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En hommage à Ghassan Tuéni

août/sept. 2012

#Divers

Il n’y avait pas de voyage au Liban sans qu’une rencontre avec Ghassan Tuéni ne soit envisagée. Dans les bureaux du Nahar, on écoutait le journaliste et le diplomate mettre en scène les événements qui secouaient la région, de longs moments durant lesquels il ne dissociait jamais le climat local, les troubles du moment présent et l’environnement plus large, régional et international. En cela résidait sa conviction que les forces de paix ne sont pas des chimères quand on s’attache à scruter une ligne d’horizon lointaine, partagée par beaucoup dans tous les coins du monde. L’observateur lucide avait édifié un groupe de presse et animé une maison d’édition qui force le respect car il n’est pas de démocratie sans un espace public d’information et des ferments de création culturelle. Quand il est intervenu à la revue Esprit, nous avons été frappés par son souci de ne pas se contenter d’accusations rapides ou de procès définitifs. Il ne cessait d’imaginer des modes d’approche permettant aux uns et aux autres de modifier leurs comportements1. Ce qui est le terreau de ces hommes d’information et de réflexion sans lesquels nous nous perdons dans les brouillards de la rumeur. Homme d’analyse soucieux des faits, Ghassan Tuéni regardait aussi le monde depuis sa maison de la montagne où il m’a si souvent accueilli avec son épouse Chadia. Dans le petit forum de pierre destiné à parler en plein air au milieu des arbres, il improvisait des rassemblements amicaux qui étaient de merveilleux moments de discussion et de méditation. Dans cette agora qui surplombait la mer, on commençait toujours par évoquer la politique étrangère avant de parler philosophie et de prendre ainsi le risque de croire que la pensée a encore tout l’avenir possible. Mais la pensée était surtout marquée dans ces lieux par les mots de la poésie, par la présence des textes de Nadia Tuéni. Dans un pays trop marqué par la mort et la guerre, dans une vie où les décès et les douleurs ont compté, dans un contexte où la tragédie était trop présente, Ghassan Tuéni ne cessait de faire mémoire des siens, emportés par la maladie ou sauvagement assassinés, et de reconnaître des dettes à ceux qui l’avaient accompagné. Mais cela le portait d’abord à croire que la vie devait l’emporter. Homme de presse, homme de livres, éditeur, homme du Livre, homme de poésie, Ghassan Tuéni ajoutait à sa lucidité une grande sensibilité. Ce mélange de fermeté et de douceur m’a toujours frappé quand j’avais la chance de le voir entouré de ses amis, là où il scrutait le paysage du monde en touchant et parcourant de magnifiques livres qui étaient souvent des symboles de haute spiritualité. Homme de conviction, Ghassan Tuéni n’hésitait pas à parler des mondes invisibles et à faire écho à la prière et à la spiritualité. En lisant son dernier ouvrage où il évoque des figures bibliques, j’ai pensé à cette affirmation de Paul Ricœur :

Il faut faire le pari que les avantages du bien se cumulent mais que les intempéries du mal ne font pas système.

Ce pari, je crois que Ghassan Tuéni l’a risqué tout au long de sa vie. Puisse-t-il encore nous éclairer et nous guider. Puissions-nous également ne pas oublier ce que nous lui devons. Les hommes de conviction et les créateurs d’espace publics capables de se faire entendre ne sont pas si nombreux.

  • 1.

    Voir la transcription de son intervention : Ghassan Tuéni, « Dialogues et péchés d’empire », Esprit, mai 2003.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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