Claude Lefort à l'œuvre
La politique n’était pas pour Lefort un objet d’étude mais une expérience vécue, comme en témoignaient ses conversations, ses lectures, ses indignations. En saluant sa mémoire, avant de revenir plus longuement sur sa pensée, nous republions ici « Le XXe siècle : la croyance et l’incroyance », un texte qu’il avait donné à Esprit après une conférence qui, prononcée dans une Europe centrale qui renouait avec la démocratie, revenait magistralement sur son analyse de la croyance politique au cours du siècle.
Une rencontre avec Claude Lefort, ces deux dernières années, pour prendre de ses nouvelles et lui dire notre amitié, commençait nécessairement par une phrase rituelle : « Qu’est-ce qu’on pense à Esprit de l’actualité politique ? » Il fallait prendre ses précautions et se préparer un peu : pour ma part je lui avais fait lire les livres de Bruno Le Maire (Des hommes d’État) ou de Raphaëlle Bacqué (le Dernier mort de Mitterrand). Si, chez lui, le politique ne se confondait pas avec la politique, ce n’était pas par manque d’intérêt pour l’actualité politique ni par pose de belle âme philosophante scrutant de loin notre monde. Au cours d’un repas en juillet dernier, le « conflit d’intérêts » (affaire Woerth aidant) était le nerf d’une discussion quelque peu « machiavélienne », mais aussi l’énervement suscité par les rapports de Lula avec l’Iran version Ahmadinedjad alors même que Claude Lefort était resté très proche du Brésil (où il a enseigné très jeune) et qu’il avait une grande amitié pour la philosophe Marilena Chaui. Mais, ces derniers temps, il parlait aussi beaucoup de son frère, le journaliste Bernard Lefort, avec lequel il descendait dans la rue au moment du Front populaire. Et les souvenirs de remonter : les siens, relatifs à son enfance, son histoire personnelle « compliquée », et ceux se rapportant à Merleau-Ponty (Pierre Pachet évoque de semblables discussions dans le texte qu’il a publié dans Le Monde du 7 octobre 2010). Et l’on parlait des années 1950-1960 : la polémique avec Sartre dont il racontait tous les détails, les amitiés avec JB (Jean-Baptiste Pontalis, le philosophe-psychanalyste très présent aux Temps modernes) ou avec le peintre Bitran venu de Turquie (il lui a consacré un livre sur la question de l’œil), les années « germanopratines » partagées avec le groupe de la rue Saint-Benoît (Marguerite Duras, Robert Antelme et Dionys Mascolo…) et le voyage avec Edgar Morin en Pologne communiste. Mais il n’oubliait pas les combats plus récents, ceux du comité Kosovo par exemple, et évoquait Muhamedin Kullashi, son traducteur en albanais devenu ambassadeur du Kosovo à Paris. Le seul désaccord profond entre l’équipe de la revue et Lefort porta sur l’analyse du putsch algérien de 1991, il faudra y revenir à une autre occasion.
De mon côté, je lui rappelais un moment privilégié en 1976-1977, celui de son séminaire de l’École des hautes études consacré à Dante (c’étaient les années Vidal-Naquet/Castoriadis/Furet à l’École) où nous nous rendions avec Paul Thibaud pour l’écouter rue de Tournon, en dessous du Sénat. Mais la relecture des grands italiens du trecento et du quattrocento, les réflexions sur le théologico-politique s’accompagnaient alors de l’écriture au jour le jour d’un Homme en trop, un commentaire iconoclaste (pour les esprits progressistes de l’époque) de l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne. On était à la fin des années 1970, les communistes polémiquaient encore et la gauche progressiste n’entendait que d’une oreille le débat sur le totalitarisme (il faut relire dans Le Monde, au sommet de son époque chinoise et khmère rouge, la critique d’un Homme en trop selon laquelle Soljenitsyne n’était pas loin, anti-américanisme oblige, d’être un agent de la Cia…). Reste que Lefort n’était pas un chantre idéologique de l’antitotalitarisme, il aimait « compliquer » (d’où le tire du livre la Complication, écrit en réponse au Passé d’une illusion de François Furet), c’est pourquoi il a discuté H. Arendt puis F. Furet…
À l’époque du séminaire et de l’Archipel, on parlait peu de Merleau-Ponty, on lisait plutôt la critique que Lefort avait faite d’Humanisme et terreur et son édition du dernier opuscule, le Visible et l’invisible. Certes Merleau-Ponty avait écrit sur Machiavel et lu Kravtchenko mais Soljenitsyne n’avait pas encore paru. C’est dans les discussions plus récentes que Merleau-Ponty est revenu au centre des conversations. On parlait de ses liens avec Claude Lévi-Strauss, on s’accordait (mais Lefort avait un haussement d’épaule, car cela n’était que conjecture…) sur le fait que la mort prématurée de Merleau-Ponty avait eu des conséquences sur le désenchantement de la vie intellectuelle hexagonale (durcissement du structuralisme, althussérisme dogmatique, retour de la philosophie universitaire en dépit de 68…). Mais pourquoi ce détour par Merleau-Ponty, dont Lefort n’était pas seulement l’héritier, le continuateur et l’éditeur puisqu’il a fait une œuvre propre et originale sur le plan de la pensée politique du xxe siècle ? Tout simplement parce que, ces derniers temps, Lefort préparait une édition regroupant des œuvres majeures de Merleau-Ponty, celle qui vient juste de sortir dans la collection « Quarto » chez Gallimard et qui s’ouvre sur une biographie fort instructive où Lefort est très présent.
