Entre profusion et rareté. Pour un territoire durable
Au-delà des débats politiques suscités par l’annonce ambiguë d’une réforme des collectivités territoriales, la notion de « développement durable » invite à penser autrement les types d’agglomération. En effet, la prégnance des flux et les impératifs de mobilité qui sont des facteurs de « dé-territorialisation » obligent à revoir les liens avec le territoire, bref à re-toucher Terre. Le retour de la notion de métropole (devenue éco-métropole) est l’occasion de penser nos capacités de freiner la mondialisation « par le bas » (la solidarité et la recherche exigent de la lenteur) mais aussi de redonner tout leur sens aux notions physiques de site, de paysage et de biens communs.
Le contexte global invite, et plus que jamais aujourd’hui, à repenser les liens noués entre le global et le local. Notre monde est interconnecté : c’est un monde de flux (qui assure non sans couacs des échanges multiples sur le plan de l’économie, de la finance, des savoirs, des technologies de l’information et de la communication, des images, des transports, des populations…), un monde immatériel, qualifié de liquide et d’aquatique, un monde dé-territorialisé qui doit cependant se protéger contre des tempêtes ou des catastrophes. L’analogie avec le monde marin est partout : les internautes sont des navigateurs et parfois même des pirates (hackers1).
Face à la profusion
Solide et liquide vont de pair, mais le liquide l’emporte : le fret maritime représentait avant la crise de septembre 2008 plus de 90 % des échanges commerciaux à l’échelle mondiale. Dans ce contexte, un projet local métropolitain ne consiste pas à se replier dans le local pour se protéger des autres échelles, à se réfugier dans le territoire proche, à jouer le bas contre le haut, il a pour but de faire du local une réponse à la pression des flux (ceux-ci ne sont pas une dimension supplémentaire mais un hors d’échelle), dans lesquels nous sommes « immergés ». Comme on ne sort pas miraculeusement des flux il nous faut « émerger » (en témoigne l’expression de pays émergents qui n’est pas apparue par hasard). Pour le dire autrement, dans un monde liquide et dé-territorialisé il faut re-territorialiser, il faut savoir « toucher Terre », « re-toucher Terre », ce qui ne signifie pas un retour classique à la ville ou à des micro-regroupements de communes. C’est là que la dynamique métropolitaine trouve toute sa signification.
Un monde liquide (Z. Bauman) ou invertébré (A. Appadurai), c’est aussi un monde mobile. Mais la mobilité est un phénomène qu’il ne faut pas résumer aux seuls transports comme on l’a déjà fait au temps du fonctionnalisme (la fonction transports était considérée à côté des fonctions travail, loisirs, habitat) puisque toutes les fonctions, interdépendantes et non pas séparées, exigent de la mobilité2. La mobilité est indissociable de l’emploi, de moyens de transports à plusieurs vitesses (marche, vélo, tramway, train, avion…) où l’immatériel a sa place (internet), mais aussi de déplacements territoriaux (souvent marqués par l’horizon maritime et ensoleillé, c’est ce qu’on appelle « l’appel du littoral ») qui montre bien un décalage historique par rapport à la tradition d’un pays centralisé dont l’histoire est plus liée aux terres du centre qu’au front atlantique ou à la vallée du Rhône ouverte sur l’Europe centrale par la Suisse.
Prendre en compte les flux et la mobilité implique que le local n’est pas clôturé, fermé, replié sur lui-même, mais qu’il cherche à composer (non sans les contrôler) avec ces flux dont la caractéristique est la profusion. Telle est la première orientation à considérer : un « projet local métropolitain » peut avoir pour rôle de pacifier et de calmer des flux rapides et insatiables. C’est ce qu’Alberto Magnaghi a bien vu quand il envisage de freiner la mondialisation « par le bas » dans les friches industrielles et les vallées de montagne du Piémont. Pour lui, il ne faut pas tout attendre de la gouvernance par le haut, si régulatrice puisse-t-elle devenir !
