Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

D'où viens-tu Johnny ? Le survivant mythique

juin 2010

#Divers

Le survivant mythique

Un Roland Barthes contemporain aurait sûrement consacré un chapitre de ses Mythologies à Johnny Hallyday. Son amitié « présidentiable » (Chirac puis Sarkozy), ses démêlés avec le fisc, une accusation douteuse de harcèlement sexuel, la maladie qui est à l’origine de l’annulation de sa grande tournée (toujours la dernière !), son conflit avec le chirurgien des people… voilà autant de faits (divers ou non) qui l’ont fréquemment mis au premier plan de l’actualité ces dernières années. Comment comprendre alors ce lien tissé avec les Français dont la majorité reconnaît que Johnny est devenu un personnage mythique, qu’on aime ou non ses chansons, qu’on apprécie ou non ses amitiés, qu’on le prenne ou non pour un idiot comme c’est le cas des Guignols ? Johnny est tout simplement un mythe « survivant » en cela qu’il associe les contraires, qu’il est un nœud de contradictions, comme les mythes justement.

Le mythe Johnny est d’abord le fait de ce personnage absent qu’on voit en photo dans les magazines et dont la démarche est faussement nonchalante. Il y a un Johnny fantomatique au visage marmoréen, au corps sculpté, aux yeux bridés qui en font une sorte de survivant, de guerrier asiatique capable de sortir brutalement de sa coquille. Johnny est un mythe moins vivant que « survivant », un mort vivant, un corps en survie dont on ne sait d’où il vient ni où il va (c’était le titre de l’un de ses déplorables premiers films : D’où vienstu Johnny ?). Le metteur en scène Johnny To l’a bien compris qui lui a proposé de jouer le personnage principal de son récent film Vengeance, un film qui se déroule à Hong Kong et raconte l’histoire d’un père qui venge sa fille. Johnny, avec son faciès de Chinois, est apparemment immobile mais constamment prêt à sortir le colt (lui qui a joué dans de mauvais westerns dont un spaghetti devenu culte, Le Spécialiste de Sergio Corbucci), à dégainer au cinéma comme il s’empare de sa guitare quand il monte en scène. Il y a un côté statue du grand commandeur, une immobilité sculpturale susceptible de se mettre en action de manière inattendue. Ce comportement pharaonique dédoublé (passivité/activisme) n’est pas sans favoriser divinisation, sacralisation et volonté mimétique (les faux Johnny doivent être presque aussi nombreux que les faux Elvis Presley). De cette étrangeté mythique, de nombreux metteurs en scène ont joué au cinéma : Jean-François Stévenin le fait descendre d’hélicoptère au sommet d’une colline comme un Dieu venu du ciel dans Mischka, Fabrice Lucchini tourne autour de lui comme un groupie dans Jean-Philippe, Patrice Leconte a bien vu son caractère ombrageux dans L’homme du train, Laetitia Masson le fait jouer dans Love me. Quant à Godard, il avait compris avant tout le monde cette dimension de mythe silencieux en lui offrant un rôle dans Détective. Johnny est un silencieux qui aime les coulisses et il fait du cinéma comme s’il se cachait… alors même qu’on l’attend toujours sur la scène où il fait la bête.

Mais ce personnage mythique, une bête de scène et un passionné de cinéma, l’est également en ce qu’il incarne plusieurs époques simultanément en les entrechoquant. Là encore, il fait jouer les contrastes. Il est la mémoire des années 1960, des années jeunes et rock – Jean Philippe Smet va s’appeler Johnny – comme Eddy Mitchell (plus en chair et donc moins mythique, lui aussi un passionné de cinéma), il rappelle la période heureuse des trente glorieuses, la découverte du rock and roll à la française avant que le rock élise domicile en Grande-Bretagne avec les Stones et les Beatles. C’est l’une des versions françaises du « voyage américain » (il y avait aussi la version économique de Jean-Jacques Servan-Schreiber) alors que l’on voulait oublier la guerre d’Algérie (ce que ne faisait pas le film de Jacques Rozier, Adieu Philippine, qui mettait en scène un jeune rocker avant son départ en Algérie). En cela il fait résonner les époques entre elles. Comme tout mythe est un récit contrasté et un nœud de contradictions, Johnny est un personnage double (le silencieux qui passe à l’acte scénique) qui conjugue des temporalités discordantes. Regarder Johnny, c’est entrer dans une certaine histoire de la France d’après guerre, celle de la chanson française version rocker (rocker un peu à la marge qui va se pacifier) qui va se trouver projetée dans le monde people d’aujourd’hui. Mais Johnny a gardé ce côté « mauvais garçon » comme une balafre.

*

Johnny le solitaire, l’homme au visage marmoréen est aussi un chef de famille, un chef de bande qui ne laisse pas tomber les proches. Autour de lui se retrouvent des gens du cinéma (Bruno Putzulu ou sa fille Laura Smet…) et ses mariages ont regroupé autour de lui des personnages très différents. Là encore le cinéma est plus présent (Nathalie Baye…) que le monde de la musique (David Hallyday…), Johnny est la tête d’une grande famille qui n’est pas sans lien avec la société du démariage et la pipolisation ambiante. Et pour cause puisqu’il est le people des peoples et inébranlable. De plus, il n’est pas un méchant : Johnny n’est pas Alain Delon qui a fait semblant à Shanghai, à l’occasion de l’inauguration de l’exposition universelle, de ne pas savoir que Madame Carla Bruni Sarkozy était une artiste ! Johnny le solitaire pharaonique, Johnny le gentil mauvais garçon, Johnny l’homme seul qui ne peut être qu’en bande… À cela s’ajoute que Johnny n’est pas un idiot comme l’a souvent prouvé son ami l’écrivain Daniel Rondeau (aujourd’hui ambassadeur à Malte) dans de beaux entretiens mais un grand blessé de la vie. Comme le valseur Gérard Depardieu, il est un homme qui ne peut cacher ses douleurs.

Voilà un mythe qui ne parle pas beaucoup et ne cesse de montrer qu’il ne jouit pas vraiment de ses richesses accumulées. Et l’on se rappelle alors qu’il avait un père clochardisé qui errait en Belgique, un père précarisé qu’il a longtemps perdu de vue, un père qui l’a hanté et qu’il n’a jamais oublié. Johnny est ce mythe ambulant qui raconte l’histoire d’une réussite qui n’a jamais fait oublier les douleurs de l’enfance et les duretés de la vie, d’où la fausse naïveté du jeune rocker souriant. Cet homme à qui le succès aurait dû tout donner, ce people adoré ou détesté aime se montrer comme une épave (alcool ou pas aidant) qui ne peut pas cacher que cela fait mal d’être en vie et qu’être une bête publique fait encore plus mal. C’est cette douleur qu’il ne cache jamais vraiment qui l’oblige à revêtir tous ses masques marmoréens. Autrement il se casserait en morceaux comme une sculpture de verre. Sacré Johnny.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

Dans le même numéro

Ce que nous apprennent les animaux
L'homme devant l'animal :
observer une autre intelligence
Questions autour de l'éthologie animale