Introduction : Comment ne pas être « décliniste »?


Si le 11 septembre 2001 représente une fracture historique qui a modifié substantiellement l’ordre de la guerre et de la sécurité à l’échelle mondiale, l’année 2005 aura produit des inflexions marquantes qui accroissent nos incertitudes sur le plan des relations internationales1.

Il en va de même, et de manière criante, dans le cas de la France. Le pays a connu depuis les élections présidentielles d’avril 2002 une succession d’événements qui donnent l’impression d’un reflux, d’une aspiration « par l’arrière », « par le passé », qui a d’ailleurs commencé en novembre-décembre 1995 quand des luttes qualifiées de progressistes exprimaient une méfiance envers toute décision de réforme. À moins de croire que la République peut être ressuscitée par simple acte volontariste ou par invocation idéologique, force est de saisir la signification historique des épisodes que nous avons connus ces derniers mois : l’échec du référendum sur l’Europe le 29 mai 2005, la crise des banlieues en novembre 2005, la multiplication des conflits de mémoire (autour de la loi de janvier 2005 sur la colonisation) depuis la fin de l’année 20052.

La scansion de trois principaux événements (référendum, émeutes urbaines, guerres de mémoire) est doublement éloquente. Tout d’abord on observe un mouvement d’attraction par le passé qui ne laisse pas d’inquiéter : après l’échec du projet européen destiné en partie à réformer le régime de l’État-nation, on aura assisté successivement à la prise de conscience des difficultés (et non pas de l’échec) de l’intégration d’une fraction de la population puis à une explosion des mémoires sectorielles. Si l’enlisement (momentané !) du projet européen est l’occasion d’un retour dans le giron de la nation qui ravit naturellement ceux qui l’attendent depuis des années, le moins que l’on puisse dire est qu’il intervient dans des circonstances fâcheuses qui ne prêtent guère à l’idée d’une renaissance nationale.

Ces questions trop longtemps refoulées (et l’Europe en fait partie, il faut le reconnaître), ces non-dits de la vie politique et sociale témoignent plus largement de la crise d’un « roman national » immuablement porté par le modèle gaullo-communiste mis en place en 1945 à la sortie de la guerre. Les historiens qui déclinent depuis le milieu des années 1980 « les lieux de mémoire » de la France, ceux-là mêmes qui réclament aujourd’hui de distinguer la mémoire et l’histoire, ont rappelé à maintes reprises que l’explosion mémorielle traduisait l’essoufflement de l’histoire nationale, celle qui était dynamisée par une énergie historique de caractère « mythique ». Alors que l’on parle indéfiniment du modèle social ou du modèle politique français, alors que les chroniqueurs les plus iconoclastes se plaignent de l’incapacité française à entrer dans le temps de la mondialisation tout en visant délibérément la « vacance » présidentielle3, il est utile de rappeler qu’un projet historique (qu’il soit national ou européen en l’occurrence !) doit être porté par une énergie collective et des convictions politiques partagées. Même si Jacques Julliard se laisse emporter par sa fougue en parlant de « sortie de l’histoire » à propos du référendum sur la constitution européenne, il est désormais légitime d’interroger la capacité nationale à créer (ou non) de l’histoire.

Si l’Europe n’est plus la cause de l’essoufflement français, quelle autre raison trouver à ce qui est perçu comme une « fatigue » historique depuis Londres, Berlin, Madrid ou Copenhague ? L’immigration, toujours et encore, alors que l’ethnicisation du langage progresse indubitablement ? La religion, à travers l’islam ? La France laïque et républicaine, idéal incontestable, ne peut plus se satisfaire de trouver des boucs émissaires si elle veut faire la preuve que l’avenir historique réside dans un nouveau départ de la nation française. Nombreux sont ceux qui se réjouissent du retour à la nation, du libéral Pierre Manent à l’altermondialiste Bernard Cassen, mais on ne peut en rester à cette pétition de principe. Il faut alors s’interroger : quel est le devenir de la nation dans le contexte historique qui est le nôtre, un contexte qui est celui d’une France portée par le panache gaulliste du Premier ministre, par une Europe considérablement affaiblie mais aussi par un devenir-monde qui porte l’histoire récente ?