Face à la rareté
Mais, il y a un deuxième versant à considérer : la prise en compte du « global » n’est pas seulement liée aux flux générant une économie du virtuel, celle dont les bulles éclatent quand le liquide à échanger manque. D’ailleurs, si le liquide renvoie à la fluidité et à l’infini océanique, l’absence de liquide n’assèche pas uniquement l’offre de crédit et les échanges interbancaires, il affecte le sol lui-même (la sécheresse dont la contrepartie est l’inondation). De fait, à côté de l’économie du virtuel qui est une « économie de la profusion », il faut prendre en considération une « économie de la rareté » (celle des éléments naturels et pas uniquement celle des matières premières qui affecte directement l’économie mondiale). Le global et le local sont interdépendants au sens où le moindre Jardin est le microcosme du Jardin planétaire, selon l’expression de Gilles Clément. Ce qu’on a pu appeler la « fin de la géographie » (Paul Virilio) signifie que « nous vivons désormais ensemble dans une Terre unique et fragile qui est notre seul bien commun ». Dans le local, il faut donc retrouver l’élémentaire et le fondamental qui sont « rares ». Ce qui rappelle qu’il n’y a pas que l’économie qui doit revenir à des fondamentaux après l’emballement financier (indissociable de la demande de logement).
Quelle option metropolitaine3 ?
Dans ce contexte mondialisé et double qui associe profusion et rareté, on peut imaginer toutes les régulations possibles, mais nous voilà d’abord obligés de freiner une économie de la profusion et de la vitesse qui déclenche tous les possibles. Qu’est-ce à dire ? Nous sommes en mal d’utopie mais le virtuel déchaîne les possibles, ce qui ne fait pas disparaître pour autant le réel (à commencer par l’environnement proche et les éléments) mais le dévalorise et le dévalue. Dans un monde du branchement et de l’immatériel, où le pôle décisif est celui de la connexion, on se désintéresse des environnements proches dont il est aisé de se couper. Qu’on en juge par les conditions de la réussite urbaine, celle de la ville globale chère à Saskia Sassen, par la manière dont les « villes globales » qu’elle évoque se greffent sur la mondialisation en se connectant et en se branchant entre elles dans la plus grande indifférence à l’environnement proche (urbain et rural). Dans ce cas de la ville globale on observe un triple mouvement : un mouvement de multipolarité, un mouvement de contraction, de repli sur soi, et un mouvement de branchement qui consiste à se connecter avec les autres villes globales aux quatre coins du monde. Tel est le principal danger de tous ces isolats globalisés (comme des bourses) qui n’en sont pas moins des espaces de migration : celui de se couper de leur environnement. C’est pourquoi la réduction du projet sur le Grand Paris métropolitain à des clusters, notre Sillicon Valley, regroupant des pôles d’excellence à Saclay ou des zones commerciales comme celle qui va de Roissy à la porte de la Chapelle est plus que contestable si elle va dans ce sens. Telle est la tendance lourde de la globalisation territoriale : favoriser « la ville globale », un espace urbain à la fois « contracté sur lui-même », marquant des limites qui séparent, et « en voie de dilatation » et d’extension, un urbain marqué par des limites qui privilégient le global aux dépens du local (mais aussi le virtuel aux dépens de la rareté et de l’environnement proche).
Face à cela, que reste-t-il à faire si l’on exclut le scénario d’un retour à un nouveau localisme ? Penser des dynamiques métropolitaines qui exigent d’imaginer des reconfigurations territoriales échappant à cette double pente négative : celle de l’illimitation incontrôlée, de l’urban sprawl, du chaotique, de la périurbanisation sauvage et de la limite séparatrice. Retrouver le sens d’une « limite intégratrice » (celui qui sous-tend la ville émancipatrice, la commune médiévale ou la cité républicaine) est une invitation à repenser les limites territoriales. C’est dans cette optique qu’une dynamique métropolitaine prend tout son sens. Non pas pour créer du local contre le global mais pour imaginer et créer un local qui s’inscrive dans une économie globale contrastée entre la profusion et la rareté. Il faut reconfigurer des limites territoriales dans ce contexte, ce qui invite à revoir les limites et leur signification. Pierre Veltz le formule ainsi :
La contradiction se creuse entre l’accélération des rythmes de l’économie et les exigences de lenteur et de mémoire qui sont celles de la compétence comme celles de la solidarité4.
La compétence, l’excellence, la solidarité, la cohésion sociale, toutes ces composantes d’une dynamique métropolitaine passent par un ralentissement et un travail d’anamnèse.
Tel est le triple mouvement d’un « aménagement » métropolitain dynamique se démarquant de celui de la ville globale : approfondissement, élargissement, mise en synergie5. Autant d’aspects qui impliquent le respect d’un paysage physique entendu comme espace public, comme Site et comme Imaginaire.
