délivre plus que tous les quinze jours un supplément auparavant hebdomadaire… Difficile dans ces conditions de continuer à acheter aussi souvent une production plus chère et moins complète. Sur la tarification, le gouvernement vient de décider de profiter des changements de taux de Tva pour aligner celui de la presse en ligne (jusqu’ici à 19, 6 %) sur celui de la presse en ligne (2, 10 %) ; cela faciliterait la vente encore assez peu pratiquée de formules papier + web sans devoir jongler avec des impositions différenciées ; il n’est cependant pas certain que ce soit accepté par Bruxelles. C’est pourtant une ouverture importante car c’est à peu près la seule formule où l’on réussisse à valoriser la partie web de l’offre.

Retour vers l’équilibre ?

Effritement continu des ventes. Baisse incessante des recettes. Impossibilité apparente de basculer de façon rentable sur l’internet… Que faire ? Produire de meilleures publications est certes indispensable mais ne suffit pas si l’on ne peut les diffuser. La distribution est donc un enjeu clé surtout pour un produit, la presse, qui n’est pas perçu comme un besoin vital mais relève plus de l’achat d’impulsion. On ne rentrera pas dans les détails ni dans le regret de toutes les occasions manquées (plusieurs fois, il a été question d’augmenter la rémunération – très faible ! – du réseau de vente au numéro, les kiosques, sans que finalement il se passe grand-chose) ; il est indispensable de remonter très fortement la densité des points de vente (un pour plus de 2000 habitants en France contre un pour 800 en Allemagne) mais cela passe sans doute par des assouplissements sensibles de la loi Bichet qui empêche notamment un point de vente de choisir son assortiment, et des tarifications très supérieures.

Pour les abonnements, la situation est aussi très difficile : la Poste, étranglée par la chute du trafic postal, tente de récupérer un peu sur le dos de la presse. L’opérateur assure qu’il ne couvre pas les coûts de la presse mais les clés de répartition de sa comptabilité analytique laissent une part importante non réellement expliquée. De fait, les coûts de portage, pourtant peu mutualisés, sont comparables voire inférieurs aux actuels coûts postaux avant hausse de tarif. Mais l’exigence de la presse de couvrir de la même façon (mêmes délais et mêmes tarifs) tout le territoire, y compris les zones les plus reculées, pour toutes les publications, fausse toutes les comparaisons et la Poste a beau jeu de se protéger derrière ces exceptions pour justifier ses charges et son opacité. Là encore, il faut sans doute cesser de vouloir tout sauvegarder, tout mettre au même niveau, finalement tout geler, au risque de tout faire couler.

Pour les coûts, on évoque sans cesse ceux du personnel de fabrication des quotidiens, en effet exorbitants. On oublie le coût des journalistes qui, dans tel quotidien, cumulent vingt jours de Rtt ou plus et quelque neuf semaines de congés annuels. Ce ne serait pas être radicalement antisocial que de revenir à des niveaux plus raisonnables et l’impact serait important compte tenu de la part très élevée du personnel dans le total des coûts. Surtout si cela se combine à des améliorations de productivité : les données divulguées sur ce point à l’occasion de la vente du Nouvel Observateur au Monde sont éloquentes. Il faut rester prudent sur cette question de productivité : on n’a pas besoin du même temps pour écrire six pages pour une enquête fouillée à l’autre bout du monde et pour le même nombre de pages de brèves. Il n’empêche : dans certaines publications, les « poches d’amélioration » sont encore importantes.

Les divers rapports évoquent depuis des années la nécessité de mutualiser les unités de production et les canaux de distribution. On en reste pourtant toujours au vœu pieux alors que certains équipements très lourds continuent de n’être utilisés que quelques heures par nuit et que certaines destinations continuent d’être desservies par tous les opérateurs sans aucune mise en commun. Il est vrai que cela oblige à repenser complètement le rôle de l’information produite. Si chacun continue de vouloir être le tout dernier imprimé pour bénéficier de… de quoi, au fait, puisque le temps de distribution périme de toute façon ce qui semblait être l’actualité ultime au moment de la remise de copie ? C’est un vrai changement de posture et de façon de traiter l’information que cela implique ; le cas de La Croix prouve que cette adaptation est possible et même bénéfique.

On se glorifie souvent d’être l’un des pays qui lance le plus de nouvelles publications. Mais on ne peut rester sourd au réseau de vente exténué sous les avances de trésorerie qu’il consent aux nouveaux titres aux ventes pourtant souvent flageolantes. Il est temps, là aussi, de réformer ce système : on pourrait imaginer que le mode actuel d’avance de fonds par le réseau, s’il est maintenu, ne s’applique qu’après que le titre aura fait preuve de sa capacité de survie (par exemple au bout d’un an).

De façon plus générale, il serait bon de retravailler les aides de l’État. Cessons de comptabiliser le taux de Tva comme une aide car on sait bien qu’il ne bougera pas ; c’est donc une donnée. Mais élaguons les aides « atypiques » : Télérama touche 10, 4 millions d’euros d’aides ; Télé7 Jours en reçoit 6, 9 ; Elle 2, 9 ; Femme Actuelle 2, 8 ; Auto Plus 1, 1 et même Closer reçoit 560000 euros… Par ailleurs, les aides devraient enfin se fixer des objectifs. Après les États généraux de la presse en 2008-2009, les aides ont été nettement renforcées mais sans aucune contrepartie et donc, finalement, sans effet autre que de permettre à des titres de tenir un peu plus longtemps. Un nouveau plan devrait être lancé mais, cette fois, en étant plus ciblé et en visant un réel renforcement des réseaux de distribution aux conditions indiquées plus haut.