Ce dossier initié après le rejet du référendum sur l’Europe a justement pour ambition de décliner les liens de la France, de l’Europe et du Monde. La réponse à la mondialisation par l’Europe étant quelque peu écornée, il ne faut pas être surpris que le président de la République ne parle plus, comme ce fut le cas lors de son discours de vœux pour la nouvelle année 2006, que de la France face à la mondialisation. Exit l’Europe… La France « face à la mondialisation », c’est dire que l’on ne veut toujours pas prendre acte du fait que la France est déjà traversée par les forces de la globalisation, qu’elle y participe, qu’elle n’échappe pas miraculeusement aux effets divers d’un phénomène historique qui affecte tous les pays du monde. « La France face à la mondialisation », ce discours va de pair avec le refus martelé par le Premier ministre du « déclinisme », i.e. du discours qui vise les défaillances d’une République française qui n’aurait plus les moyens de réagir à la situation présente.

Mais, face à ces défis, suffit-il d’en appeler à la volonté et de se mettre à l’ouvrage ? Il faut traduire le refus du « déclinisme » dans les faits : comment concilier alors la volonté d’un « patriotisme économique » avec le double recul opéré dans le cas du décret anti-Opa (désormais cantonné aux seuls secteurs liés à la défense et aux jeux d’argent) et dans celui des critères de conditionnalité de versement d’aides aux entreprises ? Comment asseoir la sécurité du travail quand deux contrats – contrat nouvelle embauche et contrat première embauche (Cne et Cpe) – développent la précarisation en fragilisant le contrat à durée indéterminée (Cdi) ? Si, comme on le dit partout, l’Europe (non plus l’Europe puissance mais celle du grand marché) ne se montre guère apte à résister à cette poussée de la mondialisation marquée en 2005 par la prise conscience du rôle à venir de l’Inde et de la Chine, comment croire que la France dispose pour sa part d’atouts miraculeux au nom de son « exceptionnalisme historique » ? Au-delà d’une année 2006 qui va se contenter de préparer les élections présidentielles de 2007 et d’exacerber la guerre des ego à droite et à gauche, c’est bien du devenir historique de la France qu’il s’agit.

Ce n’est pas être « décliniste » que de s’en préoccuper et d’imaginer les actions politiques susceptibles de relancer une dynamique française au sein de l’Europe et à l’échelle mondiale. Mais, en revanche, c’est sûrement être « décliniste » que de se satisfaire d’un éloge à tout crin de l’exception française. « Quand la France dominait le monde », tel est le titre révélateur d’un magazine qui consacrait son numéro de fin d’année à Louis XIV. Pas moins que le Roi-Soleil !

  • 1.

    Voir l’éditorial d’Esprit de janvier 2006, l’article de Pierre Hassner à paraître dans Politique internationale et l’entretien avec Pierre Hassner et Bruno Tertrais dans ce numéro.

  • 2.

    Jacques Julliard retient pour sa part sept événements-symptômes pour l’année 2005, auxquels il aurait pu ajouter le gâchis humain du procès d’Outreau : « Ce fichu lundi de pentecôte, autrement dit, le refus de la solidarité entre générations ; ce référendum du 29 mai, ou la tentation de sortie de l’histoire ; l’échec de la candidature de Paris aux jeux Olympiques (6 juillet), ou le déclin du prestige français dans le monde ; l’incendie des banlieues, ou l’échec de l’intégration ; les grèves des transports (Sncm, Sncf, métro), ou la dégénérescence corporatiste du mouvement social ; la révélation de la dette, ou la spirale de l’irresponsabilité ; les guerres de la mémoire ou le triomphe du rétro » (Le Nouvel Observateur, 5-11 janvier 2006).

  • 3.

    Voir les chroniques sévères (entre autres pour le président de la République…) mais décapantes de Nicolas Baverez regroupées dans Nouveau monde, vieille France, Paris, Plon, 2006.