Le paysage de la métropole comme espace public
Dans ce contexte de la mondialisation (entendue comme une économie de la profusion et de la rareté), une hypothèse peut être mise en avant. Celle que formule Sébastien Marot pour qui la ville n’a pas besoin de s’étendre mais doit s’approfondir. Ou celle qu’établit Bernardo Secchi quand il affirme que la Citta diffusa doit « s’élargir » (et non pas s’étendre) en élargissant son horizon (celui d’un grand paysage). Cette ville approfondie et élargie dépasse l’opposition de la ville compacte et de la ville diffuse (le géographe Jacques Lévy oppose le modèle Amsterdam et le modèle Johannesburg) mais aussi celle du rural et de l’urbain. Mais elle se distingue surtout de l’extension périphérique autour des villes6, « elle existe entre les villes et forme de nouvelles polarités autour de pôles ou d’alignements commerciaux ».
Cette double hypothèse d’un approfondissement (non pas la contraction de la ville globale qui méconnaît la proximité) et d’un élargissement (non pas une greffe sur le réseau global mais une inscription dans la durée historique) des limites valorise la question du paysage. Celle-ci peut être abordée sous deux angles : celui de l’espace public et celui du Site. L’espace public a pour rôle de rétablir des liens (entre des paysages, des sites, des monuments, des sols, des territoires, des pôles) tandis que le Site oscille, sur le double plan historique et spatial, entre l’approfondissement (le paysage proche, celui de la Terre qui est aussi la Demeure) et l’élargissement (le grand paysage, l’horizon). Il faut d’un côté éviter de figer des limites séparatrices et imaginer des limites qui peuvent rester indéterminées, troubles, poreuses.
Dans le code de l’urbanisme suisse, et cela depuis les années 1930, le paysagiste doit intervenir auprès de l’architecte dès lors qu’une construction n’est pas seulement « privée » mais engage l’espace public. Comment en comprendre l’importance ? Si la connexion, l’espace de branchement, le hub, est l’espace privilégié dans un monde de flux, il faut comprendre l’espace public comme celui qui met en relation sans favoriser des séparations et édifier des murs. Prenons l’exemple discuté du projet Seine-Nanterre-Arche-Défense : là où la coupure entre le Petit Manhattan de La Défense et la ville de Nanterre a longtemps été violente (le cimetière caché sous le parvis sud de l’Arche), un projet ambitieux met en relation l’Arche – par le biais d’une passerelle (la jetée de Paul Chemetov) et de terrasses successives qui conduisent jusqu’à la Seine – et une zone (Nanterre, Courbevoie…) où les friches industrielles et ferroviaires sont nombreuses, où un parc public de 25 hectares (le parc Malraux) est une zone verte qui fait obstacle et frontière entre les divers pôles de la ville.
Dès lors la prise en compte du paysage comme espace public destiné à exercer un lien entre des pôles, des sites, cela signifie au moins ces trois choses :
1. Le paysage rappelle qu’il y a un espace, un sol commun préalable à la privatisation et à l’appropriation (le sol est commun comme ressource rare, il doit être privilégié comme c’est le cas en Hollande), que ce soit la maison privée, un ensemble fermé ou un mall commercial. Alexandre Chemettoff le formulait à sa manière à propos de la Zac de Rennes où il a eu pour charge de réanimer un espace public : ce dernier prend le dessus, selon lui, quand il fait oublier les maisons privées qui y sont construites, si belles soient-elles. On saisit d’autant mieux le sens de l’espace public dans une métropole multipolaire et polycentrée puisqu’il a pour fonction d’assurer les sas, les transitions et les médiations.
2. L’espace public met en relation et approfondit, au sens de densifier, notre relation à l’espace. On le comprend en rappelant que la culture politique française, jacobine, laisse croire que l’on passe directement du privé au public, de la volonté individuelle à la volonté générale, alors que l’expérience urbaine est composée de strates, de couches qui l’animent et le dynamisent de manière multidimensionnelle : à savoir une expérience corporelle, une expérience scénique qui valorise la place du théâtre et de l’art, et une expérience publique au sens strict qui conduit à la délibération démocratique. L’animation artistique sur l’estuaire de la Loire (déjà mis en scène dans Maine Océan de Jacques Rozier en 1986), les échos des lignes picturales dans les docks chantiers navals de Saint-Nazaire évoquent cet aspect.