Cela suffira-t-il et n’est-ce pas trop tard ? En 2006, L’Express avait été valorisé à 250 millions d’euros lors de sa vente à Roularta ; cette année, Le Nouvel Observateur, confié en partie aux propriétaires du Monde, ne vaut plus que 20 millions d’euros10, avec pourtant une diffusion de 500000 exemplaires par numéro et un site bien placé parmi les sites médias…

On aura toujours besoin d’information. L’information pointue et « haut de gamme » a son marché ; ainsi l’Agence économique et financière (Aef) de Raymond Soubie fonctionne très bien11 : elle est très rentable et a de nombreux abonnés malgré des tarifs très élevés. Les gratuits, eux aussi, à l’autre bout du spectre, résistent bien : ce sont les seuls dont les recettes augmentent (8 % en 2012 par rapport à 201112) et dont les coûts sont tenus grâce à une politique résolument hors des contraintes de distribution et de fabrication de la presse générale. Pourra-t-on, entre ces deux extrêmes, continuer d’assurer une information de qualité pour l’honnête homme du xxie siècle qui ne peut s’offrir les services de l’Aef mais a besoin de plus que l’information trop lacunaire des quotidiens gratuits ? Les questions posées ne sont pas propres à la presse française, mais elles sont particulièrement fortes chez nous. Il est très urgent de prendre enfin à bras-le-corps les questions globales avec l’aide (ferme et conditionnelle et pas seulement généreuse !) de l’État et une réelle remise en cause des fondements des titres par eux-mêmes. On en semble encore loin…

  • *.

    Ancien directeur de la diffusion et du marketing des Échos ; ancien directeur de Courrier Cadres ; ancien président de la commission postale de la presse française ; auteur de Mieux vendre sa publication. Le marketing de presse, Paris, Victoires Éditions, 2007.

  • 1.

    Ce qu’on appelle la diffusion, c’est l’ensemble des exemplaires distribués d’un titre, soit à titre payant, soit à titre gratuit, par abonnement, en kiosque, par ventes en quantité, par exemple aux compagnies aériennes… L’essentiel des titres ont leur diffusion contrôlée par l’Office de justification de la diffusion (Ojd) ; toutes les données reprises ci-dessous sont issues du 23e Observatoire de l’Ojd, du 21 mars 2013. Les chiffres cités ici concernent seulement la diffusion payée en France, à l’exclusion donc des gratuits et de la diffusion à l’étranger (celle-ci est à vrai dire de plus en plus réduite, du fait des coûts et des délais de distribution ainsi que de la concurrence d’internet).

  • 2.

    Seuls les magazines économiques ont baissé ces ventes (–36 %) ; il est vrai que, même après cette baisse, elles restent à un niveau très élevé, comptant pour 13 % de toute leur diffusion payée.

  • 3.

    La presse gratuite, elle, n’attend aucune recette de diffusion et ne compte que sur la publicité ; on verra plus loin les questions que cela peut poser pour ce type de presse.

  • 4.

    C’est ainsi que les annonceurs appellent les titres dans lesquels ils passent leurs publicités.

  • 5.

    Pour toutes ces données, voir Chiffres clés, presse écrite 2012. Enquête rapide, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, 2013.

  • 6.

    Notons au passage qu’en invoquer la hausse pour justifier les changements de prix de la publication, comme cela a été souvent fait, est un peu abusif compte tenu de l’impact limité de ce poste…

  • 7.

    Voir « L’audience des 50 premiers groupes en France » (http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/audience-internet.shtml).

  • 8.

    Longtemps, ça n’a pas été le cas : les investissements publicitaires étaient très « intuitifs » et laissaient libre cours à tout arbitraire ; la crise oblige plus fortement les médias-planneurs à justifier leurs choix grâce à des études toujours perfectibles quoique de plus en plus rigoureuses. Ce mouvement n’est guère entamé dans la presse féminine par exemple et la « porosité » rédaction/équipes publicitaires reste très grande. Pour la presse d’information générale, cette évolution n’est certes pas achevée mais elle est engagée.

  • 9.

    Ainsi ces deux titres continuent, l’un d’avoir et de créer des postes de correspondants à l’étranger, l’autre d’y avoir des envoyés spéciaux à chaque occasion forte, sans se contenter de reprendre les dépêches des agences pour les adapter à l’idéologie du journal…

  • 10.

    Les Échos du 9 janvier 2014.

  • 11.

    « Raymond Soubie fête les 15 ans d’Aef », dans Le Figaro du 22 janvier 2014.

  • 12.

    Chiffres clés, presse écrite 2012. Enquête rapide, op. cit. Mais cette équation est fragile : lors des neuf premiers mois de 2013, les recettes publicitaires des gratuits ont chuté de 8, 9 %, amenant 20 minutes, Direct Matin et Metronews dans le rouge (voir Les Échos, 14 et 15 février 2014).