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Bolloré à la conquête de Canal +

octobre 2015

#Divers

La prise de pouvoir de Vincent Bolloré à Canal + s’est imposée comme un feuilleton à rebondissements rapides, une vraie série noire dans la catégorie « petits meurtres entre amis de l’audiovisuel ». Mais l’intérêt porté à cette mainmise d’un grand patron est à double détente : d’une part, elle marque une étape, un an et demi avant les présidentielles de 2017, sur le pouvoir du patronat et de la finance dans la presse écrite et audiovisuelle ; d’autre part, elle invite à s’interroger sur l’avenir de la liberté d’expression dans l’univers des médias.

Le constat de départ est clair et net : Vincent Bolloré, qui a pris son élan dans le capitalisme familial et patrimonial (la papeterie en Bretagne), est désormais à la tête d’un empire industriel qui ne s’est pas enfermé dans les frontières hexagonales. Il n’hésite pas à s’aventurer dans les dédales obscurs de la politique, avec des investissements volontaristes dans le trafic ferroviaire de quatre pays d’Afrique de l’Ouest1. Quant à Canal +, c’est une chaîne historique marquée par les inventions télévisuelles, les transgressions de l’équipe d’Antoine de Caunes première manière et les éternels Guignols. Après des années de succès dans le divertissement, l’information, le sport et le cinéma télévisuel, Canal + a conservé l’habitude de faire cavalier seul et de ne pas avoir de comptes à rendre. Cette liberté de ton n’est pas dans le style Bolloré qui a décidé de ramener la tribu Canal + dans le giron de Vivendi, la maison mère, dont il est l’actionnaire majoritaire. Il n’y a plus d’État dans l’État : les décisions ont été rapides, tranchantes, violentes – un tweet ou une annonce dans la presse fait l’affaire. Le patron Bolloré ne perd pas de temps, il occupe désormais un bureau dans les locaux de la chaîne cryptée, et il n’a pas tardé à faire tomber les têtes. Cela ne concerne d’ailleurs pas que Canal + : après le président du directoire, le directeur général, le directeur des antennes, les responsables du cinéma et du sport de Canal +, Bolloré a débarqué le patron de D8 et D17, et la directrice d’I-Télé. Pour le reste, la liste est trop longue et les têtes continuent à tomber…

L’idéologie de l’investisseur

Que signifie cette volonté de mettre la main sur une institution médiatique un peu mythique et synonyme de liberté et d’émancipation ? S’agit-il simplement de faire des économies (le changement de l’équipe chargée de la production du Grand Journal n’est pas passé inaperçu) et d’inscrire Canal dans un système de production mondialisé en misant sur la mise en réseau, le multimédia, les applications et produits dérivés qui sont le lot des nouvelles technologies ? En cela, Bolloré n’est-il qu’un exemple de plus de ces patrons qui investissent dans la presse écrite et audiovisuelle ? De fait, Bernard Arnault (Lvmh, Les Échos) et François Pinault (groupe Artémis) ont leurs titres dans la presse écrite, Lagardère s’est tourné vers des radios et le trio formé par Matthieu Pigasse, Pierre Bergé et Xavier Niel (patrons qui symbolisent la banque, le numérique et la mode) commande au destin du Monde, de Télérama et ils se sont rapprochés de L’Obs. Patrick Drahi, l’homme de Numéricable, a racheté L’Express, Libération, Stratégies et L’Étudiant. Si les possibles pressions sur les rédactions et l’arrivée du controversé (car très catholique) Guillaume Zeller à I-Télé peuvent inquiéter les esprits vigilants, elle est pour l’instant inséparable de la volonté de construire un empire audiovisuel, dans un contexte où les nouvelles technologies et les écrans multiples défont le poste de télévision de son rôle de capteur central.

