Eva Joly : l’accent d’une star
Patrick Besson est un ancien (ou toujours !) communiste qui n’aime pas plus les accents que les minorités ethniques, qu’il fustige dès qu’une occasion se présente. On se souvient d’emballements en faveur de Milosevic qui s’accompagnaient de fureurs contre les Kosovars durant la guerre qui a sévi en ex-Yougoslavie. Mais Patrick Besson est devenu une célébrité, à force de coups de gueule : considéré comme un homme de plume et d’influence, un écrivain comme on les aime en France, il dispose d’un éditorial bien placé dans le magazine Le Point. Ce qui lui permet de lancer des polémiques tous azimuts et de faire dans la provocation. Et ce qui donne du même coup l’occasion à son directeur médiatique et omniprésent de se plaindre du « politiquement correct » régnant et de se montrer à la télé. Critiquer le polémiste Patrick Besson parce qu’il s’en prend à l’accent « venu d’ailleurs » de la Française Eva Joly, c’est très grave, c’est se prêter au « politiquement correct », pour Franz-Olivier Giesbert : qu’il soit au Figaro, au Nouvel Observateur ou au Point, Giesbert n’a de cesse de chasser le « politiquement correct » et de défendre ses auteurs iconoclastes. Comme si rien ne changeait pour lui quand il passe d’un magazine à l’autre. Mais voilà que, récemment, Besson ne s’en est pas pris à un Kosovar ou à un représentant d’une minorité du Caucase, voilà qu’il reproche à Eva Joly, qui fait campagne pour les Verts, son accent nordique. Au-delà des polémiques prévisibles qui ont rappelé que François Fillon, volontairement maladroit avec la juge l’été dernier, n’avait pas fait dans la dentelle avec l’étrangère, mieux vaut s’attarder sur la question de l’accent, qui est une affaire bien française.
En effet, Patrick Besson « l’internationaliste jacobin » oublie quelques règles et coutumes à la française qui concernent l’histoire de la langue française. La France révolutionnaire de l’abbé Grégoire, qui a unifié la langue, n’aime pas les accents, et depuis la Révolution nous devons tous parler sur le même ton, sans dialectes, sans patois et cacher nos accents. Il suffit d’aller au cinéma : les historiens du cinéma ont montré que le cinéma hexagonal a été jusqu’à ces dernières années un cinéma sans accent de province, ou plus précisément un cinéma qui n’a pas supporté d’autre accent que le Parigot et le Méridional relevant de la pagnolade, deux accents hautement folklorisés. Mais ce rejet de l’accent de l’intérieur se double sur les écrans d’un respect inattendu pour l’accent étranger :
Tout se passe comme si le public du cinéma français préférait déguster notre langue française relevée d’un accent étranger plutôt que d’un accent dit local1.
Patrick Besson ne sait pas que l’accent aimé et respecté est celui de la « belle étrangère », l’accent de Romy Schneider ou de Jean Seberg. À ces deux stars, à ces deux comédiennes mythiques à la mort tragique, on peut ajouter les noms d’Anna Karina, Jane Birkin, Victoria Abril, Lea Massari, Maruschka Detmers, Charlotte Rampling2… La France n’aime donc pas les accents, à l’exception de celui des stars et lolitas étrangères. Même si la politique n’est pas le cinéma et que l’écran des stars a laissé la place à la télévision (où tout le monde peut jacter n’importe comment) et à la toile (le virtuel n’a pas d’accent), Eva Joly a tout pour plaire au jacobin internationaliste à la Besson. Elle a l’un de ces accents que l’on aime ici, l’un de ces accents qui est la contrepartie de la lutte contre « les accents de l’intérieur » dans les assemblées doctes et académiques. Mais Besson va-t-il au cinéma ? Aime-t-il les stars comme Romy Schneider, et peut-il admettre que dans notre cinéma mental et linguistique Eva Joly (incarnée à l’écran par Isabelle Huppert dans le film que Claude Chabrol a consacré à l’affaire Elf) est une star ? Apparemment pas.
Reste que les affaires d’accents changent et que Patrick Besson en est peut-être troublé : une majorité de gauche avec de nombreux représentants du Sud-Ouest vient d’entrer au Sénat avec des accents à énerver les jacobins de la langue, si l’on en juge par celui du vice-président de la Chambre haute à carrure de rugbyman Didier Guillaume. Le film de Dany Boon, Bienvenue chez les Ch’tis3, avait commencé à renverser en 2008 « la vapeur linguistique et mentale », la relation entre le nord et le sud, entre Paris et la province, et les comiques contemporains jouent fort bien avec les accents (à commencer Dany Boon et son ch’ti, par l’ancien des Deschiens François Morel, qui réactive le comique rural, et par le succès récent du duo rural des Bondy’s). Les accents, c’est une histoire française, qui ne mérite pas les polémiques ridicules. À moins que les accents qui visaient hier les immigrés de l’intérieur ne visent désormais les immigrés de l’extérieur. Virer les accents pour virer les immigrés ! Ce serait le plus simple.
- 1.
Michel Chion, le Complexe de Cyrano. La langue parlée dans les films français, Paris, Éd. Cahiers du cinéma, 2008, p. 18.
- 2.
Chez les hommes on pourrait citer parmi d’autres Eddie Constantine, Cürd Jurgens, Hardy Krüger, José Luis de Vilallonga et aujourd’hui Sergi Lopez.
- 3.
Voir O. Mongin, « Les Ch’tis : quelques raisons d’un succès », Esprit, mai 2008.