3. Dans un monde qui privilégie un urbanisme valorisant les environnements sécurisés (malls, lotissements, connexions), il faut repartir des zones floues et chaotiques. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas garder des friches et des délaissés car, dans la ville « élargie », ville et campagne s’entrelacent et ne sont jamais radicalement séparées. Par ailleurs, il y a des contre-exemples comme l’espace commercial de Bernard Reichen à Saint-Nazaire (situé entre la gare et le port) qui est exemplaire. Il faut sortir de l’alternative entre l’espace de connexion rivée au global et l’espace de la ville passante. L’espace public est là pour faire glisser d’une vitesse à l’autre, du rythme lent à la vitesse ultrarapide : l’espace « intermodulaire » de la gare de Zurich en est un témoignage remarquable. Alors que l’espace public contemporain est menacé par la privatisation et sa tendance à séparer, il faut retrouver la variété des vitesses et des échelles dans un monde des flux. L’espace public est le moteur d’une reconfiguration puisqu’il redessine les liens établis entre les pôles. Telle est la première expression de la mise en mouvement métropolitain sur le plan du paysage : valoriser un espace public susceptible de favoriser des connexions qui ne soient pas des frontières séparatrices.
Le paysage comme site géographique et temporel
Si l’on aborde la question du site (au sens où un projet urbain exige de prendre en compte un site comme préalable et non pas l’inverse), on voit que celui-ci, dans le contexte métropolitain, engage un approfondissement (non pas une contraction mais une capacité de se ressourcer) et un élargissement sur le double plan de l’espace et du temps.
De l’espace comme approfondissement
Si l’on a cru bon à une autre époque de recouvrir l’Erdre à Nantes, l’eau reste l’élément décisif de cette ville, ce dont témoigne la place de l’estuaire qui assure le lien avec le port de Saint-Nazaire qui a favorisé la synergie entre un espace portuaire industriel ayant dû réagir à la crise et la ville des notables. En effet, la métropole participe d’abord d’une interrogation sur la rareté, celle des fondamentaux, des éléments, de l’élémentaire, mais aussi celle de la biodiversité, de la faune et de la flore. Approfondir l’espace, ce n’est pas ajouter des espaces verts, des espaces en plus. Le paysagiste Michel Corajoud rappelle l’erreur de sa première expérience de parc urbain à la Villeneuve de Grenoble : là où il admet aujourd’hui qu’il faut retrouver le vert et la campagne dans la ville, il pensait mettre de la campagne, la ramener à bon port dans la ville comme si l’opposition ville/campagne était encore pertinente, comme s’il ne fallait pas creuser, approfondir le sol urbain pour retrouver des ressources. La campagne (et au-delà les équilibres écologiques) ce n’est pas un plus ou un dehors, mais un déjà-là à retrouver sur un mode élémentaire. Dans cette optique, il faut refaire du vert, de l’élémentaire dans un espace urbain qui prend forme doublement : en élargissant son paysage et en approfondissant ses sources.
Quatre réflexes, assez ancrés dans la culture du jardin, doivent être valorisés, selon Sébastien Marot : la mémoire ou anamnèse des qualités du site, la vision du site et du projet comme processus plutôt que comme produits, la lecture en épaisseur et non seulement en plan, des espaces ouverts, et enfin la pensée relative – une conception du site et du projet comme champ de relations plutôt que comme arrangement d’objets7.
Aujourd’hui, l’eau (dans le cas de Nantes : 20 km de côtes, 200 km de rives de Loire) est revalorisée dans le contexte du nouveau monde industriel (réaménagement des berges à Lyon, Bordeaux…), du réchauffement climatique et de la lutte contre la pollution. La Terre (le mot humain vient étymologiquement de humus : ce que symbolisent les 25 centimètres de terre apportés sur les terrasses de Seine-Arche) et le sol (non pas l’origine) sont considérés comme cet humus qu’il faut revitaliser, l’air est également pris en compte avec ses mouvements divers car les vents qui ne sont pas que des annonciateurs de tempête font le lien entre la mer et les terres de l’intérieur. C’est ce que rappelle Antoine Grumbach quand il veut suivre le cours de la seine dans le cadre du Grand Paris métropolitain pour capter l’air et l’énergie qui circulent entre Paris et Le Havre. Ainsi met-il en relation ces deux villes : Le Havre, cette ville qu’Auguste Perret a ouverte au grand large pour que l’on puisse y accéder par la mer, et Paris qui s’abrite dans son île. Bref le site paysager revitalise le lien entre les cinq sens (vision, ouïe, toucher, odorat, goût) et les éléments (eau, terre, feu [lumière], air).