Ce dernier n’a jamais occupé ni aimé la scène médiatique (naturellement fasciné par Sartre, dont Claude Lanzmann, aujourd’hui directeur des Temps modernes, a pris la relève), il était quelque peu à la marge, discret mais souvent colérique au sens des colères chères à Péguy. La vie intellectuelle contemporaine ne le passionnait pas outre mesure, et ils’interrogeait sur une philosophie politique « en morceaux » en train de devenir très académique et étrangère aux événements et à l’histoire se faisant. Avec ses amis « littéraires » (P.Pachet, C. Habib, C.Mouchard…), il animait une belle collection chez Belin où il publiait entre autres les grands écrivains politiques du xixe siècle. Il préférait méditer sur Edgar Quinet que de s’énerver contre les Badiou ou Onfray, choyés des médias. Pourtant, après la conférence Marc Bloch prononcée à la Sorbonne fin 2008, le colloque organisé par La Vie des idées à Grenoble en 2009 fut l’occasion de lui rendre un hommage inattendu dans une salle comble où n’y eut même pas, comme à la grande époque, un gauchiste de service pour le provoquer. Un dialogue avec Pierre Rosanvallon fut mémorable avant même que France Culture ne lui propose un long entretien « à voix nue » de plusieurs heures.
Ces évocations n’ont d’autre sens que de suggérer que l’œuvre de Claude Lefort est très présente, en tout cas beaucoup plus que lui-même ne voulait le croire. Mais surtout, s’il y a un Lefort proche de Merleau-Ponty et un Lefort politique très autonome, il n’y a pas, pour autant, deux Lefort, l’un et l’autre coexistent et se renforcent mutuellement. Impossible de saisir la place du corps dans l’Invention démocratique sans lire ses écrits sur Merleau-Ponty dans Sur une colonne absente (titre emprunté à Henri Michaux). Dans le sillage de celui envers lequel il est resté indéfectiblement fidèle, il n’a jamais lâché le sensible, le corps, la chair du monde et, confronté par ailleurs aux totalitarismes, il s’est inquiété des « mises en forme démocratiques » du monde. Phénoménologie et pensée du politique vont de pair, l’esthétique et le politique ne sont pas étrangers l’un à l’autre. Défenseur des droits de l’homme, qui n’étaient pas, pour lui, antipolitiques (c’était l’un de ses débats latents avec Marcel Gauchet qu’il connut à Caen au moment de 1968), il n’aimait pas trop le formalisme juridique, le kantisme mou et leur manque de substance historique. Il préférait parler politique avec les proches comme, on l’imagine, avec ses amis de Socialisme ou barbarie ou avec ceux de la rue Saint-Benoît dont il s’est éloigné.
Si nous republions ce texte d’une facture assez rare chez Lefort qui n’aimait guère se livrer à de vastes « tours d’horizon », c’est parce qu’il a conservé tout son sens. Par ailleurs, nous reviendrons sur l’ensemble de l’œuvre de Lefort à l’occasion d’un dossier que nous publierons dans le courant de l’année 2011. Le Travail de l’œuvre Machiavel, c’est aussi le Travail de l’œuvre Merleau-Ponty et c’est maintenant, plus que jamais, le Travail de l’œuvre Lefort…
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Le livre (Claude Lefort, avec Claude Habib et Claude Mouchard, la Démocratie à l’œuvre, Paris, Éditions Esprit, 1993), reprenant les principales interventions du colloque organisé par Esprit et le centre Georges-Pompidou, est toujours disponible. On peut le commander auprès de la revue ou sur notre site internet www.esprit.presse.fr. On ne peut que conseiller le recueil récent : Claude Lefort, le Temps présent. Écrits 1945-2005, Paris, Belin, 2007, 1 048 p.