Reste que Bolloré, qui a pour modèle le groupe international Bertelsmann (celui-ci possède en France Rtl, M6, W9, Vsd, Prima, Gala, Femme actuelle…), s’est fait moins discret que les autres milliardaires de la presse. Si les rédactions se posent des questions légitimes concernant celui qui est présenté comme l’ami de Sarkozy, il est également proche de Stéphane Fouks, l’ancien patron de Rscg, un ami de Manuel Valls qui est le communicant privilégié de nombreux ministères de gauche. Quant à Anne Hommel (encore une ancienne de Rscg, désormais à son compte), proche de Strauss-Kahn, elle est la conseillère com’ du nouveau Grand Journal. Il serait donc maladroit de confondre Bolloré et Berlusconi : comme les places sont rares et que tout le monde se connaît dans l’univers des médias, une pression trop lourdement idéologique (un soutien affirmé à Sarkozy) aurait inévitablement des effets sur l’audience et serait périlleuse en termes d’entreprise. On ne voit pas comment I-Télé pourrait se démarquer de l’autre chaîne d’information en continu Bfmtv : Bolloré pourra donner des coups et gesticuler mais ne devrait pas commettre l’erreur d’imaginer une chaîne idéologique qui se condamnerait d’elle-même. Ce qui ne l’empêche pas d’en infléchir le style – de ce point de vue, la mondialisation du public est le maître mot – et de se rapprocher du public porteur que sont les jeunes. À la mi-septembre, Bolloré a pris des décisions « d’antenne » : il a nommé la remplaçante d’Antoine de Caunes au Grand Journal (exigence d’une émission moins politique et surtout moins caustique, mais l’audience ne suit pas), censuré un reportage sur le Crédit mutuel (on ne s’aventure pas à soupçonner l’univers opaque de la banque), critiqué une enquête sur l’OM (on ne touche pas aux clubs car Canal + est la chaîne du sport) et censuré un reportage sur la guerre de com’ entre Hollande et Sarkozy. Bolloré est avant tout un « investisseur industriel » qui met en place un réseau mondialisé et multimédias et veut avant tout favoriser les synergies (Canal + est ainsi invité à piocher dans les artistes de la marque Universal qui fait partie du groupe). Bolloré gère son groupe comme il fait avancer son train en Afrique : on fait ce qu’il faut pour que cela marche et surtout, on met bien en relation tous les rouages de la machine. Par ailleurs, on s’appuie sur les relais politiques indispensables : en Afrique, il a ainsi pour émissaires Michel Roussin (ex-Monsieur Afrique de la Chiraquie et vice-président du groupe Bolloré) et sur Ange Mancini (ancien préfet et chef du Raid).

Bolloré, un guignol ?

Qu’il calme la pression idéologique ne règle pas pour autant la question de la liberté d’expression. Il n’est pas indifférent que les polémiques aient d’emblée porté sur Les Guignols et donc sur la place des comiques et humoristes à l’écran. C’est l’occasion pour Les Guignols – désormais cryptés – et tous les professionnels du rire et de l’ironie de s’interroger : le monde politique est-il pour les comiques la cible décisive ? Il y a belle lurette que les acteurs politiques sont fatigués et qu’on ne rit plus vraiment d’une classe politique réduite à l’état de guignols. On ne rit pas de n’importe qui : Raymond Devos disait à juste titre à Guy Bedos, le roi du déglingage des politiques, qu’on ne rit que de ce qui résiste. On se heurtait à de Gaulle car c’était du solide, d’où le succès des chansonniers à l’époque, mais on glisse sur Hollande sans même s’en apercevoir.

Cela n’a plus guère de sens de brusquer une classe politique qui part à vau-l’eau. Les comiques devraient le savoir : ce ne sont plus les politiques qui ont le pouvoir de la représentation et sur la représentation, ce sont les patrons (dont les comiques sont certes les pigistes ou les salariés, d’où la prise de risque !). Il y a là un cahier des charges pour eux : tous les patrons actionnaires ne sont pas nécessairement des censeurs en puissance (Matthieu Pigasse a acheté Les Inrockuptibles, ce qui l’oblige à être lui-même… incorruptible), mais apprendre à se moquer de ceux qui construisent des empires médiatiques est indispensable. Est-ce possible ? La balle est en tout cas dans le camp de ceux qui travaillent pour les journaux et les chaînes. Le Petit Journal de Yann Barthès ne s’est pas gêné début septembre pour se moquer des retournements de veste. Cyril Hanouna ne s’est pas gêné dans Touche pas à mon poste sur D8… on verra la suite et les suites. Souvenons-nous d’un épisode qui n’est pas si lointain : Michel Polac, qui animait un Droit de réponse légendaire avec Cabu et d’autres de la bande de Charlie Hebdo, s’est fait jeter illico le jour où il s’en est pris au patron de la chaîne. Réinventer l’esprit Canal +, c’est respecter le travail des journalistes, c’est aussi s’en prendre aux maîtres des images quand ils prétendent organiser la représentation du monde. Bolloré n’est pas un guignol comme un autre ! La liberté d’expression n’est pas non plus une blague. Bolloré est un patron qui veut se faire entendre, mais il a peut-être beaucoup à apprendre de ceux qui animent son empire médiatique. On ne dirige pas Canal + comme on jette des traverses de chemin de fer en Afrique avec l’aide de la Françafrique.

  • 1.

    Sur cette ligne qui contourne le Ghana en reliant le Togo, le Bénin, le Burkina et la Côte d’Ivoire, voir la série du Monde : « La conquête de l’Ouest (de l’Afrique) », accessible en ligne.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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