De l’espace comme élargissement
Dans le registre spatial, l’approfondissement va de pair avec l’élargissement de l’horizon qui vient troubler les limites (qui ne sont pas réductibles alors à leur caractère administratif mais relèvent aussi de l’imaginaire).
L’horizon, écrit Michel Corajoud, c’est le tremblement de la limite, la ligne poreuse. L’un des premiers réflexes à avoir est d’outrepasser la limite, puisque les espaces transgressent les bornes et les propriétés, puisent leurs qualités au-delà de leurs propres frontières8.
Julien Gracq parlait pour sa part du grand paysage dans le cas de la Bretagne au sens où l’horizon des terres y est maritime : pour lui, la mer est toujours là au milieu des terres bretonnes.
Du temps comme approfondissement
Le double mouvement d’approfondissement et d’élargissement, indissociable de la reconfiguration des limites d’une métropole, se retrouve sur le plan temporel de la durée. Un lieu n’a de sens que s’il rend possible des pratiques et des mouvements, s’il empêche l’alternative de l’hypermobilité (celle de celui qui n’habite nulle part parce qu’il habite partout sans savoir où il est, ou celle du nomade qui doit connaître tous les recoins du désert s’il ne veut pas se perdre et mourir) et de l’immobilité, du surplace. Le paysage géographique ne suffit pas, il doit donc nouer un lien avec une temporalité, une durée publique. Comme le dit C. de Portzamparc : « il faut inscrire la durée dans l’espace », l’approfondissement du territoire conduit à une prise en compte de toutes ses strates dans un sens historique. Mais, là encore, il ne faut pas que la patrimonialisation pèse sur l’avenir, il ne faut pas « surlocaliser », il faut faire le lien entre les gisements de mémoire, respecter les identités multiples, rappeler que les originaires (l’habitant de souche), où que ce soit, sont de moins en moins nombreux, il faut dynamiser la mémoire en l’approfondissant. C’est ce que C. Lévi-Strauss appelle le paysage « palimpseste » dans le cas de Tokyo qui superpose et associe des quartiers d’âge multiple à la différence de Pékin ou de Damas qui ont cassé leur centre-ville historique.
La mémoire est symbolisée par le monument. Mais qu’est-ce qui fait monument ? Le monument historique d’hier ou le musée d’aujourd’hui monumentalisé avant même d’être construit ? C’est aussi bien la terre des vivants que celle des morts (le cimetière), ce qui tient lieu d’espace public dans toutes les variantes possibles. Dès lors, concevoir ce qui fait monument n’est pas sans importance. Prenons l’exemple de la confluence du Rhône et de la Saône à Lyon. Alors que l’on aurait pu placer à l’extrémité de la presqu’île de Lyon Confluence-la-Pierre qui symbolise le monde de la navigation sur le Rhône à Pierre-Bénite, là même d’où l’on voit la vallée de la chimie, on a décidé d’y installer le musée des Cultures. Comme s’il fallait préférer la collection des cultures à la singularité d’un lieu qui n’est pas dénué de valeur universelle.
Du temps comme élargissement : quel site pour la métropole ?
L’élargissement renvoie simultanément à la question du récit, à la manière de raconter l’histoire d’une métropole en construction. Si la métropole invente des reconfigurations territoriales, si des limites inédites se dessinent, si la gouvernance se transforme, celle-ci ne peut s’élargir qu’en étant porté par un imaginaire. Comme sur le plan spatial, le paysage temporel doit associer à un mouvement d’approfondissement (la mémoire, les monuments) un mouvement d’élargissement (l’horizon, un avenir commun). La question de la limite n’est donc pas uniquement politique ou administrative, elle est doublement paysagère dans l’ordre de l’espace et du temps. Pour Michel Lussault, l’image d’une métropole, d’une entité urbaine entre local et global, ne se résume pas à une politique de « communication », à une photo, à un logo ou à un bâtiment confié à un architecte célèbre, elle ne se limite pas non plus à l’organisation d’événements. L’image renvoie à trois dimensions qui récapitulent ce que nous avons dit à propos du double mouvement métropolitain d’approfondissement et d’élargissement (dans l’ordre de l’espace et du temps) qui échappe à la contraction/dilatation de la ville globale qui se protège contre son environnement. Telles sont les trois dimensions :
1) Un récit légendaire, une configuration narrative au sein de laquelle l’histoire est une substance du récit ; 2) elle met en scène une configuration géographique qui se décline selon trois registres (une morphologie parée de vertus et de valeurs qui se cristallise dans des paysages, de lieux et des architectures), le rapport entre cette forme et les composants primordiaux du site urbain (eaux, sols, climats), les relations particulières des citadins à cette géographie ; 3) l’image assure enfin la visibilité d’une scène politique, c’est-à-dire une sphère publique de représentations de l’action politique sur le territoire. Comment des intercommunalités souvent abstraites et lointaines peuvent-elles faire ainsi image9 ?
*
Il y a donc des dynamiques urbaines (celles de la ville globale) qui vont dans le sens de la désolidarisation, il y en a d’autres qui vont dans le sens d’une réagglomération qui a l’avantage de proposer des réponses singulières, à chaque fois singulières, dans le contexte contemporain de l’urbain généralisé. Ce n’est pas des villes que nous devons réimaginer avec leurs limites classiques : comme nous vivons dans un monde de la profusion et du virtuel, il faut reconfigurer des limites, et la réflexion sur le paysage peut y contribuer.
On aura saisi également que la métropole articule un monde de la rareté et un monde de la profusion : en ce sens elle calme les flux en réinscrivant les questions humaines, celles qui renvoient à des invariants anthropologiques, ceux qu’il faut respecter pour que la Terre unique survive. La métropole devrait réinventer l’art d’habiter dans un lieu où les identités peuvent être multiples et les pratiques très mobiles :
Ce qu’il s’agit d’enseigner et d’apprendre à percevoir et à réaliser – c’est-à-dire : implanter, les Anciens auraient dit planter, articuler, différencier, proportionner des édifices dans le milieu humain rendu à l’importance de ses détails – engage un destin, une vision du monde, un choix de société10.
Entre local et global, entre la rareté des éléments, des ressources et des matières premières et la profusion du virtuel, il faut imaginer des territoires « larges » et « approfondis » (creusés, épaissis) sur le double plan de l’espace et du temps. Des territoires qui, ne renvoyant pas aux origines, peuvent être le pourvoyeur d’identités nouvelles respectueuses du temps et de l’espace.
- 1.
Voir le dossier « De la piraterie aux piratages », Esprit, juillet 2009.
- 2.
Voir Philippe Estèbe, Gouverner la ville mobile, Paris, Puf, coll. « La ville en débat », 2008. Dans cet ouvrage, l’auteur invite, entre autres, à distinguer diverses pratiques: celle du citoyen qui habite et vote, celle de l’habitant qui habite – une communauté de communes par exemple – mais ne vote pas, et l’usager qui n’habite pas mais profite des services des espaces urbains où il passe.
- 3.
Sur ce point, voir déjà mes deux articles sur la question métropolitaine à l’occasion des débats sur le Grand Paris (Esprit, octobre 2008 et Esprit, juin 2009).
- 4.
Pierre Veltz, Mondialisation, villes et territoires: une économie d’archipel, Paris, Puf, 1996, rééd. 2005, p. 266-267. Voir aussi la Grande transition. La France dans le monde qui vient, Paris, Le Seuil, 2008 et le Nouveau monde industriel, Paris, Gallimard, rééd. 2008.
- 5.
Voir sur ce point, les interventions de Bernard Reichen et de David Mangin dans le numéro de Futuribles (été 2009) consacré aux métropoles européennes (Reichen souligne trois priorités: la prise en compte des connexions, l’inscription de la nature dans la ville, le recours aux friches – industrielles, ferroviaires, résidentielles… – pour éviter l’étalement), et Mangin s’inquiète pour sa part de rétablir des liens entre le rythme des flux (ceux du virtuel mais aussi ceux de la voiture qui pèse sur le système viaire) et la ville passante.
- 6.
Pour le géographe Martin Vanier, l’étalement doit être relativisé: le recul de la surface agricole a correspondu entre 1980 et 2000 à un peu moins de 100000 ha par an, soit 40% au bénéfice de la forêt, 60% à celui de la ville, i.e. dans ce dernier cas un peu moins de 100000 ha par an, soit un millième de la superficie totale du pays.
- 7.
Sébastien Marot, dans Ariella Masboungi (sous la dir. de), Penser la ville par le paysage, Paris, Éditions de La Villette, coll. « Projet urbain », 2002.
- 8.
Michel Corajoud, dans A.Masboungi (sous la dir. de), Penser la ville par le paysage, op.cit.
- 9.
Voir l’ensemble du dossier « Les chemins de la démocratie » dans la revue Urbanisme de mai-juin 2005.
- 10.
Françoise Choay, l’Allégorie du patrimoine, Paris, Le Seuil, p. 197.